Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

La révolution arabe

Entrevue sur Democracy Now.org

Comment le gouvernement américain a contribué à la montée de l'islamisme dans un Yémen pauvre et divisé

Juan Gonzalez,

La situation politique au Yémen pousse le pays au bord de la crise humanitaire. L’UNICEF rapporte que 12 millions d’enfants y sont chroniquement malnutris. Le chômage atteint les 35%. Un jeune de treize ans raconte à des reporters qu’il lave des voitures pour quelques sous et qu’il gagne ainsi moins de 5$ américains par mois.

16 février
Traduction Alexandra Cyr

(…) Le Yémen est le pays le plus pauvre du monde arabe, malgré les 300 millions de dollars donnés par le gouvernement américain pour l’aide militaire et le soutien à la sécurité depuis cinq ans. L’essentiel de ces sommes est allé à une politique agressive et controversée de lutte au terrorisme plutôt qu’à des programmes humanitaires.

Amy Goodman,

Après une tournée non officielle dans ce pays, Jeremy Scahill publie un article dans le périodique The Nation qui fait état de la montée de l’Islamisme. Dans « Washington’s War in Yemen Backfires » il rapporte que les attaques de missiles américains, les morts de civils atteints par des attaques de Drones, ont encore augmenté la pauvreté dans ce pays pauvre, ont contribué à la montée des groupes Ansar al-Sharia et Al-Qaïda dans la Péninsule arabique. Ces organisations ont gagné des appuis populaires en partie en remplissant les vides laissés par le gouvernement yéménite. Ils réparent les routes, rétablissent l’électricité, distribuent de la nourriture et organisent des patrouilles de sécurité. Il ajoute que la politique de lutte antiterroriste américaine a renforcé la menace qu’il prétend combattre en liant l’aide militaire à cette lutte et en soulevant la colère contre les attaques par Drones.
(…)

(Jeremy Scahill), pouvez-vous nous parler de ce voyage au Yémen dont vous revenez tout juste ?

J.S. En ce moment, le Yémen uni est en attente du départ de M. Ali Abdullah Saleh le seul dirigeant qu’il aie connu depuis trente trois ans. Des élections (présidentielles) vont avoir lieu la semaine prochaine (semaine du 19 février) avec un seul candidat, l’actuel vice président. Alors que l’Occident se concentre sur cet événement, beaucoup de Yéménites prévoient de le boycotter parce qu’ils ne trouvent pas que ce soit très démocratique de voter oui ou non pour un seul candidat. Donc, l’opposition se développe autour de la capitale, Sana’a. Pourtant, il faut dire qu’ailleurs dans le pays, et même dans la capitale, la population s’attache plus à des enjeux locaux comme la sécurité et la stabilité qu’à participer aux élections ; elle a tendance à les considérer comme une farce.

Par ailleurs, la seule priorité américaine a été les opérations antiterroristes et leur financement. Les Etats-Unis sont absolument obsédés par les trois à quatre cents membres d’Al Quaïda en Péninsule arabique (AQPA). Le directeur national des opérations de renseignements les tient pour la plus grande menace terroriste contre le territoire national. Les hauts dirigeants américains leur accordent bien plus de pouvoir qu’ils n’en ont en réalité. Oui, bien sûr, le jeune militant, Umar Farouk Abdulmutallabi, qui a tenté de faire sauter un avion au dessus de Détroit en installant une bombe dans ses sous-vêtements, était parti du Yémen (où il avait passé un certain temps). Aussi, les bombes trouvées dans des cartouches d’encre d’imprimante destinées à des centres communautaires juifs aux Etats-Unis, avaient été embarquées sur un avion à partir du Yémen. Et il y a eu Anwar Al- Awlaki , ce religieux né aux Etats-Unis dont tout le pouvoir réside dans ses proclamations sur YouTube. On peut observer qu’il se radicalise au fur et à mesure que les Américains intensifient leurs attaques contre le Yémen. Et on a fait le tour ! C’est tout ce qui se trouve d’actes terroristes au Yémen. Et pourtant, cela génère un financement américain important du contre terrorisme ; c’est de l’ordre du trouble obsessif-compulsif de la part des dirigeants du renseignement aux Etats-Unis.

