Édition du 4 octobre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Bloc socialiste, populisme et stratégie écosocialiste (deuxième partie)

« La notion de peuple est d’abord une notion politique. Elle a donc nécessairement une dimension stratégique. Le pouvoir est toujours à conquérir ou à conserver contre un ennemi ou un concurrent, réel ou supposé, du peuple. » - Sadri Khiari

Toute stratégie doit être ancrée dans une analyse de la conjoncture, et toute situation historique résulte d’un concours de facteurs économiques, sociaux, idéologiques, politiques, et internationaux. Le rôle d’un parti progressiste n’est donc pas seulement d’élaborer un projet de société, c’est-à-dire un programme de réformes unifiant les revendications des mouvements sociaux sur le terrain électoral, mais de s’insérer sur le terrain mouvant des circonstances en organisant activement la base sociale sur laquelle elle prendra appui pour conquérir les institutions qui lui permettront de transformer la société. Cette base sociale n’est pas une chose inerte, une substance hors du temps, mais un tissu de relations complexes et contradictoires, un processus historique. Le rapport entre les urnes et la rue n’est donc pas de représentation, mais d’articulation et d’unification de forces sociales hétérogènes pour former un peuple, qui est toujours une construction idéologique et politique.

Le peuple de gauche

Compte tenu des dérives du populisme de droite, la réaction spontanée d’une personne progressiste serait de rejeter toute référence au mot « peuple », de se méfier du nationalisme et de considérer la question identitaire comme un faux débat qui nous écarte des vrais enjeux, comme la montée des inégalités économiques et la destruction de l’environnement. Or, ce serait une erreur d’abandonner l’usage du mot peuple aux conservateurs et de renier la question nationale au profit d’une perspective seulement basée sur les classes et la justice sociale. La lutte de libération nationale doit être repensée à nouveaux frais, et c’est pourquoi il est essentiel de distinguer les différentes configurations historiques du peuple québécois.

Si nous regardons le mouvement souverainiste attaché à la figure de René Lévesque et qui s’incarne aujourd’hui dans le discours du parti Option nationale, « la citoyenneté se confond complètement avec la souveraineté populaire, laquelle se noie à son tour dans la souveraineté nationale. Dans ce cas, l’union nationale interclassiste assimile, au moins dans la représentation qu’elle se fait d’elle-même, toutes les composantes de la population dans un peuple-nation indissociable. » [1] Il n’y a donc pas ici de populisme au sens strict, pas d’antagonisme interne. Dans le cas du mouvement indépendantiste par contre, qui prit forme dans le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), le Mouvement de libération populaire (MLP) et le Front de libération du Québec (FLQ), le projet d’indépendance était lié étroitement à une lutte pour l’émancipation sociale. Les divisions de classes recoupaient largement une division ethnique : travailleurs francophones contre bourgeois anglophones. « Le peuple-nation s’identifie alors avec les catégories subalternes de la population, tandis que les classes dominantes sont assimilées à l’étranger, extériorisées par rapport au peuple-nation. » [2]

Aujourd’hui par contre, nous ne pouvons plus miser sur cette coïncidence heureuse entre exploitation économique et oppression nationale, qui fournissait jadis le terreau fertile d’une lutte populaire contre l’ordre établi dans les années 1960 et 1970. La création d’une bourgeoisie francophone et la montée des classes moyennes, l’amélioration du niveau de vie par le travail conjoint de l’État-providence et la société de consommation, ont en quelque sorte détruit la base sociale sur laquelle pouvait s’articuler le combat pour l’indépendance et la lutte des classes. Cependant, il ne faut pas conclure pour autant que nous soyons condamnés au « confort et à l’indifférence » des masses, car l’impasse du modèle québécois, le dérèglement du climat et la crise du capitalisme concoctent une situation hautement explosive pour les vingt prochaines années. Si plusieurs ont déclamé la fin de l’Histoire après l’effondrement du régime soviétique, par le triomphe de la démocratie libérale et la mondialisation néolibérale, cette ère « post-idéologique » est maintenant chose du passé. Les antagonismes refont surface, le 1% qui contrôle la richesse et le 99% qui occupe les grandes villes du monde, tout cela témoigne d’une phase ascendante des luttes sur le plan international.

