Édition du 9 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

Chaud le printemps

Notes sur l’Assemblée Générale du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN) du mercredi 6 mai 2026.

Aurélie Lanctôt, Francis Dupuis-Déri, Geneviève Dorais
Délégué-es du Syndicat des professeur-es de l’UQAM (SPUQ)

L’assemblée mensuelle du Conseil central métropolitain de Montréal du 6 mai 2026 s’était déplacée au Centre Saint-Pierre, rue Panet, en plein cœur du Village. Sur la rue Sainte-Catherine, les bars avaient disposé des écrans géants pour que la clientèle puisse suivre le premier match de la série Canadiens contre les Sabres de Buffalo, et on pouvait sentir sur la rue la fébrilité des fans. Dans la salle de l’assemblée, alors que quelques délégués arboraient fièrement les couleurs du Canadien et suivaient le match sur leur ordinateur portable en même temps que les discussions, le point «  Conflits en cours » de l’ordre du jour était particulièrement chargé.

Librairie Raffin

Le conflit de travail a pris fin chez Raffin avec un règlement qui n’est malheureusement pas à la hauteur de la reconnaissance que méritent nos camarades libraires. Certes, la grève est terminée. Certes, la convention a été adoptée à l’unanimité. Mais les mauvaises conditions de travail, et surtout les piètres salaires, restent le mot du jour chez Raffin. Une personne libraire d’expérience plafonnera à vingt dollars de l’heure. C’est peu de reconnaissance pour les camarades qui inculquent aux autres l’envie de lire, de s’éduquer, de s’élever l’âme et le cœur face à l’ignorance et la peur. Faut croire que l’ouverture d’un Renaud-Bray sur la Plaza St-Hubert a pipé le jeu, comme ailleurs puisqu’il s’agit d’une stratégie de concurrence agressive de cette grande chaîne, qui a même historiquement entraîné la fermeture de petites librairies indépendantes (pour souvenir, Renaud-Bray a ouvert il y a maintenant longtemps sa succursale sur l’avenue Du Parc à quelques pas de la librairie Hermès, et maintenu des heures d’ouverture jusqu’à minuit finalement ramenées à 21h quand Hermès a finalement fermée boutique, incapable de soutenir pareille concurrence mesquine). Entre une librairie indépendante qui traite mal ses employé·es et une chaîne commerciale reconnue pour ses féroces pratiques antisyndicales, le moindre mal reste Raffin, sauf — évidemment — si vous voulez acheter des bébelles. On nous invite à y dépenser nos sous et à exprimer notre solidarité avec les camarades de retour au travail.

Grève chez Lavo

Le 26 mars, les membres du syndicat de Lavo ltée-CSN, sans convention collective depuis un an et demi, ont voté à 97% un mandat de grève. Après presque 70 rencontres infructueuses à la table de négociation, les travailleurs et les travailleuses en ont eu assez. Depuis le rachat de Lavo par la compagnie états-unienne KIK, rien ne va plus sur le plancher de cette usine de l’est de Montréal. Saison des séries, c’est vrai. Saisons des ménages de printemps également. Ces temps-ci, justement, représentent une saison particulièrement importante pour la vente des produits nettoyants de la compagnie, dont Comet, Hertel, La Parisienne, Old Dutch et Arctic Power. Les marques de produits nettoyants Kirkland et Sélection, qu’on retrouve au Costco et chez Métro, y sont fièrement fabriquées également. Les camarades sont organisé-es et mobilisé-es, et prêt-es à se battre longtemps pour se faire respecter. « On va la tenir, la minute de plus  », a déclaré Maxime Boudreau, responsable de la mobilisation pour le syndicat, venu présenter le conflit au Conseil central, avant d’inviter les délégués présents à relayer leur appel à «  vider les tablettes » de produits Lavo disponibles en magasin, pour placer la compagnie en situation de rupture de stock.