Ceci dit, il y a vraiment un groupe appelé Al Qaïda en Péninsule arabique qui veut attaquer les Etats-Unis. Face à cela, l’administration Obama a poursuivi ce que l’administration Bush avait commencé. Au milieu des années deux mille, elle avait débuté le développement de forces anti terroristes complètement sous le contrôle de M. Ali Abdulla Saleh et de sa famille. Son neveu, Yahya dirigeait l’unité anti terroriste proprement dite. Son fils, Ahmed Ali était en charge de la Garde républicaine. Tous recevaient des subsides américains. Ils ont vraiment construit ces forces militaires qui n’ont presque jamais été utilisées contre de présumés terroristes. Elles ont servi d’abord et avant tout à défendre le régime. Donc, ces sommes démesurément importantes ont été versées alors que presque rien n’a ne l’a été pour l’aide humanitaire. Presque tout est allé aux forces militaires de la famille Saleh.

Et le Président Obama a fait quelque chose que son prédécesseur n’avait pas fait, à ma connaissance : il a bombardé le Yémen. Le 17 décembre 2009, il a autorisé une attaque du Yémen au moyen de missiles Cruise. Ils sont bombardé le village d’Al-Majala perdu dans la province d’Abyan et ont tué plus de quarante Bédouins. À ce moment là, le gouvernement yéménite a assumé la responsabilité du bombardement disant que c’était une opération contre terroriste au cours de laquelle des membres d’Al Qaïda avaient été tués. Un rapport a même prétendu que M. Awlaki y avait péri. En fait, il s’est avéré que c’était bel et bien une attaque américaine à l’aide de missiles Tomahawk. Nous avons pu interviewer des gens de ce village : une femme qui a perdu sept membres de sa famille, un homme qui en a perdu dix-sept. Il s’agit d’un pauvre village. La seule personne que les gens pouvaient y identifier comme ayant des liens avec Al Qaïda était un mujahidine, ancien combattant de l’Afghanistan. Il faut se rappeler que les Etats-Unis ont soutenu ces combattants durant leur guerre (contre l’URSS) au cours des années quatre-vingt en Afghanistan. C’était le début d’une série de bombardements aériens : l’administration Obama a commencé une guerre aérienne contre le Yémen. Il arrive que les frappes atteignent les personnes ciblées mais souvent ce sont des civilEs qui sont tuéEs.

Cela a confirmé la prédiction de l’AQPA et de son leader Anwar Al-Awlaki à savoir, que les Etats-Unis voulaient créer un nouvel Afghanistan, un nouvel Irak et un nouveau Pakistan au Yémen. On a déjà vu « la pierre à deux coups » là on arrivait à « la pierre trois coups ». En deuxième lieu il y avait l’appui à la famille Saleh et le troisième était l’absence de financement pour les besoins humanitaires et le magot du côté des unités militaires qui s’occupent de la répression dans le pays.

J.G. Mais, (…) l’argument du président Saleh pour se maintenir au pouvoir a toujours été qu’il était le rempart stable pour empêcher la montée d’Al Qaïda au Yémen. Jusqu’à quel point la résistance existe-elle en dehors de celle d’Al Qaïda qui est armé ? Jusqu’à quel point est-elle concentrée autour et au sein d’Al Qaïda ?

J.S. Vous savez, les Etats-Unis, touTEs les envoyéEs officielLEs américainEs qui sont alléEs au Yémen ont fait preuve de tant d’arrogance : ils et elles se voyaient toujours comme plus malins et malignes que M. Saleh. Or ils faisaient face à un maitre des échecs qui s’est emparé de la lutte contre le terrorisme comme sa vache à lait. Ça a commencé en novembre 2001 lorsqu’il est venu à Washington et a lancé au Président Bush l’idée qu’il voulait être l’allié des Etats-Unis dans la guerre au terrorisme. Après tout il avait envoyé des muhajidines en Afghanistan à l’époque. Je me souviens, quand j’étais à Bagdad en 2002, avoir vu beaucoup de Yéménites du parti Baas faire la bataille dans cette ville. Impossible que cela ce soit produit sans l’autorisation du gouvernement Saleh. (…) Le régime Saleh a été très habile ; il s’est appuyé sur la paranoïa (américaine) à propos du terrorisme islamiste pour accaparer des millions de dollars de soutiens alors, qu’en réalité les forces d’opposition les plus importantes au Yémen n’ont rien à voir avec Al Qaïda.

