Édition du 16 avril 2024

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Économie

Davos, Kiev et Brasilia : le coucher du soleil d'un projet

Aucun gouvernement sérieux au monde ne parie encore plus sur l’avenir de la mondialisation

La fête s’est terminée et "l’homme de Davos" est mort
 José LuisFiori, Professeur émérite d’Économie politique internationale à l’UFRJ, Brésil

Sul 21, le 31 janvier 2023

« Les institutions du projet néolibéral ont été conçues non pas pour libérer les marchés mais pour les enfermer, pour inoculer le capitalisme contre la menace de la démocratie, pour créer un cadre pour le comportement humain souvent irrationnel. »

R. Faroohar, After Neoliberalism

À première vue, le titre de cet article mélange des choses très différentes. Mais son objectif est de démontrer exactement le contraire : que les événements des premières semaines de 2023, qui se sont déroulés dans ces trois villes du « monde occidental », sont très proches les uns des autres. Ou, du moins, ils ont tout à voir avec la déconstruction d’une croyance, d’un projet, et d’une stratégie qui sont devenus la boussole de la politique internationale aux États-Unis après sa crise du début des années 1970, notamment après la fin de la crise de Bretton Woods et leur défaite dans la guerre du Vietnam, en 1973.

A ce moment est créé le Symposium européen du management, qui s’appellera plus tard le Forum économique mondial et deviendra, dans les années 1990, le rendez-vous annuel d’une nouvelle élite économique et politique mondiale, née à l’ombre du processus de globalisation financière et du nouveau Système Monétaire International, basé exclusivement sur le dollar et la dette publique américains, et géré in fine par la FED, la Banque Centrale des Etats-Unis.

Au tournant du millénaire, le rendez-vous annuel de Davos s’était déjà transformé en la vitrine où s’exposaient les grandes célébrités de ce nouveau monde, et où la nouvelle élite mondiale débattait des problèmes posés par le projet de mondialisation. Des centaines de cadres et de technocrates de grandes entreprises et de banques internationales, d’hommes et femmes politiques, de journalistes, de chefs religieux, d’intellectuel.le.s organiques et de dirigeant.e.s d’organisations non gouvernementales y sont passé.e.s, analysant les pays, les gouvernements et les programmes vers lesquels ils et elles pourraient transférer leurs investissements et leurs chaînes de production, la nouvelle « baguette magique » du développement capitaliste dans les « pays arriérés ».

Peu à peu, un nouveau groupe de pouvoir ou « bourgeoisie internationalisée » s’est consolidé, de plus en plus autonome et imperméable aux conflits locaux et aux pressions démocratiques des quelque 200 États nationaux existants. C’est l’un des points, d’ailleurs, sur lequel le projet de mondialisation économique a connu un plein succès, en parvenant à autonomiser presque totalement les décisions des marchés financiers internationaux vis-à-vis des gouvernements locaux de la plupart des États nationaux (à l’exception, bien entendu, des États-Unis et, dans une certaine mesure, de la Chine aussi).

Ce n’est pas par hasard qu’au cours de la même période, la « stature politique » des dirigeant.e.s nationaux et nationales est devenue moins pertinente, en particulier en Occident, où les politicien.ne.s traditionnel.le.s ont été remplacé.e.s par des acteurs et des actrices de cinéma, des animateurs et des animatrices de télévision, des sportifs et des sportives à succès, des clowns de cirque, des alcooliques, des psychopathes et des célébrités de tout autre type célébré.e.s par les masses comme des « figures rebelles », alors qu’elles n’étaient en fait que des « figures excentriques » qui agissaient, dans la plupart des cas comme des marionnettes des nouveaux grands centres internationalisés de décision financière.

Ce qui a été moins remarqué à ce moment de tournant et de changement dans la stratégie internationale des États-Unis, c’est la création simultanée d’une sorte de « comité central » des grandes puissances occidentales (plus le Japon), le soi-disant G7, en 1975, presque en même temps qu’était institué un nouveau système de paiement international, SWIFT, dont le siège officiel était à Bruxelles et géré par un comité formé par les banques centrales des mêmes pays du G7, en plus de la Suisse, de la Suède et des Pays-Bas. Un comité qui a commencé à centraliser toutes les informations et à contrôler toutes les opérations financières effectuées dans le monde, au-dessus du contrôle des banques centrales de chaque pays.

