Tiré du blogue de l’autrice.
J’étais assise sur mon canapé, téléphone à la main, quand j’ai appris que Bolloré avait viré Olivier Nora des éditions Grasset. Une publication sur les réseaux sociaux annonçait la nouvelle. Une secousse m’a d’abord traversée, mais, trop habituée à ces nouvelles de fracas, j’ai machinalement continué à scroller. Sauf que la nouvelle, elle, serpentait déjà dans le corps. Alors j’ai fait machine arrière : « Attends, attends, quoi ? » Je relis : « Le limogeage d’Olivier Nora à la tête de Grasset confirme la reprise en main de l’édition par Vincent Bolloré ». De la secousse, émerge un pic qui se plante dans la poitrine. Je me lève pour rendre visite à quelques-uns de mes compagnons, blottis les uns contre les autres sur leurs étagères. J’avais besoin de voir quels récits étaient logés chez Grasset. J’ai cherché les dos jaunes et j’y ai retrouvé les histoires d’Amin Maalouf, de Virginie Despentes, de Gabriel Garcia Marquez.
Et puis j’ai vu Gaël Faye et son Petit Pays. Là, c’est le cœur qui s’est retrouvé dans un manège vertigineux. Parce qu’en voyant Petit Pays, j’ai pu mettre le doigt sur ce qui me terrifiait dans cette actualité Grasset : amener les idées rances sur le même terrain que les récits éclairés. Rouvrir Petit Pays, c’était (ré)entendre la voix de Gaby, le personnage du récit : il a 10 ans et vit à Bujumbura, capitale économique du Burundi. Il voit, sent et entend, à hauteur d’enfant, son pays basculer dans la guerre et assiste, si proche de lui, au génocide au Rwanda. J’ai imaginé Gaby convoqué comme « caution » de ce nouvel empire Bolloré, dont la stratégie est de banaliser, à tout prix, les idées d’extrême droite et les personnalités qui les portent. J’ai imaginé Petit Pays adossé aux couvertures jaunes des futurs écrits qui matraqueront ce que Gaby a fui : la haine, l’exclusion, le déni de l’autre. Ce sont leurs tromperies vicieuses qui m’ont retournée : réaliser comment ils vont hisser des figures fermées à la hauteur de celles qui ouvrent le monde.
Ces livres devenus nos amis et que l’on aime avec leurs couleurs ternies par les années, leurs coups de crayons à papier sous les phrases qui ont touché au cœur, leurs cicatrices de pages trop cornées... nous savons combien ils sont enviés : toute personnalité rêve d’avoir un livre à son nom car il confère une légitimité. Pour Bolloré, mettre la main sur l’édition, c’est fabriquer de la respectabilité : en publiant Jordan Bardella chez Fayard et en plaçant son livre sur tous les présentoirs des points Relay dans nos gares, aux côtés de Gaël Faye ou de Virginie Despentes, l’empire Bolloré fabrique sa normalité. C’est un faux pluralisme qui veut banaliser des idées qui, sans lui, n’auraient pas eu cette respectabilité.
Cette stratégie n’est pas nouvelle. On assiste déjà à ce spectacle cynique mis en scène chaque jour par la machine médiatique de Bolloré. Une stratégie qui a déjà fait des ravages : des médias refusent d’utiliser le terme « extrême droite » pour qualifier le Rassemblement national. Jordan Bardella est invité au 20H de France 2 pour parler de sa vie privée, scénarisée par une séance photo de Paris Match. Un lexique nauséabond s’invite sur les plateaux télés : « grand remplacement », « submersion migratoire », « grandes rafles » deviennent alors des termes banals qui s’immiscent en « idées à considérer ». L’empire Bolloré a rendu recevables des idées qui, hier, ne l’auraient jamais été. L’extrême droite ne fait plus peur parce que son vocabulaire est devenu acceptable, ou plutôt, a été rendu acceptable. Ce sont les mots qui, une fois banalisés, déversent leur petite dose de poison et ont la capacité d’intoxiquer nos esprits.
« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et, avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qu’il vous plaît. »
Hannah Arendt
Dans les médias, leur stratégie a un effet immédiat tandis que dans l’édition, le danger est plus grand car le poison est plus lent. Après avoir gagné la bataille du vocabulaire en imposant leurs mots à coup de matraquage médiatique, c’est maintenant à nos imaginaires que la sphère Bolloré s’attaque. L’empire veut ronger les récits qui nous élèvent le cœur et l’esprit.
Dans Petit Pays, le petit Gaby m’a élevé les miens. Dans les rues parfum citronnelle de son Burundi, Gaby, qui joue en côtoyant l’horreur, trouve refuge dans les livres grâce à sa voisine, Mme Economopoulos. Ils sont son souffle dans le chaos, sa bulle d’air sous l’eau : « Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. » Relire des phrases de Petit Pays, c’est mesurer le séisme de Bolloré sur la culture. Car l’appauvrissement et la vulgarité du langage précèdent toujours la banalisation de la violence. Ils nous veulent isolés, tristes, recroquevillés sur les peurs qu’ils nous auront eux-mêmes fabriquées. Avec des maisons d’éditions dans les mains de fossoyeurs de haine, on ne respirerait plus, car la seule chose qu’ils sont capables de faire ressentir, c’est la peur.
La littérature peut nous sauver de l’horreur car elle nous chuchote toujours une chose : l’espoir. Elle nous montre que la beauté est partout, même là où on ne l’attend plus. Du haut de ses dix petites années, Gaby l’a ressenti : « On ne doit pas douter de la beauté des choses, même sous un ciel tortionnaire. » Sous son jacaranda mimosa, avec Mme Economopoulos, sa tasse de thé et ses biscuits chauds, Gaby rencontre des mots et des pensées qui ne le quitteront plus : « Dans ce havre de verdure, j’apprenais à identifier mes goûts, mes envies, ma manière de voir et de ressentir l’univers. » La littérature a ce pouvoir d’élargir notre vision du monde. Bolloré et son clan mènent une bataille pour rétrécir, cloisonner, saccager nos imaginaires.
Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Je lisais la réaction à chaud de l’auteur et journaliste Éric Fottorino et j’ai aimé ses mots : « S’apitoyer ne sert à rien. Il faut résister. Résister partout. Dénoncer. Démasquer. » Démasquer, pour moi c’est le mot clé. Ils brouillent les récits, ils lissent les personnalités, ils laquent du vernis brillant sur du noir. Faisons-le craquer. Démasquons-les, débordons-les, désarmons-les. Boycotter ? Pas maintenant, vouloir boycotter Grasset aujourd’hui, ce serait abandonner les auteurs qui ne peuvent pas dire on se lève et on se casse. Mais leurs récits, eux, pourront encore faire front. Si le boycott est votre choix, faites-vous alors les porte-voix des maisons d’éditions et des librairies indépendantes qui défendent ardemment le voyage des mots. Et les récits fleuris que vos ami·es ou libraires mettront entre vos mains, faites-les circuler pour que nous en soyons collectivement les relais.
Soyons ce qu’ils ne seront jamais : solidaires, combatifs, humains. Allons dans nos librairies indépendantes, nos cinémas, nos théâtres, nos soirées, nos manifestations, nos familles pour se parler des récits qui nous auront émus, fait réfléchir, fait rire, fait rêver, autant d’actions pour combattre leurs mots de haine. « Dans mon lit, au fond de mes histoires, je cherchais d’autres réels plus supportables, et les livres, mes amis, repeignaient mes journées de lumière. » Comme le Gaby de Petit Pays, nourrissons-nous des récits qui, même dans l’ombre, font jaillir la lumière.











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