Édition du 18 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Ce 8 mars 2019… Grève internationale des femmes ?

Curieusement pas encore très visible en France, une nouvelle action féministe se prépare à secouer plusieurs pays... Je parle de la grève internationale des femmes, ce 8 mars. Les mouvements féministes sont en train de transformer une forme d’action traditionnelle : une réponse féministe par le bas se construit, comme une réponse à la mondialisation des élites.

Tiré du blogue de l’auteure.

Curieusement pas encore très visible en France, une nouvelle action féministe se prépare à secouer plusieurs pays, dans les différents coins de la planète. Je parle de la grève internationale des femmes, ce 8 mars. Vous allez me dire « tu parles de la grève ? C’est ça la ‘nouvelle action’ ? On la connait depuis une éternité ! »

Oui, mais on ne parle pas de la même chose. Cette fois-ci, ce ne sont pas les syndicats qui tiennent la barre : les mouvements féministes sont en train de transformer une forme d’action traditionnelle pour qu’elle corresponde au contexte actuel.

Vous connaissez Non Unas de Menos (Non Une de Moins) ? Née d’abord en Argentin, en 2015, contre les féminicides, ce mouvement s’est élargi, assez rapidement vers les pays d’Amérique du sud, ensuite vers l’Europe : d’abord en Espagne, puis à l’Italie (Non Una di Meno), en créant de nouvelles stratégies de narration, d’action, de revendications et d’alliance.

Aujourd’hui, Non Unas de Menos présente en son sein une grande pluralité de militant.es de différentes générations, de milieux sociaux, d’appartenances multiples et réussit à mobiliser des centaines milliers de personnes, prenant la rue, réappropriant la parole et l’espace public. Et depuis 2017, ce mouvement organise la grève internationale des femmes qui était très réussie, l’année dernière, en Espagne. Vers le 8 mars 2019, cette action prend l’ampleur : les féministes italiennes, espagnoles, belges, allemandes, suisses attendent une très importante participation. Les féministes françaises aussi suivent cette mobilisation historique.

Mais on parle de quelle grève ?

Au début, les syndicats de plusieurs pays ont également posé la même question. « Il y a déjà les préavis de grève, chaque 8 mars, nous demandons que 8 mars soit un jour férié comme le 1er mai. Qu’est-ce qu’il veut de plus le mouvement féministe ? » En plus, récemment, les pouvoirs publics à Berlin ont entendu cette revendication, en faisant du 8 mars un jour de férié. Mais pourquoi le mouvement féministe allemand continue à faire appel à la grève ? Quelle grève dans un jour de férié ?

Mais dans le contexte de « féminisation symbolique » du travail, il n’y a pas de jour de férié. C’est-à-dire ? La mondialisation de l’économie néolibéral qui se traduit par la centralisation des richesses, la dérégulation des marchés, la privatisation des services sociaux, la concentration des entreprises et à leur transnationalisation, a pour conséquence de mettre à profit les disparités qui existent à l’échelle mondiale, en rendant plus vulnérables les groupes sociaux qui sont en bas de la hiérarchie sociale. Dans ce contexte, la féminisation symbolique du travail dessine la précarisation globale de l’emploi et le vaste sous-salariat informalisé.

Quant aux formes classiques de grève, elles ne répondent plus à ces nouvelles formes de servilité. Les féministes redéfinissent alors le sens de cette notion de « grève », en élargissant ses champs d’action. C’est pour cela, à peu près dans chaque pays, au début, les syndicats traditionnels étaient embarrassés : comme ils détiennent la barre de cette action, ils n’arrivaient pas à comprendre sa redéfinition par le bas. Heureusement, ils commencent à trouver leur place dans l’organisation de cette action transnationale qui promet d’être de plus en plus forte et subversive.

Multiplication des pratiques de grève

Il y a de petits manuels de « Les pratiques de grève », en espagnol, en anglais, en flamand, en français, en italien, en arabe…qui se diffusent dans les quartiers, dans les bars, les marchés, même dans les salons de coiffure. Les femmes discutent, car elles apprennent qu’elles peuvent la pratiquer de diverses façons : « avec une petite affiche sur les fenêtres, une petite fuite vers les luttes. Chacune trouvera sa façon de faire ». Dans ces manuels, il y a plusieurs formes proposées : « Porte quelque chose et rends visible ton adhésion à la grève : reconnaissons-nous ! Si tu es salariée, fais valoir tes droits : Que ton syndicat ait adhéré ou non à la grève féministe, l’appel à la grève a été relayé par toutes les organisations syndicales et cela signifie qu’il existe une couverture syndicale générale. Si tu es auto-entrepreneuse ne prête pas tes services, communique ton choix à tes collègues et clients. Si tu ne peux pas t’abstenir, ralentis ton travail autant que possible. Mets en place la grève des mails.

Active la réponse automatique qui fait référence à la grève féministe. Si tu es au chômage abstiens toi de la recherche d’un emploi. Fais rentrer la grève féministe dans les lieux de formation pour qu’on parle de notre action. Forme ton équipe de grève : au moins avec deux autres femmes. Mets en place la grève du sourire aux clients et usagers. Fais la grève du travail domestique et de soin. Libère ton temps. 11. Fais la grève de consommation. N’achète rien ! »

Les féministes expérimentent une action insurrectionnelle, qui, dans quelques années, sortira peut-être du cadre de 8 mars, pour durer trois, cinq, dix jours ou plus. Une réponse féministe par le bas se construit, comme une réponse à la mondialisation des élites. Elle est acrobatique et maline. Difficile d’empêcher et de contrôler.

Comme disait un dicton arménien : « L’eau coule et trouve son chemin ».

Pinar Selek

L’universitaire turque Pinar Selek, en exil depuis 2009 de Turquie.

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