Édition du 9 juin 2026

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De sérieux doutes sur les « États Généreux » des auteurices démissionnaires de Grasset

Le 14 avril 2026, on le sait, était annoncé le licenciement du PDG de Grasset, l’éditeur Olivier Nora. Un manifeste fut signé par plus de 200 auteurices et publié dans Le Monde. Y était dénoncé « une atteinte à l’indépendance éditoriale et à la liberté d’expression » et affirmé le refus de continuer à publier chez Grasset.

Le 13 mai dernier, plus de 200 personnes, auteur·ices, personnalités engagées à leur côté et représentants syndicaux se sont réuni·es au théâtre de la Concorde à Paris pour lancer les États Généreuxdes autrices et auteurs.
On y lit, sur le site des États Généreux, et ailleurs dans la presse – notamment sur Médiapart–, qu’il y fut question de statut professionnel et de propriété intellectuelle. Il est tout à fait normal en effet que du moment qu’iels sont engagées dans des activités rémunérées, les auteurices souhaitent, comme tout·es travailleureuses, défendre leurs droits et leur avenir.

Or, à lire la presse et la page d’accueil du site des États Généreux, j’ai quelques doutes quant à l’efficacité réelle de cette entreprise.

Tout d’abord, l’équipée est bariolée, et si Virginie Despentes parle de rapport de force, j’ai bien peur que celui-ci au final n’accouche d’une souris, tant il sera peu crédible et mal aisé de faire front commun avec des personnalités telles que le clown de service de la bourgeoisie Beigbeder ou le sioniste maquilleur de génocide BHL.

C’est que ces États Généreux (l’idéalisme de l’intitulé l’annonce) manquent cruellement de considérations structurelles et matérialistes. Pour le dire autrement, si les auteurices obtiennent trois miettes de pain sur leur statut, que cela vaudra-t-il dans une France dominée par une bourgeoisie néolibérale qui sacrifie sans hésitation à l’extrême droite pour sauver ses intérêts et qui se met à genoux devant l’impérialisme américain – quitte à fermer les yeux sur un génocide et à l’armer – et les diktats économiques de Bruxelles ?

Pour le dire autrement encore, quelle partie de ces plus de 200 personnalités est prête à se rendre aux conclusions nécessaires pour un tant soit peu repenser les défis que devra relever l’activité littéraire face au péril sociétal en train d’advenir ? J’ai bien peur que les fractures des rapports de force n’apparaissent à l’interne bien avant de se faire ressentir à l’externe.

Une analyse politique conséquente partirait du fait qu’un livre est le produit d’un monde tangible, qu’il nécessite des travailleureuses du papier, du transport, de la manutention, tout autant que du monde de l’édition et de la création. Ce que rappelait Balla Fofana le 24 avril dernier à Arrêt sur image, en soulignant très justement que les ouvriers et ouvrières du livre n’étaient pas invité·es à ce genre de table de discussions, qu’on ne peut pas protéger si on ne regarde pas par le bas, concluant que le but de ce type d’entreprise de résistance n’est pas de «  protéger Olivier Nora ». Qui des 200 et plus ira véritablement du côté des cols bleus du livre ?

Le site des États Généreux est peu bavard à ce sujet. On y parle plutôt de la « tradition française d’engagement des intellectuels dans la défense de la liberté d’expression », modèle idéaliste, ruisselant du haut vers le bas, bien loin de toute réflexion quelque peu complexe sur l’importance de la praxis et du terrain dans l’établissement d’une intellectualité. L’idéalisme ruisselant atteint son comble quand le nom du théâtre où on étés lancés ces États Généreux, Théâtre de la Concorde, est pris comme une garantie que la raison et ses lumières viendront couronner l’entreprise. On se demande, à ce moment-là, pourquoi ne pas organiser une rencontre entre les négociateurs iraniens et américains rue de la Paix… Heureusement que des intellectuel·les s’engagent…

Par ailleurs, le site renvoie à une tribune publiée dans Le Monde signée par plus de 600 auteurices réclamant une nouvelle Loi Jean Zay. Y est demandée, donc, une nouvelle loi encadrant le statut d’auteurice. Si tout statut est un champ de bataille et qu’il est nécessaire d’y réclamer et d’y lutter, quelques points me picotent. D’une part est posé comme horizon « une continuité des revenus  » pour les auteurices, mais sans toutefois proposer aucune analyse du marché du livre, par exemple de son problème de surproduction. Qui aura une continuité de revenu dans un marché sursaturé ? Il y a une chance que ce soient les plus gros poissons… Il ne faut pas se leurrer, la plupart des auteurices ne vivent pas de leur plume et ont des revenus provenant d’autres secteurs, ce sont des travailleureuses « comme les autres ». Ceci considéré, pourquoi la tribune n’évoque-t-elle pas de solidarités avec le reste du monde professionnel, ne s’engage-t-elle pas plus dans la critique de la destruction du droit du travail et de l’assurance chômage qui ravage la France ? On dirait, à bien la lire, qu’elle défend avant tout les très rares auteurices qui peuvent vivre de leur travail. Ne serait-on pas encore en train de défendre par le haut ?

Autre chose qui chicote dans cette tribune à laquelle renvoie le site des États Généreux, c’est cette idée d’auteurices méritants, car ils ont beaucoup travaillé : « Nous sommes des professionnels, des travailleurs, nous créons sans compter nos heures, du petit matin jusqu’au bout de la nuit  ». Déjà, merci pour l’image d’Épinal, on sent les littéraires. Et surtout, ce misérabilisme est-il la meilleure façon d’obtenir des droits ? Se tuer à la tâche doit-il devenir un gage, un argument, une autorité ? Que veut-on, construire la littérature d’une société ou fabriquer de petit·es auto-entrepreneureuses se s’épuisant sur un marché hyper compétitif, car sursaturé, content d’avoir gagné trois miettes dans un monde du travail en détricotage vitesse grand V ? La lutte des artistes n’est-elle pas plutôt une lutte pour le droit au chômage ? Pour sa plus grande extension possible, pour le salaire à la personne ? Pour le TEMPS LIBRE ? Le seul temps véritable de création.

Alors j’ai des doutes, de gros doutes même, sur la validité de cette comédie (sur les planches de la scène svp). Je n’y vois rien de prometteur ni pour la littérature ni pour la société française (et oui les deux sont liées, grande nouvelle !). Je ne vois pas comment on s’allie à des personnalités d’extrême droite pour lutter pour des droits, je ne vois pas comment on avance à coup de jeu de mots et d’appels à la bonne volonté, sans analyse matérialiste, sans praxis, sans unité avec les luttes des travailleureuses. Peut-être moins de grandiloquence aussi.

Que l’analyse de ces contradictions ne soit pas lue comme une condamnation, mais plutôt un appel à ces auteurices pris·es dans cette mascarade douteuse qui ont un léger doute. Quittez le navire. Il faut mettre l’énergie ailleurs. Du côté de la France Insoumise, ou du communisme révolutionnaire, ou encore des théories décoloniales… Les options ne manquent pas. Les mêmes questions que vous posez y sont réfléchies également. Mais vous le savez déjà, pour certain·es, j’en suis sûr. L’avenir des artistes passe non seulement par là, mais devra également faire face à une sérieuse réfection. D’où que la propriété privée intellectuelle doit régir les arts ? D’où que l’artiste doit être au centre de l’art ? Qui décide qui est un·e artiste ou ne l’est pas ? Quelles institutions sous quel pouvoir ? Sous quels régimes de propriété ? Mais ça c’est une autre histoire, à développer une prochaine fois, dans de prochains textes.
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