Ainsi, le projet de mondialisation financière posait ses fondements et imposait sa légitimité, au point que d’autres pays déléguaient, ou étaient contraints de déléguer, leur souveraineté financière aux banques centrales de ce nouveau groupe de puissance internationale, le G7+, ou SWIFT. Un mouvement de transfert, de centralisation et de contrôle de l’information et des décisions qui a atteint son apogée au début de la guerre mondiale contre le terrorisme, déclarée par les États-Unis en 2001. À ce moment-là, le gouvernement nord-américain exigeait de ses principaux alliés le transfert du système d’information et le pouvoir de décision, en définitive, au sein de SWIFT, pour sa propre banque centrale et son ministère de la Justice, qui en sont venus à contrôler et à exploiter une capacité sans précédent de discrétion et d’utilisation d’ « informations classifiées », et l’imposition de sanctions financières contre chaque pays considéré comme son ennemi ou son concurrent.

Il était alors déjà possible de voir ce qui, après le début de la guerre en Ukraine, est devenu absolument transparent, même pour les moins conscient.e.s : le projet de mondialisation néolibérale n’a jamais été seulement un impératif des marchés, et a toujours été associé au projet de puissance mondiale des États-Unis.

En fait, l’histoire de l’internationalisation capitaliste des 50 dernières années est indissociable de la stratégie de puissance internationale adoptée par les États-Unis en réponse à leur crise du début des années 1970 - une stratégie qui a connu son plein succès dans les années 1990, après la fin de l’URSS et de la guerre froide, et après la victoire militaire américaine retentissante dans la guerre du Golfe. Une expression complète de cette victoire a été l’inclusion de la Russie en 1998 dans le groupe G7, qui est devenu le G8, jusqu’en 2014, date à laquelle la Russie a été retirée, après l’intervention des États-Unis et de l’OTAN en Ukraine, et après les réponses données par les Russes, avec l’incorporation de la Crimée à leur territoire — le moment exact où commence l’implosion du projet et de la stratégie de mondialisation, accélérée peu après par le début de la « guerre économique » déclarée par le gouvernement de Donald Trump contre l’économie chinoise.

Cette fracture s’est encore creusée après la décision prise par les pays de l’Otan, le 18 janvier, dans la ville de Ramstein, en Allemagne, d’envoyer un contingent de chars Leopard 2 (allemands) et Abrams (nord-américains) en Ukraine, augmentant considérablement l’implication de l’OTAN dans une guerre de plus en plus directe avec la Russie, laissant une Europe de plus en plus fracturée et éloignée de l’utopie de la mondialisation. Il suffit de voir la rapidité avec laquelle les pays du G7 ont renoncé à l’un de leurs secrets ou fétiches les mieux gardés - la « neutralité » de la monnaie et de la finance internationale - et ont commencé à les utiliser comme armes de guerre contre la Russie, d’une certaine manière aussi contre la Chine.

En ce sens, on peut dire, avec certitude, que la poursuite de la primauté militaire mondiale par les États-Unis a été ce qui a fini par détruire leur propre projet économique de mondialisation néolibérale. Ce n’est pas un hasard si, en 2023, le Forum économique de Davos a choisi comme sujet de discussion le problème de la « coopération dans un monde fracturé », et la vidange notoire de la réunion montre clairement que ces fractures sont désormais irréversibles.

Il n’y a plus aucun gouvernement sérieux dans le monde qui croit ou parie encore sur « l’avenir de la mondialisation », et tous s’arment pour affronter une longue période de retour dans leurs propres espaces économiques nationaux et régionaux. Entre le projet de puissance et de primauté militaire mondiale et le projet de marchés autorégulés, le projet d’empire l’a emporté, ce qui a fini par conduire le monde à une guerre quasi permanente, à partir de 2001, et à une guerre européenne qui devrait se poursuivre encore longtemps à venir, et toujours au bord d’une catastrophe nucléaire.

Cependant, les conséquences les plus néfastes des 50 dernières années de mondialisation ne s’arrêtent pas là.