En fait, M. Saleh est plus proche des militantEs islamistes que de ses opposantEs locaux. Il y a un mouvement de sécession au sud du pays. Le Yémen a constitué un double pays, (dans un passé assez récent), il faut s’en souvenir. Le sud était socialiste et détient toutes les ressources naturelles. Et il y a le nord. M. Saleh a réussi à assoir son pouvoir et à unifier le pays lorsqu’il y a intégré les tribus que les socialistes avaient expulsées. Il leur a dit : « Oui, je vais vous rendre vos pouvoirs ». Il a alors bénéficié de l’appui des tribus et de leur réseautage. Mais, malgré tout, il y a un fort mouvement sécessionniste au sud. Lorsque je suis passé à Aden, le grand port du sud où l’USS Cole a été bombardé en octobre 2000, c’est le drapeau sudiste qui y flottait. Les graffitis disaient : « Nord, sortez du Sud » ! J’ai pu rencontrer plusieurs puissants cheikhs qui m’ont dit que maintenant que le départ de M. Saleh était sûr, ils voulaient revenir à la sécession. Dans le nord, il y a une rébellion d’une minorité chiite, les Houthis. Et M. Saleh n’est pas sunnite. Il est un Chiite zaidi du nord du pays. Pourtant il s’est allié aux forces Sunnites. Les Houthis luttent contre le régime Saleh depuis de nombreuses années ce qui leur a valu d’être décimés mais a aussi engendré un risque de guerre frontalière, les Saoudiens ayant attaqué le Yémen (pour l’aider à se défendre) alors que les Houtis, de leur côté cherchent l’appui des autres Chiites de la région.

Donc, M. Saleh a manipulé avec brio la menace islamiste pour se procurer des armes et constituer ses forces armées qu’il a pu utiliser uniquement pour défendre son régime, pour détruire ses opposants. Tout à coup quand il a eu l’impression que les Etats-Unis l’ignoraient,
nous avons appris que vingt membres d’Al Qaïda emprisonnés venaient de s’évader ! Nous avons pu nous rendre à Zinjibar une ville de la province d’Abyan au sud du pays. Presque aucun journaliste n’y est jamais allé. Nous nous sommes rendus sur la ligne de front pour enquêter sur le groupe Ansar Al-Sharia qui contrôle maintenant plusieurs villes dont Zinjibar. J’ai pu interviewer plusieurs personnes très proches des forces de sécurité yéménites qui m’ont avoué que M. Saleh leur avait dit de laisser aller, que c’était un dernier message aux Etats-Unis pour leur dire que s’il quittait le résultat serait la prise du pouvoir par Al Qaïda. Donc, Ansar Al-Sharia, ces supporters de l’application de la charia, prend le contrôle de ces villes, crée ses propres conseils sur la charia et commet des crimes brutaux en coupant les mains. Il y a tout juste quelques jours, des personnes accusées par les tribunaux d’Ansar Al-Sharia d’avoir fourni des informations aux Américains qui leur permettait de cibler les attaques de Drones, ont été exécutées en public. Parmi eux, il y avait le fils de 16 ans d’Anwar Al-Awlaki, ce religieux d’origine américaine installé au Yémen et qui a été assassiné dans une attaque de Drones. (…) Ces attaques par Drones autorisées par le Président Obama ont finalement contribué à la mort de trois citoyens américains : Anwar Al-Awlaki, Abdulrahman Al-Awlaki son fils de 16 ans, et aussi Samir Khan originaire de Caroline du nord. Il était rédacteur en chef du magazine Inspire, la publication en langue anglaise d’Al Qaïda en Péninsule arabique. Ils ont tous été tué en un mois.