À l’échelle nationale, il faut tirer parti de ce processus historique en construisant l’équivalence entre les classes dominées et le peuple québécois, car cette articulation n’est plus simplement donnée. Nous n’avons plus affaire au peuple-nation du mouvement souverainiste, ni à la « classe ethnique » sous-jacente à la lutte indépendantiste ; mais il est possible d’élaborer un populisme de gauche qui prendrait appui sur la plèbe, en articulant des demandes sociales qui s’incarneraient dans une lutte populaire pour l’émancipation nationale et sociale. « L’aiguisement de la lutte des classes ou une situation révolutionnaire tendent à assimiler le peuple aux couches subalternes. Dans cette situation, la souveraineté nationale se dissout dans la souveraineté populaire. »1 Ainsi, il s’agit de s’opposer au bloc nationaliste hégémonique, qui réduit la souveraineté du peuple à l’identité nationale en fracturant l’espace québécois sur une base ethnique, par un bloc populaire contre-hégémonique qui écarte la question identitaire en reposant un antagonisme fondamental sur le terrain social. Il faut donc remplacer le mythe de la Nation par l’action du peuple aspirant à gouverner une société libre, égalitaire et écologique.

« Le populus en tant que donné – en tant qu’ensemble des relations sociales telles qu’elles sont réellement – se révèle à lui-même comme fausse totalité, comme partie qui est source d’oppression. D’un autre côté, la plebs, dont les demandes partielles s’inscrivent dans l’horizon d’une totalité au sens plein – une société juste qui n’existe qu’idéalement – peut aspirer à constituer un populus véritablement universel qui est nié par la situation existant réellement. C’est parce que ces deux visions du populus sont rigoureusement incommensurables qu’une certaine particularité, la plebs, peut s’identifier au populus conçu comme totalité idéale. » [3]

Repenser la lutte des classes

Une prémisse du populisme de gauche est que la lutte des classes n’est pas terminée, mais que les métamorphoses sociales, économiques et politiques du XXIe siècle exigent la construction d’un nouveau bloc historique qui va au-delà du mouvement ouvrier. L’idée que l’évolution des antagonismes fait avancer l’histoire par bonds est une thèse marxiste classique, qui se retrouve dans la section I du Manifeste du parti communiste. « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes. Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurande et compagnons, en un mot, oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée ; une guerre qui finissait toujours ou par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, ou par la destruction des deux classes en lutte. »[[ Karl Marx et Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste, Lanctôt éditeur, Montréal, 1998, pp.31-32

Néanmoins, le fait que la société du XIXe siècle était divisée en deux camps opposés, la bourgeoisie et le prolétariat, les patrons d’usines et les ouvriers, ne semble plus aussi évidente aujourd’hui. L’ère de la bourgeoisie n’est pas terminée, mais le capitalisme tardif, le régime postfordiste et les plans d’austérité opposent davantage une oligarchie toujours plus puissante à une masse de chômeurs, femmes, jeunes, précaires, exclus qui composent la « non-classe des non-travailleurs », pour rependre l’expression d’André Gorz. Ce prolétariat post-industriel, également nommé « précariat », constitue un nouveau sujet collectif beaucoup plus subversif que les travailleurs syndiqués de jadis. Mais il ne constitue pas pour autant un sujet politique, et encore moins un acteur révolutionnaire parce qu’il demeure largement fragmenté et sans conscience unitaire. Il représente davantage un amalgame de nouveaux mouvements sociaux (étudiants, féministes, écologistes, altermondialistes), d’intellectuels précarisés, de travailleurs temporaires étrangers, de musulmanes reléguées, de petits paysans sans terre, de classes moyennes déclassées, etc. D’où l’importance d’une unification symbolique par le développement d’une conscience populaire capable de réunir les classes dominées dans une lutte commune pour la transformation de la société.

