Édition du 3 décembre 2019

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Asie/Proche-Orient

Entretien - Rue 89

« Comment le mouvement ouvrier chinois peut changer le monde »

Han Dongfang est un activiste chinois pas comme les autres. Basé à Hong Kong, il défend les droits des ouvriers chinois en favorisant les négociations collectives dans les conflits sociaux, une approche constructive, qu’il veut déconnecter au maximum des enjeux idéologiques et de pouvoir.

Pierre Haski | Cofondateur Rue89 | tiré de Rue89

Agé de 50 ans, cet ancien syndicaliste engagé dans le mouvement démocratique de Tiananmen en 1989, emprisonné puis exilé, explique sa démarche dans un livre, « Mon combat pour les ouvriers chinois » (éd. Michel Lafon, 16 janvier 2014), écrit avec le journaliste français Michaël Sztanke.

De passage à Paris, il explique à Rue89 en quoi son approche pragmatique de l’action sociale dans un pays autoritaire peut transformer la Chine, mais aussi avoir un impact sur le reste du monde en faisant passer les travailleurs chinois du statut de victime ou de concurrent des ouvriers occidentaux à celui d’alliés dans un monde globalisé, en faveur de meilleures normes sociales.

Rue89 : Vous appartenez à la génération des activistes de Tiananmen en exil, mais vous ne vous définissez pas comme « dissident » et ne participez pas au combat pour la démocratie mais pour les droits des travailleurs. Pourquoi ce choix ?

Han Dongfang : En 1992, quand j’ai pu quitter la Chine, j’ai passé un an aux Etats-Unis à observer le mouvement dissident en exil. J’étais malade, sous traitement, incapable de faire quoi que ce soit, et ça a été une « chance ».

J’avais déjà décidé de tenter de rentrer en Chine, car je suis un militant du mouvement social, et vous ne pouvez pas agir loin des travailleurs.

Et, quand j’ai essayé de rentrer en Chine, j’ai eu la chance que le gouvernement chinois m’expulse vers Hong Kong [territoire autonome au sein de la Chine, ndlr], pas vers les Etats-Unis ou l’Europe. C’est une chance car Hong Kong est en prise directe sur la Chine continentale. Vous ne pouvez pas traverser la frontière, mais vous êtes juste de l’autre côté.

Quand j’ai démarré mon programme sur Radio Free Asia [une radio financée par le Congrès américain, ndlr] mon émission s’est vite transformée de commentaire en conversation téléphonique permanente avec des ouvriers en Chine. Ça me permettait de ne pas être éloigné de la réalité quotidienne des Chinois.

Tout ceci a conduit à la création du China Labour Bulletin, à Hong Kong, et son implication de plus en plus grande dans l’aide aux travailleurs chinois dans leur action, en particulier sur le terrain légal, pour faire valoir leurs droits.

Mais pour cela, il faut reconnaître l’autorité des tribunaux, même si c’est dans un système corrompu. Reconnaître l’autorité, cela ne signifie pas que vous en acceptez la réalité. Mais vous entrez dans un dialogue avec ce système corrompu pour le changer.

L’implication des travailleurs dans ce combat, sur leurs propres dossiers, permet de faire la différence.

Rue 89 : Vous pensez qu’il existe une possibilité de changer le système de l’intérieur ?

Han Dongfang  : Oui, il y a toujours un espace pour ça, sinon c’est désespérant de penser que quelque chose est immuable.

J’ai visité la Pologne. Beaucoup de gens pensent que la voie polonaise [Solidarité, l’action clandestine, etc., ndlr] est la seule voie. Mais ce qui me dérange, c’est que j’ai fait de la prison, ce n’est pas une expérience agréable même si on apprend beaucoup.

Je suis à Hong Kong, et c’est moralement insupportable de me dire que je pourrais envoyer en prison les gens avec qui je travaillerais dans la clandestinité, tandis que je resterais confortablement dans mon refuge hongkongais.

J’ai cherché d’autres voies que le syndicat clandestin sur le modèle de Solidarité en Pologne. La victoire de Solidarité est historique, unique, pas nécessairement reproductible. En Chine, nous ne pouvons pas attendre le moment où il sera possible d’en faire de même...

