Édition du 10 décembre 2019

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Europe

Calculs froids et été chaud : qui a mis le feu à la Russie ?

Depuis la fin du mois de juillet, la Fédération de Russie, qui recèle 25% des surfaces boisées de la planète et 47% de ses réserves de tourbe (déchets organiques partiellement décomposés), est ravagée par des incendies qui ont déjà affecté près de 0,9 million d’hectares, soit 9’000 km2 (trois quarts de l’ensemble des surfaces boisées de Suisse). Par endroits, des panaches de feu ont atteint 12 kilomètres, projetant des cendres dans la stratosphère.
Les conséquences de cet embrasement sont extrêmement graves : plusieurs dizaines de personnes tuées par les flammes, des centaines de villages partiellement ou complètement sinistrés, des milliers de maisons détruites, des écosystèmes ruinés pour longtemps, des cultures céréalières ravagées, des centaines de milliers de personnes atteintes dans leur santé par le smog, de même que par diverses sources de pollution chimiques (mercure, herbicides, pesticides, etc.) ou radioactives.

Moscou suffoque

A quelques dizaines de kilomètres au sud-est de Moscou, d’importantes tourbières en feu dégagent des fumées nocives que le vent pousse vers la capitale, dont les taux de mortalité ont doublé (300 décès de plus par jour). En effet, selon le pneumologue A. Chuchalin, pendant les pics de smog, les Moscovites inhalent l’équivalent de douze paquets de cigarettes par jour, ce qui peut détruire 20% de leurs globules rouges (Julia Ioffe, New Yorker, 9 août 2010).

Ces anciens marais, asséchés par les autorités soviétiques pour y développer l’agriculture et en exploiter la tourbe, peuvent alimenter des brasiers souterrains très difficiles à éteindre. Pour parer au pire, le gouvernement a décidé de les inonder en détournant les eaux d’une rivière sur vingt kilomètres. Une solution illusoire, selon des scientifiques, vu que 25% de la tourbe est faite de charbon bitumeux, capable d’absorber l’eau en continuant à brûler.
Dangers nucléaires

Les incendies auraient déjà ravagé deux bases militaires. Ils menacent la centrale nucléaire de Novo-Voronej, les centres de recherche nucléaire de Sarov et de Snejinsk, ainsi que le site de Mayak (région de Tcheliabinsk), etc. Ce dernier abrite des usines très dangereuses, puisqu’elles retraitent les cœurs irradiés de dizaines de centrales (70’000 m3 de déchets entreposés).
Dans l’immédiat, les feux en cours contribuent à recycler dans l’atmosphère des radionucléides déposés dans la flore et les couches superficielles du sol par la catastrophe de Tchernobyl (1986) (ou par d’autres accidents ou essais nucléaires antérieurs). Et le régime des vents peut diriger ces aérosols radioactifs vers des zones densément peuplées (Note CRIIRAD n° 10-119, 10 août 2010).

Réchauffement climatique

Les causes d’une telle catastrophe ? Le réchauffement climatique d’abord. Depuis le mois de juin, la Russie connaît une vague de chaleur sans précédent. Des météorologues ont établi un lien direct entre cette canicule et les pluies diluviennes sur le Pakistan, puisque le régime des moussons fait système avec les pressions atmosphériques russes. Ainsi, l’élévation des températures sur le nord de l’océan Indien de 1,1° C, depuis les années 70, n’est pas étrangère aux deux grandes catastrophes de cet été (National Geographic News, 11 août 2010).

Ces incendies libèrent d’importantes quantités de CO2 dans l’atmosphère : 150 millions de tonnes d’équivalent carbone pour 9 millions d’hectares brûlés, qui correspondent grosso modo aux émissions du parc automobile mondial pendant un mois (mes calculs d’après M. Karpachevskiy, Forest Fire in the Russian Taiga, 2004). De plus, les tourbières peuvent entretenir une combustion de longue durée... Enfin, les écosystèmes dégradés par le feu continuent à dégager du CO2 pendant plusieurs dizaines d’années. Ainsi, le réchauffement climatique augmente l’incidence des feux de forêt et de tourbières, qui à leur tour accélèrent le réchauffement climatique.

Privatisation des forêts

Mais si ces feux de forêt ont sans doute été aggravés par la canicule, leur importance résulte plus directement de causes économiques, sociales et politiques, notamment de la privatisation des ressources forestières et de leur exploitation de plus en plus anarchique. Pour les mêmes raisons, la remise en eau des tourbières, planifiée dès 2002-2003, a été rapidement abandonnée : nécessaire certes, mais trop coûteuse pour les collectivités publiques et sans retombées rapides pour le secteur privé.

En 2004, le Services fédéral des forêts a ainsi été transféré du Ministère de l’environnement à celui des ressources naturelles. Trois ans plus tard, ses 70’000 postes de gardes forestiers ont été supprimés par Vladimir Poutine, qui faisait ainsi l’impasse sur toute politique de prévention des incendies à l’échelon fédéral. L’effectif des pompiers était ramené à 22’000 hommes (moins qu’en France !), tandis que les communes et régions manquaient cruellement de moyens pour entretenir les forêts et lutter contre le feu.
Une catastrophe annoncée

En 2007, l’Institut Keldysh de Mathématiques appliquées lançait cet avertissement prémonitoire : « la première année de sécheresse après la liquidation du système de protection des forêts sera une catastrophe ». (S. Robaten, V. Tatur, and M. Kalashnikov, forum-msk.org/material/economic/3803305.html). Depuis lors, la prévention des incendies est du ressort de l’industrie privée, qui l’a sacrifiée à des objectifs de rentabilité immédiate. Pourtant, les magnats du bois peuvent dormir tranquilles : Dmitri Medvedev n’est-il pas l’un des leurs.

Pendant ce temps, la grogne monte parmi la population : les habitant-e-s des villages sinistrés dénoncent l’inefficacité des secours ; les scientifiques et les travailleurs-euses de la santé alertent l’opinion ; le 12 août, une manifestation de rue sévèrement réprimée met en cause le maire de Moscou. Et pourtant, le mouvement social saura-t-il instruire jusqu’au bout le procès des responsables de ces froids calculs pour en tirer tous les enseignements ? Tel est le véritable enjeu de cet été chaud.

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