Aujourd’hui, il est nécessaire d’abandonner la distinction du « marxisme orthodoxe » entre bourgeois et prolétaires, sans pour autant abandonner l’exigence marxienne visant à dégager l’antagonisme fondamental d’une société dans une période historique déterminée. Comme il a été mentionné plus tôt, le populisme de gauche renvoie davantage à l’idée de la plèbe dans la Rome antique. La plèbe représente une partie du peuple (populus), c’est-à-dire des citoyens romains distincts des esclaves mais opposés aux patriciens et à la nobolitas ; c’est la partie du peuple qui s’oppose à l’organisation oligarchique de la cité. Évidemment, il ne s’agit pas de restaurer la plèbe romaine sous sa forme juridique et historique, mais bien de faire un parallèle permettant de tracer les contours du peuple québécois contemporain. De plus, la plèbe romaine n’avait pas de contours clairement définis, car elle accueillait tous ceux qui partageaient son opposition à l’oligarchie, à la manière d’un parti ou d’un syndicat. La plèbe est donc moins une catégorie sociologique qu’une notion idéologique et stratégique.
Si nous regardons la composition des membres de cette classe, en excluant les negotiatores (marchands en gros) et argentarii (financiers) qui sont des quasi-patriciens, nous pouvons trouver : a) la couche moyenne constituée des boutiquiers (tabernarii) et artisans, correspondant à la petite-bourgeoisie ; b) les proletarii regroupant les orifices (travailleurs) et agences (ceux qui n’ont rien), comme les petits artisans, journaliers, employés précaires, etc. ; c) la turba regroupant les exclus, les pauvres et les itinérants (lumpenprolétariat) ; d) les paysans représentant alors 90% de la population totale. Même si le portrait de cette classe ne correspond pas exactement à la stratification de la société québécoise en 2013, il n’en demeure pas moins qu’elle permet dégager des traits qui peuvent être démarqués par une définition politique de la plèbe contemporaine.

Ainsi, Pierre-Karl Péladeau ne fait pas partie du peuple québécois. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas un membre la société québécoise et qu’il ne devrait pas avoir droit à cette nationalité. Mais le fait qu’il soit membre du populus québécois ne signifie pas qu’il fasse partie de la plebs, c’est-à-dire de l’ensemble des personnes opprimées par l’oligarchie. PKP est un grand capitaliste, le propriétaire d’un empire médiatique et un proche collaborateur de l’élite politique québécoise. Autrement dit, c’est un patricien qui s’oppose objectivement au camp de ceux et celles qui ont intérêt à renverser l’ordre social actuel. Il a beau être souverainiste, mais il restera tout de même l’ennemi d’un mouvement populaire de libération nationale et d’émancipation sociale.

La stratégie écosocialiste

L’unité populaire doit être formée par l’articulation de demandes sociales non satisfaites, et qui demeureront insatisfaites sans un changement radical dans la distribution du pouvoir économique et politique. Autrement dit, ces demandes ne peuvent rester des réformes isolées, une liste de politiques publiques pouvant être intégrées au système institutionnel de l’État-providence. Elles doivent plutôt former une chaîne d’équivalences de demandes populaires, appelant ainsi un peuple en tant qu’acteur collectif prêt à lutter contre le système actuel. Trois grands types de revendications peuvent avoir une telle portée : le renversement des mesures d’austérité, la transition écologique et l’indépendance du Québec.

La première demande nécessite la création d’un front social visant à contrer l’hégémonie néolibérale qui promeut la réduction des dépenses publiques de l’État pour éliminer la dette. L’austérité touche la hausse des frais de scolarité, les coupures dans l’aide sociale, la hausse des tarifs d’Hydro-Québec et le maintien de la taxe santé, tout cela pour arriver à l’atteinte du mythique déficit zéro. La récente campagne politique de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante va dans ce sens : critiquer la « révolution culturelle » de Raymond Bachand et le budget d’austérité de Nicolas Marceau qui sont des mesures idéologiques contribuant à privatiser les profits et socialiser la dette.