Rue 89  :En vingt ans, le paysage social chinois a beaucoup changé. Quels en sont pour vous les principales raisons ?

Han Dongfang :Il y a plusieurs différences. D’abord le facteur générationnel. Les jeunes nés après 1989, qui ont maintenant 23-24 ans, dont beaucoup travaillent en usine depuis plusieurs années, ne connaissent pas la peur.

Ils n’ont pas l’angoisse de 1989 [le massacre de Tiananmen, ndlr], or la peur est un facteur puissant qui affecte l’esprit et l’action des gens. Si vous avez peur, c’est elle qui vous contrôle, si vous n’avez pas peur, vous faites ce que vous pensez juste.

Lorsque cette génération se met en grève, elle n’a pas le réflexe de la génération précédente, qui s’attend immédiatement à la répression du gouvernement. Ce n’est pas dans leur tête. Ils pensent que leur action n’a rien à voir avec le gouvernement, qu’elle est juste dirigée contre leur patron qui les traite mal. Je me mets en grève pour mes droits, un point c’est tout.

Et comme ils n’ont pas peur, le gouvernement n’a pas non plus besoin d’avoir peur. La peur de l’un génère la peur de l’autre, car la peur cache souvent un agenda parallèle. L’absence de peur permet des possibilités nouvelles.

La deuxième raison est économique. La Chine a globalement réussi sa transformation d’économie planifiée en économie de marché. Il y a plein de problèmes, mais c’est globalement une réussite.

Mais si les biens de consommation sont soumis aux prix du marché, le coût du travail, lui, n’est pas soumis au marché. C’est une décision unilatérale des employeurs, et le niveau de salaire ne correspond pas aux besoins de consommation des gens. Il y a un fossé trop grand et il doit être réajusté.

Il n’y a pas de système de négociation en Chine, et lorsque les gens pensent qu’une situation est injuste, ils se mettent en grève pour faire connaître leurs revendications.

Enfin, Internet et les médias sociaux ont changé la donne. Les gens participent activement.

La Google Map des grèves et des conflits sociaux en Chine établie par le China Labour Bulletin à Hong Kong (Capture CLB.org.hk)

Rue 89 : Le développement économique de la Chine a été longtemps basé sur le faible coût de la main-d’œuvre. C’est en train de disparaître avec la fin du modèle entièrement tourné vers les exportations. Mais quelle est la place des travailleurs dans cette mutation ?

Han Dongfang :C’est un moment idéal pour l’émergence d’un mouvement ouvrier qui pousse à la création d’un système de négociations collectives.

Au cours des 30-35 années de réforme économique [depuis la mort de Mao Zedong en 1976 et le lancement des réformes par Deng Xiaoping en 1979, ndlr], le gouvernement n’a réalisé qu’une partie de la promesse faite au peuple. Un groupe de millionnaires a émergé, mais pour des centaines de millions de personnes, c’est encore une économie de survie.

Aujourd’hui, les gens en sont conscients grâce à la circulation de l’information. Avant, les gens pouvaient se dire « je n’ai pas de chance, je suis stupide, je n’ai pas eu la chance de faire des études »... Aujourd’hui, ils savent ce qui se passe aux quatre coins du pays, les gens se plaignent sur les médias sociaux des mêmes choses.

Une conscience de classe, et pas seulement individuelle, émerge, et ça fait une grande différence.

Si vous voulez réorienter l’économie vers la consommation plutôt que l’exportation, comme le dit le gouvernement, vous ne pouvez pas échapper au sujet de l’amélioration de la vie des ouvriers.

Nous ne nous voyons pas seulement comme des ouvriers faisant des objets pour un faible salaire, mais comme des éléments d’une activité économique globale. Ça nous permet de convaincre le gouvernement d’accepter l’idée des négociations collectives, pour aider les ouvriers dans l’économie moderne avec un pouvoir de consommation.

Rue 89  : Le Parti communiste chinois peut-il accepter de passer de questions individuelles à collectives sans se mettre en péril ?