Le succès même de la déréglementation et de l’internationalisation des marchés, et l’accumulation exponentielle de la richesse privée, ont fini par provoquer, dans le même temps, une augmentation géométrique des inégalités de richesse entre les pays, les classes et les individus, et le renforcement - comme nous l’avons déjà vu – d’une « bourgeoisie mondiale » qui a grandi, dans ces 50 ans, le dos à ses sociétés d’origine, mais avec un énorme pouvoir de commandement vis-à-vis de ses États nationaux.

Et cela a contribué de manière décisive à vider les institutions démocratiques traditionnelles, qui perdaient leur légitimité face aux grandes masses de la population, exclues du parti de la mondialisation, piétinées, de surcroît, par les processus de sa désindustrialisation nationale et du démantèlement de ses lois du travail et organisations syndicales, avec la croissance simultanée d’un immense lumpenzinato, sans identité collective ni image sociale et utopique de l’avenir. C’est dans cette même voie que les partis sociaux-démocrates et, dans une certaine mesure, la gauche en général, de plus en plus fragmentés et divisés entre leurs causes multiples et les utopies communautaires, se sont égarés.

D’autre part, ce même contexte mondial a favorisé l’apparition et l’expansion de « révoltes fascistes » qui se multiplient partout, détruisant, brisant et attaquant tout et tous qu’elles considèrent comme des « complices du système », y compris les États nationaux, qui ont perdu leur efficacité au sein de l’ordre économique néolibéral qui a prévalu au cours des 50 dernières années [1].

Et c’est aussi là que se déroulent les attentats contre les palais des trois pouvoirs à Brasilia le 8 janvier 2023. Une explosion de barbarie fasciste et paramilitaire qui ressemble formellement à l’attentat du Capitole, mais qui dans le cas brésilien apparaît comme le dernier chapitre d’un gouvernement absolument chaotique et autodestructeur, qui a réussi à réunir, sous la même tutelle militaire d’extrême droite, le fanatisme religieux, la violence fasciste, et un groupe d’économistes ultralibéraux et ultralibérales qui ressemblaient davantage à des « fantômes de Davos » qui courent après un monde qui est déjà fini.

Quand on regarde ce qui s’est passé début 2023 sous cet angle, dans des endroits aussi éloignés que Davos, Kiev et Brasilia, on comprend mieux ce qu’il y a de commun entre la violence qui détruit l’Ukraine et la violence de ceux et celles qui ont détruit les palais de Brasilia. De différentes manières, ils et elles ont les produits d’un même désastre causé par une utopie économique piétinée et détruite par la lutte pour la puissance mondiale entre les grandes puissances, et surtout, par l’expansion permanente de la puissance militaire des États-Unis, qui ont été – paradoxalement – les grands « inventeurs » et les grands bénéficiaires du projet de mondialisation néolibérale.

C’est pourquoi, en 2023, les lumières de Davos se sont éteintes sans laisser une seule lueur et ses célébrités sont parties et ont disparu de la Montagne Magique, en silence et tête baissée. La fête est finie, et « l’Homme de Davos » (1973-2023) est mort, dans les tranchées de l’Ukraine, sur les barricades de Brasilia et dans tant d’autres endroits du monde où inégalités économiques, fractures sociales, divisions géopolitiques et violence fascisme provoqué, en fin de compte, par la croyance aveugle en des marchés autorégulés et mondiaux. Mais attention, car si « l’Homme de Davos » est mort, le désastre qu’il a laissé derrière lui doit tourmenter le monde encore longtemps.

Notes

[1] Une tendance qu’on a pu percevoir il y a longtemps, dans les années 1990, à l’apogée et au grand succès apparent du projet de mondialisation, comme on peut le lire dans un de nos textes de 1994 : « Ce qui s’est affirmé comme une conséquence du projet de mondialisation libérale et comme effet du vidage de la social-démocratie, est, d’une part, la barbarie, et d’autre part, diverses formes de nationalisme fasciste que Charles Mayer appelait « populisme territorial » en référence à Berlusconi, en l’Italie… » Fiori, J.L, , “As palavras e as coisas” Caderno Mais, Folha de São Paulo le 14 août 1994

José Luis Fiori

professeur d’économie politique internationale à l’Université de Fédérale de Rio de Janeiro et coordinateur du groupe d’étude éthique, pouvoir global et géopolitique du capitalisme. Il est aussi chercheur à l’Institut d’études stratégiques du pétrole, gaz et biocarburants – INEEP,

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