La deuxième demande s’attaque au récent virage pétrolier entrepris par le Parti québécois, dans la continuité de l’économie extractiviste initiée par le Parti libéral du Québec. La poursuite du Plan Nord (pour tous), la pseudo-réforme de la loi sur les mines, les partenariats pour transporter le pétrole albertain par oléoducs ainsi que l’appui aux projets d’exploitation d’hydrocarbures sur l’île d’Anticosti, à Gaspé et dans le golfe du St-Laurent, montrent que les élites économiques et politiques n’ont rien à cirer des changements climatiques. De plus, l’exploitation massive des ressources naturelles non renouvelables semble être la seule voie de prospérité, la trappe d’austérité contribuant à la stagnation économique et donc à la chute des revenus de l’État. Un problème socioéconomique aggrave ainsi la crise écologique, qui accentue à son tour les inégalités sociales et environnementales. Le front écologiste, représenté par le mouvement autochtone, les groupes écologistes et les comités citoyens, doit donc s’unir aux mobilisations sociales afin que le peuple puisse assurer la défense du territoire et des communautés. Ces deux pôles représentent les jambes du mouvement écosocialiste, qui lutte contre les conséquences écologiques et sociales du capitalisme. Comme le rappelle Marx, « c’est ainsi que la production capitaliste, en développant la technologie (...), ne fait qu’épuiser les sources originaires de toute richesse : la terre et les travailleurs. »

Enfin, la troisième demande renvoie à l’émancipation du peuple québécois de la tutelle de l’impérialisme américain, des firmes multinationales et de l’État canadien. Cette dimension permet de contrer l’antagonisme malsain du bloc nationaliste qui contribue à détruire l’appui populaire au projet d’indépendance (surtout auprès des minorités), en le déplaçant vers le véritable ennemi du peuple. En effet, l’État canadien détruit les normes environnementales, dérèglemente la sécurité publique des chemins de fer, attaque les syndicats et l’assurance-emploi, considère les écologistes comme des terroristes et conteste la loi 99 sur l’auto-détermination du peuple québécois. Ces quelques exemples montrent le caractère terriblement actuel d’un mouvement de libération nationale, qui ne doit pas s’enfermer dans le chauvinisme mais rester solidaire des autres peuples du monde par une perspective internationaliste.

Il est intéressant de noter que ces trois exigences sont symétriquement opposées au bloc nationaliste dirigé par le Parti québécois : justice sociale vs austérité, écologie vs virage pétrolier, indépendance vs identité. Ces demandes populaires ne doivent pas d’abord constituer le programme d’un parti, mais contribuer à la formation d’un nouveau bloc historique composé par des alliances entre syndicats et milieu communautaire, mobilisations citoyennes et groupes écologistes, mouvement indépendantiste et lutte anti-impérialiste. Ce bloc populaire reprend à son compte la lutte des classes dans une perspective écosocialiste, tout en articulant ce combat à la question nationale qui reste encore irrésolue.

Un aspect crucial de cette stratégie consiste à s’opposer diamétralement à l’hégémonie du Parti québécois, qui continue d’exercer son emprise sur les centrales syndicales, les groupes écologistes et le mouvement nationaliste. Tant qu’un parti de gauche n’aura pas réussi à convaincre une masse critique de la population, et que les mouvements sociaux resteront captifs du bloc dominant, les classes dominantes continueront de spolier le peuple et son territoire. Pour le meilleur et pour le pire, le temps des réformes est terminé ; la crise aura redonné un nouveau visage aux antagonismes, qu’ils soient sociaux ou ethniques, et seule un renversement de l’ordre social pourra apporter une véritable satisfaction aux trois demandes populaires. Le mot d’ordre est donc : écosocialisme ou barbarie identitaire.


[1Sadri Khiari, Le peuple et le tiers-peuple, dans Qu’est-ce qu’un peuple ?, La Fabrique, Paris, 2013, p.118

[2Ibid., p.118

[3La raison populiste, p.11

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