Il y a des soupçons à l’effet que M.Saleh ait autorisé cela. Mais d’un autre côté, toutes ces puissantes tribus, bien plus puissantes qu’Al Qaïda, avec lesquelles il ne veut pas avoir de guerre parce qu’il la perdrait, disent : « si le gouvernement n’est pas présent ici, s’il n’y a pas de services, si les Américains nous bombardent, tuent nos Bédouins et nos concitoyenNEs, laissent des bombes à sous munitions dans nos campagnes et ne font rien pour nettoyer ça, ne s’occupent aucunement de fournir des infrastructures civiles mais ne font que renforcer la puissance militaire de la famille Saleh et que nous bombarder, pourquoi combattrions nous Al Qaïda ? Ils font parti de nos tribus, ils ne nous dérangent pas. Alors quel motif pouvons-nous avoir » ? Un chef de tribu a été très clair avec moi ; il dit qu’Al Qaïda est un groupe terroriste, qui veut détruire les Etats-Unis, mais « si vous les considérez terroristes, nous ce sont les Drones que nous voyons comme ça ». Al Qaïda n’est pas une menace pour eux. Il y a donc une toute petite menace pour les Etats-Unis et ses alliés ; elle a pris une ampleur démesurée dans la machine paranoïde de la lutte contre le terrorisme. C’en est presque risible. Ce n’est pas sérieux.

A.M. Quel est le lien entre Ansar Al-Sharia et AQPA ?

J.S. La première fois que ce nom fut mentionné, ce fut par un dirigeant d’AQPA quelques mois avant la prise de Zinjibar par ce groupe en mai 2011. Il a mentionné que son groupe utilisait ce nom pour se présenter aux communautés locales quand ils veulent faire passer leur message politique. En gros il disait : « Nous voulons refaire notre image qui a été tellement dégradée. C’est donc une nouvelle façon de présenter notre mission sans être entravés par tout le passif accolé au nom Al Qaïda en Péninsule arabique ».

Que ce soit un paravent pour AQPA, ce que soutiennent beaucoup d’analystes chevronnés du gouvernement yéménites et d’autres, n’a qu’une importance relative. Ce qui est vrai c’est que les idées propagées par Ansar Al-Sharia sont en train de prendre racine. (…) En plus, vous avez une montée des multiples groupes salafistes, ce genre de secte très conservatrice de l’Islam, qui est en train de devenir incroyablement populaires au Yémen. Il s’agit d’un pays sans État. Nous assistons à une implosion du gouvernement. Ils sont au milieu d’une crise politique où la seule possibilité pour le peuple est de voter pour dire s’il veut cet homme ou non. L’aboutissement, après trente-trois ans de dictature c’est une élection avec une seule personne en lice. Les gens se disent que pour le moment il vaudrait mieux s’occuper de la loi et de l’ordre et, que bien sûr, ceux qui sont là maintenant coupent les têtes des voleurs et des supposés espions, et font toutes sortes de choses du genre ; ils coupent aussi les mains ; mais c’est encore mieux que pas de loi du tout et aucun ordre.

J.G. Comment le mouvement populaire, qui a reçu toute l’attention parce qu’il agissait dans les villes et que c’était plus facile pour la presse étrangère de couvrir ses manifestations, comment voit-il les choses en ce moment, spécialement les élections à venir et la possibilité d’un changement véritable à la tête du pays ?

J.S. Bon, comme dans bien des pays le mouvement a été alimenté par une jeunesse qui a bravement descendu dans les places publiques et y a manifesté. Eh ! bien cette jeunesse a été marginalisée et une manœuvre est en marche par deux anciens supporters de Saleh pour les coopter. Un de ceux là, le Général Ali Mohsen, était le militaire le plus puissant du pays, chef de la Première division armée. Il a « fait défection » et ensuite a froidement tenté de coopter l’opposition où il s’était intégré. Mais un grand nombre d’hommes armés l’avaient suivi. Ensuite, cheik Omar un des plus fervents supporters du Président Saleh, a « mis tout son poids » du côté de l’opposition. Puis, le parti Islah, qui était le parti de la loyale opposition depuis longtemps au Yémen, un peu comme les Frères musulmans en Égypte, est maintenant devenu le plus important parti d’opposition au régime. La jeunesse yéménite qui est descendue dans les squares ne bénéficie pas d’une représentation juste parmi tous ces gens qui vont constituer la future classe politique.