Grève chez Métro

Avec leurs pancartes, sifflets, crécelles et vestes de visibilité, une trentaine de grévistes du Syndicat des travailleurs(euses) des Épiciers unis Métro-Richelieu (CSN) ont électrisé l’assemblée générale, quelques heures après le dépôt d’une plainte au Tribunal administratif du travail (TAT) pour recours à des briseurs de grèves, entrave et ingérence dans les activités syndicales visant le géant de l’alimentation.

C’est le 15 mars que les 550 salarié-es du centre de distribution de Laval, du siège social et de l’entrepôt Mérite 1 ont adopté à 97 % un mandat de grève, qui a été déclenchée le 30 mars dernier.

Les grévistes ont dénoncé devant le Conseil central les tactiques antisyndicales musclées déployées par leur employeur depuis le premier jour de débrayage. La CSN, qui a déposé une plainte formelle au TAT, a expliqué dans un communiqué que Métro a eu « recours à de nombreux briseurs de grève, en plus d’avoir recours à des agences de placement et autres sous-traitants […] La plainte s’appuie notamment sur les nombreuses admissions faites lors de la visite des inspectrices du ministère du Travail par les gestionnaires du siège social et des deux entrepôts visés par la grève. Ces cadres avaient admis avoir embauché de la main-d’œuvre fournie par des agences de placement » [1].

Mais la mobilisation ne se limite pas à la contestation par les canaux institutionnels, comme l’a rappelé le président du syndicat, Matthieu Lafontaine : « Au premier jour de la grève, j’ai vu des gars se coucher devant les autobus de scabs pour les empêcher de passer.  » Les salarié-es sont présent-es, mobilisé-es et ne reculeront pas devant les tentatives d’intimidation. Il a aussi souligné le décalage grandissant entre la croissance du chiffre d’affaires et des profits enregistrés par l’employeur (plus d’un milliard de dollars de profits en 2025 selon le bilan annuel de l’entreprise) et le pouvoir d’achat des employé.es, qui ne fait que s’affaiblir. Les grévistes exigent donc un rattrapage salarial, une politique claire sur le télé-travail pour le secteur bureau et la fin de la politique d’attrition dans le secteur du transport, où l’on se tourne progressivement vers la sous-traitance, ce qu’ils ont qualifié de « cancer ».

Disparition de la cellule syndicale du Cégep Saint-Laurent du Syndicat associé au Syndicat national du personnel de francisation

Mise à pied du personnel de francisation, ou comment se faire mettre à la porte sans façon ? Les camarades de cette cellule syndicale ont reçu une convocation de la direction du cégep Saint-Laurent simplement intitulée « Point d’information sur la francisation », pour une réunion qui n’a duré que 10 minutes lors de laquelle on les a informé-es de la fin pure et simple du programme, qui existait depuis 25 ans. La déléguée syndicale et animatrice de francisation, Suzanna Martres, a livré un témoignage chargé d’émotions au sujet du travail de première ligne essentiel effectué par les personnes animatrices en francisation. Après 8 ans de travail auprès des étudiant-es en francisation, pendant lesquelles elle a participé à la syndicalisation de la première cellule en francisation, c’est toute une partie de sa vie qu’elle doit laisser derrière, de manière abrupte. Il est d’ailleurs difficile de ne pas s’inquiéter pour les autres cellules syndiquées en francisation.

La fin du programme s’inscrit dans un contexte de sous-financement chronique des institutions d’éducation. Au cégep Saint-Laurent, les 300 étudiant-es des treize groupes de francisation ont été relocalisé-es dans des groupes communautaires, eux-mêmes à bout de ressources, suivant une double logique de sous-traitance et de cheap labour. Lors de la période de questions et de commentaires, un délégué, lui-même immigrant, a témoigné de l’importance de la francisation pour son intégration et celle de sa conjointe dans la société québécoise. «  On nous dit au gouvernement que la francisation est une priorité pour intégrer, mais alors pourquoi couper ? C’est incohérent ! » Des membres du Syndicat des employé-es de soutien, du Syndicat des professionnel-es et du Syndicat des professeur-es du cégep Saint-Laurent ont aussi exprimé leur colère ainsi que leur appui.

Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ)

Mathieu Forcier, du Syndicat des employés de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), a présenté les problèmes découlant de l’intégration récente et soudaine des employés de la CDPDJ à la fonction publique, à travers le Projet de loi 7, dont le nom est en soi tout un slogan néolibéral : Loi visant à réduire la bureaucratie, à accroître l’efficacité de l’État et à renforcer l’imputabilité des hauts fonctionnaires. On a rappelé, pour mémoire, que la CDPDJ est instituée par la Charte des droits et libertés de la personne (la « Charte québécoise ») et a pour mandat de veiller à l’application des principes énoncés dans cette loi quasi-constitutionnelle. Le syndicat des employé-es de la CDPDJ est affilié à la CSN depuis sa fondation, et compte 180 membres, réparti-es dans 9 bureaux régionaux.

Le fait de ne pas être des fonctionnaires avait jusqu’ici contribué à préserver l’indépendance de la Commission face à l’État – ce qui est primordial puisque bon nombre de dossiers portés devant par la CDPDJ mettent en cause… l’État québécois ! Comme le résumait Marie-Iris Légaré, présidente du Syndicat des employé-es de la CDPDJ dans unelettreparue dans le Devoir le 9 avril : «  La Commission n’est pas un simple service aux citoyens : elle est en soi un mécanisme de contrôle démocratique, une institution chargée d’évaluer les atteintes aux droits, y compris celles imputables au gouvernement. Elle ne devrait donc jamais être administrativement rapprochée du gouvernement au point de sembler en devenir une composante. Intégrer son personnel à la fonction publique risque de limiter considérablement la distance critique nécessaire entre surveillants et surveillés.  »

Or c’est par un amendement de dernière minute lors de la séance d’étude détaillée du projet de loi 7 qu’il a été décidé que la CDPDJ ne nommerait plus directement son personnel, justifiant le démantèlement de l’unité syndicale et son intégration (ou désintégration) dans trois syndicats de la fonction publique. Après des lettres ouvertes et une pétition, le Conseil central a adopté à l’unanimité une résolution dénonçant la « fragilisation des contre-pouvoirs et l’érosion des mécanismes de protection de l’État de droit  ».

Point « Divers » : grève pendant le Grand Prix de Montréal

À la toute fin de l’assemblée, une salariée du communautaire a pris la parole en se présentant comme étant également une travailleuse du sexe membre de Comité autonome du travail du sexe (CATS), surtout implanté dans le secteur des salons de massage et des bars de danseuses. Elle voulait aussi partager l’information que le CATS lançait un appel à la grève le 23 mai, durant le Grand Prix de la Formule 1, un évènement bien connu pour stimuler l’industrie du sexe à Montréal. Elle a déclaré que leur organisation revendique non seulement le droit de se syndiquer, mais aussi — et conséquemment — d’avoir droit à l’assurance chômage, à des congés payés et à des vacances. Le tract distribué sur place précisait d’ailleurs « [l]e travail du sexe est de l’exploitation au même titre que tout le travail dans la société capitaliste, et c’est bien en se syndiquant que les TDS pourront améliorer leurs conditions d’exercice.  ». Leurs revendications sont appuyées par des groupes communautaires de femmes et en réduction des méfaits, des collectifs LGBTQI+, la Ligue des droits et libertés et par des syndicats locaux affiliés à la FTQ et à la CSN, même si cette dernière défend officiellement une position « abolitionniste » à l’égard du travail du sexe. Qu’importe, les dizaines de délégué-es encore sur place en fin d’assemblée ont chaudement applaudi cette intervention.
En sortant du Centre St-Pierre, la mauvaise nouvelle est tombée : Buffalo 4, Montréal 2.

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Francis Dupuis-Déri

Professeur de science politique à l’UQAM et auteur de L’armée canadienne n’est pas l’Armée du Salut (Lux, 2010) et de L’éthique du vampire. De la guerre d’Afghanistan et quelques horreurs du temps présent (Lux, 2007)

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