Han Dongfang  : La mentalité de la guerre froide est encore forte, plus de vingt ans après la chute du Mur de Berlin. Cette mentalité, c’est de fixer son agenda à l’avance, de désigner votre ennemi... Ce qui voudrait dire, créer un syndicat indépendant, type Solidarité en Pologne.

Nous devons sortir de cette équation et de cette mentalité. C’est une époque différente.

Le China Labour Bulletin a choisi cette approche. Nous nous sommes d’abord demandés ce que veulent les gens : une vie meilleure. La question est donc, faut-il d’abord créer un syndicat indépendant pour y arriver, ou peut-on démarrer là où nous pouvons pour améliorer la vie des gens ?

Nous pensons qu’il faut être réaliste et pragmatique, chercher à améliorer la vie des gens.

Rue 89 : Pouvez-vous donner un exemple concret de processus de ce dont vous parlez ?

Han Dongfang  : En 2011, il y a eu une grève des ouvriers d’une usine de montres japonaises Citizen. Les ouvriers demandaient des indemnités car pendant six ans, la direction leur a fait travailler vingt minutes de plus par jour pour compenser le temps de pause, de toilettes, etc. Ils l’ont longtemps accepté, avant de réaliser que c’était illégal, même selon la loi chinoise.

Il y a eu une grève, et le gouvernement a décidé de ne pas envoyer la police contre les grévistes car leurs demandes étaient fondées sur la loi, et il n’y avait aucune colère dirigée contre le pouvoir politique, uniquement contre l’employeur.

Notre partenaire à Shenzhen (sud de la Chine) est intervenu à la demande des ouvriers pour les aider à élire leurs représentants et négocier avec la direction. Et cette confrontation a débouché sur une négociation et un accord.

Pensez-y : la direction retrouve sa production, les ouvriers ont obtenu non pas 100% de leur demande mais 70%, tandis que le gouvernement, qui a pu être tenté d’envoyer la police, n’est pas intervenu et il ne s’est rien passé de dramatique. C’est donc une situation où tout le monde est gagnant.

Si nous avions pris le problème dans l’autre sens, en réclamant d’abord un syndicat indépendant, que se serait-il passé ? Quelle aurait été la réponse du gouvernement et quel aurait été le résultat pour les ouvriers ? C’est la direction qui gagnait car la colère des ouvriers aurait été redirigée sur le pouvoir politique...

Rue 89 : En quoi cela change-t-il la Chine ?

Han Dongfang :Cela réduit la peur. Les questions des droits des travailleurs, la question syndicale, étaient des tabous absolus, des sujets hypersensibles. Certains pensent que la répression de 1989 était notamment due à la participation d’ouvriers au mouvement étudiant.

Le Parti communiste a pris le pouvoir en proclamant qu’il était le parti des travailleurs. Si les travailleurs sont mécontents du parti des travailleurs, celui-ci n’a plus de légitimité... L’exemple de Solidarité en Pologne a montré qu’un syndicat pouvait conduire à la fin du pouvoir du Parti communiste...

Pour ces raisons, c’était un sujet tabou. Mais à travers les négociations collectives, vous ouvrez une porte qui apaise les peurs et les tensions. Vous n’avez pas besoin d’avoir peur, nous vivons dans un nouveau monde, ce n’est plus celui de la guerre froide, tout est aujourd’hui une question d’intérêt économique...

Les travailleurs ont fait le premier pas. Nous ne sommes pas dans une démarche d’ennemis, et nous l’avons prouvé par les faits, sur le terrain.

Ainsi, le sujet le plus sensible est devenu l’un des moins sensibles, même si l’on compare avec les questions environnementales qui sont devenues très délicates.

Rue 89 : Qu’est-ce que ça signifie pour le reste du monde ?

Han Dongfang  : Pour le mouvement syndical international et le mouvement ouvrier, tout ça est très important. Les ouvriers chinois sont exploités, constituent une main-d’œuvre bon marché, c’est une réalité.

Mais la montée du mouvement ouvrier chinois et la demande d’un droit de négociations collectives devraient être considérées comme un atout pour le mouvement syndical mondial, ce qui n’est pas encore le cas. C’est le message que j’essaye de faire passer à Paris [Han Dongfang doit rencontrer la CGT, CFDT et FO, ndlr].