Il faut être clair, mais personne ne veut parler de cette question : Ali Abdullah Saleh était un leader populaire et il avait de larges appuis ; pas que tout le Yémen fut derrière lui, c’est un pays qui a toujours été très divisé. Mais (comme dirigeant) il n’a pas été du type de Moubarak, pour une bonne raison : il avait l’appui de beaucoup de gens et de tribus qui dépendaient d’ailleurs de lui pour leur survie. Et je le répète, c’était un maitre du jeu d’échecs sur le plan interne et internationalement.

A.G. Aimé ou craint ?

J.S. Les deux je crois bien. Craint parce que, voyez-vous, personne ne veut être pris dans le système des prisons yéménites. Lors de la manifestation de mars 2011, des manifestantEs y ont été tuéEs sans autre forme de procès. Il régnait une large répression politique. La famille Saleh contrôle tout dans ce pays. C’est clair : c’était un dictateur brutal et violant. Mais il y a aussi des gens, j’en ai rencontré, qui le soutiennent avec passion. Oui je suis conscient que beaucoup le craignent. Sa méthode : payer les bonnes personnes au bon moment.

A.G. Ce dictateur est présentement installé au Ritz-Carlton (à New-York). Il y a beaucoup de manifestantEs qui protestent à l’extérieur contre la décision du Président Obama de lui permettre d’entrer aux Etats-Unis. L’un d’eux, le prix Nobel pour la paix Tawakkul Karman, à transmis sa protestation par téléphone demandant que M. Saleh soit amené devant la Cour internationale de justice. (…) Un des manifestants a lancé sa chaussure à M. Saleh lors de l’un de ses passages à l’entrée de l’hôtel. (…) Jeremy Scahill qu’elle est la perspective pour lui ; les élections s’en viennent ?

J.S. Je pense que si le gouvernement américain l’a laissé entrer c’est parce qu’il voulait qu’il ne soit pas au Yémen au cours de cette période de transition. Cette interprétation me vient de Yéménites avec qui j’en ai discuté. Il est déterminé à y retourner, à être là lors de la prise du pouvoir par le vice-président, il veut être là le jour de la cérémonie et y participer. Ça devient très intéressant parce qu’il demeure une personne très puissante dans le pays quoi qu’en pensent ses adversaires. Son parti va survivre. Il va continuer à être une personne avec un pouvoir incroyable.

Pour les Etats-Unis, la question maintenant est de savoir ce qui va advenir de sa politique de contre terrorisme dans l’avenir. La raison pour laquelle l’administration a été si lente à demander le départ de M. Saleh repose sur leur peur d’avoir à transiger avec un gouvernement qui ne soit pas aussi coopératif. C’est presque sûr que ça sera le cas. J’ai interviewé des membres influents du parti Islah qui m’ont déclaré qu’ils ne deviendraient pas des sous-traitants des Américains, qu’ils seraient des partenaires, pas des sous-traitants. Parce que c’est ainsi qu’ils comprennent le lien du gouvernement Saleh avec les Etats-Unis.

Cette analyse n’est pas sans problèmes. Le nœud c’est que les Yéménites de toute allégeance politique en ont contre les bombardements. Ils sont contre la politique américaine qui a permis à la famille Saleh de construire sa force militaire. Les Etats-Unis n’ont pas suscité beaucoup de bonnes volontés où que ce soit dans ce pays. Alors les protestataires en tirent une conclusion : « Pourquoi les Américains continuent-ils à lui donner leur appui, pourquoi continuent-ils à bombarder les civils ? Ça nous est égal que des membres d’Al Qaïda soient tués mais ce n’est pas eux qu’on assassine, ils se promènent ici d’un restaurant à l’autre ».

Il semble bien que deux des hauts dirigeants d’Al Qaïda (…) aient été vus dans un restaurant de la province de Shabwa. Un chef de tribu les a salués avec aisance et il disait les avoir souvent vu déambuler dans les environs. Les Etats-Unis lâchent leurs bombes au mauvais endroit. Donc la perception de la population est que les Etats-Unis sont toujours intervenus à mauvais escient au Yémen et qu’ils continuent de le faire. C’est la vaste majorité des Yéménites qui voient les choses ainsi.