Les syndicalistes du reste du monde devaient le réaliser. Voici des centaines de millions de travailleurs qui réclament leur droit de négociations collectives, c’est important, même si ce n’est que le début de la route.

Mais ça peut permettre d’effacer ou d’atténuer les effets négatifs des dernières décennies, qu’ont été l’affaiblissement des normes sociales dans le monde, la perte d’emplois y compris en France...

Une partie de la production va quitter la Chine – ça a commencé – car les coûts montent, et se délocaliser au Bangladesh, au Sri Lanka, etc. Ce n’est pas un problème. Une partie importante va rester en Chine, nous avons des bonnes infrastructures, un marché intérieur...

Rue 89 : Donc il faut cesser de voir les travailleurs chinois comme des victimes ou comme des concurrents, mais comme des alliés ?

Han Dongfang  : Exactement. D’autant qu’une partie de la production va revenir chez vous dans ce processus. Les grandes centrales syndicales doivent prendre ça en considération.

Rue 89 : Les syndicats étrangers doivent-ils parler au syndicat officiel chinois ?

Han Dongfang  : C’est pertinent, mais seulement en partie. Le syndicat officiel ACFTU garde la porte d’entrée au monde ouvrier chinois, mais cela ne suffit pas de rester à la porte... Autrement vous risquez de passer à côté du potentiel du mouvement ouvrier.

Je conseille aux syndicats étrangers de se concentrer sur la négociation collective et d’aider le syndicat officiel chinois à s’y rallier.

Il ne s’agit pas seulement de savoir s’il faut ou pas leur parler, mais leur parler de quoi et pour quoi faire ?

Rue 89 : Vous dites dans le livre que le Parti communiste est devenu un parti capitaliste. Cela signifie-t-il que la lutte des classes est de retour ?

Han Dongfang  : Le Parti communiste a perdu la partie dans son sens historique ; il doit faire face à une nouvelle réalité.

Après 1989, il y a eu un pacte diabolique : le parti avait surtout besoin de la loyauté de ses membres, et il l’a échangée contre le droit de s’enrichir par n’importe quel moyen.

C’est pour cela que la corruption est devenue folle en Chine au cours des vingt dernières années, avec un pouvoir politique qui fermait les yeux.

C’est un peu comme lorsque vous avez soif et que vous buvez votre propre sang. Il y a un moment où ça prend fin. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Boire son propre sang atteint ses limites : vous changez ou vous mourrez.

Le capitalisme aussi est devenu fou. Car le pouvoir des officiels corrompus ne les enrichit pas en tant que tels, c’est uniquement dans leur interaction avec le monde de l’économie qu’ils peuvent en tirer un profit.

C’est de cette manière que le Parti communiste est devenu capitaliste. Ce n’est pas une question idéologique, mais une question d’intérêt. C’est cette évolution qui touche à sa fin.

Le pouvoir actuel, le groupe de Xi Jinping [le président et chef du parti, ndlr] le sait très bien. Ils savent mieux que vous et moi quelle est la température réelle du pays. Ils doivent trouver une solution, et rétablir la légitimité du parti. C’est un groupe pragmatique, qui n’a pas d’autre choix que d’agir pour changer les choses.

Il peut dès lors y avoir un intérêt commun au parti et aux travailleurs, pourquoi pas ?

Rue 89 : Vous êtes parfois critiqué en disant que vous faites le jeu des Américains qui veulent affaiblir la Chine, que vous intervenez sur une radio financée par Washington, etc.

Han Dongfang  : [Rires.] J’ai aussi la critique opposée : on me reproche d’accepter la réalité du pouvoir du Parti communiste, d’accepter la négociation, et je serais donc un traître à la cause de la démocratie, à la cause de 1989...

Je pense que toutes ces critiques sont des héritages de la guerre froide, de gens qui refusent d’accepter que nous vivons dans un monde différent.

J’ai fait mes choix, je les assume, j’accepte ces critiques, mais je me concentre sur mon action pour améliorer la vie des travailleurs, et faire que ce pays s’améliore. Et peut-être, au passage, aurons-nous aidé à transformer ce régime communiste en régime démocratique, une première, pourquoi pas ? ...

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