J.G. À cette étape, il ne semble pas que l’imminence d’une guerre civile soit envisagée. L’administration Obama la craignait tellement mais en fait c’est en Syrie qu’elle a éclaté alors qu’elle était attendue au Yémen…

J.S. Oui, mais au Yémen il y a des centaines de guerres civiles ; il s’en déclenche une à toutes les semaines. Ce sont les tribus qui contrôlent tout. La clé pour résoudre quoi que ce soit dans ce pays, c’est de travailler à l’intérieur du labyrinthe que forment les tribus. Et la politique américaine ne fait que les enrager.

A.G. L’Association américaine pour les libertés civiles (ACLU) a déposé une demande d’accès à l’information au sujet de l’assassinat de M. Awlaki et de son fils. (…) Parlez-nous-en. Ils sont obligés de poursuivre parce qu’on leur répond toujours que c’est secret d’État.

J.S. … J’ai passé beaucoup de temps avec cette famille, avec le père et avec le chef de la tribu Awlaki. Ils comprennent pourquoi les Américains ont assassiné Anwar Al-Awlaki mais ce sont des gens très intelligents qui ont longtemps vécu aux Etats-Unis et y ont étudié. Ils se demandent si c’est normal que ce pays assassine ses ressortissants alors qu’ils n’ont encore été accusés de rien. M. Al-Awlaki n’a été accusé d’aucun crime dans aucune cour américaine. Ça n’a rien à voir avec ce que nous pouvons penser de cette personne. Il y a des lois. Alors, la démarche de l’ACLU et le Center for Constitutional Rights, avant l’assassinat de M. Awlaki, vise à poser cette question au gouvernement : « de quel droit assassinez-vous des citoyens américains ? ».

A.M. D’accord ! Le CCR représente le père, n’est-ce-pas ?

J.S. Ils représentent le père en effet. Et finalement cette cause a été éliminée. Personne ne veut toucher à cela, sauf les sénateurs Wyden et Kucinich. Le sénateur Wyden a déclaré qu’il était inacceptable que l’administration Obama n’ait toujours pas expliqué au Congrès, pas à la population américaine, au Congrès, sur quelle autorité ils se fondaient pour tuer M. Awlaki.

Et deux semaines plus tard deux autres citoyens américains sont tués. En passant, la famille de Samir Khan a reçu un coup de fil du Département d’État après son assassinat. On leur a annoncé : « Nous l’avons tué ». Ils ont ajouté : « Votre fils, qui est citoyen américain, a été tué au Yémen ». Et ils ont offert leurs condoléances. Et quinze jours plus tard, Abdulrahman Al-Awlaki qui a seize ans, qui est un ado normal, qui n’a pas vu son père depuis des années, et qui vit avec ses grands-parents, s’amuse sur Facebook, donc un ado normal, est tué au cours d’un bombardement américain. L’administration invoque le fait qu’il accompagnait un chef d’AQPA. Ce chef, M. Al-Banna, n’a pas été tué au cours de ce raid, il n’était pas là. Qui au juste était visé par cette attaque ? Je ne prétends pas avoir de réponse à cette question, mais à titre de journaliste et de citoyen américain j’ai le droit de savoir. Pourquoi le Président Obama a-t-il autorisé l’assassinat de trois citoyens américains en moins d’un mois ? Alors, l’ACLU et le CCR ne font qu’essayer ce que les journalistes devraient faire, ce que les membres du Congrès devraient faire, qui est de savoir si l’État est en train d’installer son droit de tuer ses propres citoyenNEs sans procès, sans procédures judiciaires. C’est donc cette question qui est au cœur de l’action de ces deux groupes en ce moment.

A.M. Jeremy Scahill, nous voulons vous remercier d’avoir été avec nous. Il est récipiendaire d’un prix pour le journalisme d’enquête, l’auteur de Blackwater : The Rise of the World’s Most Powerful Mercenary Army. Il revient tout juste d’une enquête secrète au Yémen pour le magazine The Nation.

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