Édition du 3 mars 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Monde

Défendre la révolution !

Peu évoquée, associée parfois à ce qu’elle n’est pas, la Révolution n’est plus à l’ordre du jour de beaucoup d’organisations issus du mouvement ouvrier qui jadis s’en réclamaient.

Or, comment assurer la soutenabilité de notre empreinte sur terre - comme individu et organisation sociale - sans amorcer une transformation révolutionnaire de la société ? La vérité blesse, et pourtant elle est là. On ne parviendra pas à se libérer de siècles de domination patriarcale et de siècles de domination capitaliste alimentés aux énergies fossiles, avec les conséquences écologiques que nous connaissons sur le climat et la biodiversité, sans faire feu, sans abattre la citadelle, sans renverser le capitalisme. Il y a une incompatibilité scientifique entre le maintien de la vie sur terre et le maintien du capitalisme. Malgré l’assise scientifique, malgré la menace qui pèse sur l’humanité, la voie révolutionnaire n’a pas encore convaincue l’ensemble de la société et nous devons nous y atteler avec des actes concrets. Les mots au ciel ne peuvent suffire. Il faut des actes, du soutien humanitaire au-delà des géographies et des frontières. Le préalable aux actes est la conscience de classe. Réactualiser la révolution, la défendre, mais aussi revoir nos stratégies pour qu’enfin la bourgeoisie recule et qu’avance la cause des travailleurs, des travailleuses, et de l’humanité.

Souvent chahutée, la révolution a eu ses défenseurs même dans les pires moments. Dans les années 1990, l’argent et l’arrogance triomphent et ils sont peu nombreux.ses à garder la barricade de leur conviction à la suite de la chute du mur de Berlin ; mais certain.e.s résistent, surtout ceux et celles qui se trouvent à la gauche des partis communistes. Pour les Etats-Unis, on pense par exemple à des marxistes comme Mike Davis ou Michael Parenti et pour la France, Daniel Bensaïd, issu du courant communiste révolutionnaire est de ceux-là. Marxiste intempestif, il a défendu le communisme face à ceux qui tentaient de l’associer à l’infamie stalinienne et à toutes les horreurs du XXème siècle, comme les tortures, les goulags, les purges. On peut reprocher mille choses à la révolution mais elle n’a pas à payer la facture des régimes militaristes et policiers qui ont assassiné en son nom, qui ont emprisonné en son nom et se sont servis de son aura pour asseoir une domination en laissant de côté une promesse libératrice. Ça n’a pas plus de sens que d’être victime de dictature pendant des années, et pour se venger, conclure par un “plus jamais de démocratie” ! Cette inversion de sens est similaire. La révolution n’est pas coupable. Aujourd’hui plus qu’hier, il faut reprendre le flambeau des révoltes et des révolutions, quand bien même on sait qu’on est dans une période sombre qui laisse davantage entrevoir la fin du monde que la fin du capitalisme.

Même si la période est dangereuse et hostile à tous ceux et pour toutes celles qui se réclament de la gauche, de l’anticolonialisme et donc a fortiori de la Révolution, il faut tenir, garder les armes de la critique pour parvenir à enrayer la machine impériale. Cela passe par les idées mais aussi par notre mode de vie qui doit rester soutenable et non récupérable par le Capital. On sait que les bouleversements du mode productif ne sont pas neutres sur la psyché, et sur la manière d’être et de penser le monde. L’outil influe sur celui qui l’utilise. Nous devons être des plus conséquents dans notre forme de vie, de penser, de militer, en alliant la défense du vivant et des écosystèmes avec la recherche de l’autonomie, et donc la lutte contre la dépossession et l’aliénation. A terme, l’objectif est de ne plus d’être soumis à ces bouleversements constants du mode de production qu’impose le Capital mais de commander l’évolution technologique et les modalités productives, en vue de les soumettre aux besoins réels de la population en ayant comme finalité, dans le procès, que le travail ne soit plus source d’aliénation mais une expression de l’humanité.

Défendre la révolution dans un contexte hostile

Tandis que la révolution est profondément discréditée, à tort, et qu’à côté de ce discrédit la résignation est telle que le système capitaliste actuel se maintient non parce qu’il est le meilleur possible mais parce qu’on ne voit rien d’autre à la place qui soit viable et désirable, rappelons l’importance du projet révolutionnaire, su supériorité morale et son urgence écologique. Les périodes sombres ont déjà eu lieu ; si des centaines de militant.e.s ont été emprisonné.e.s dans les répressions politiques au début du XXème siècle et après la seconde guerre mondiale suite à l’intensification de la répression avec le Maccarthysme, on a pas réussi à éliminer l’idée de la Révolution. L’idée n’est pas enfermable. Dans bien des cœurs, bien des têtes, le refus du colonialisme et la défense de l’internationalisme et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes était vivant, et reste plus vivant que jamais.

Continuons de militer, d’apprendre, de partager. Cet enseignement - ce militantisme - ne doit pas se faire uniquement dans l’espace numérique et dans la mesure du possible, on doit miser sur une forme horizontale pour qu’il s’agisse d’une auto-éducation populaire, où l’on éduque en s’éduquant. Définir ce qu’on entend par là, cette révolution à défendre, puis partager les filiations historiques et réfléchir aux stratégies révolutionnaires pour faire éclore de nouveaux mondes en brisant la coquille de l’ancien.

Plutôt que la fuite en avant, l’impuissance, l’atomisation ou le monde numérique et l’automatisation de la société nous cantonnent, défendons une autre perspective ; celle du maillage communautaire, celle de l’amour, celle de la révolution. La révolution à bâtir et à porter, il faut la défendre comme un projet de société émancipateur ; quelque chose qui n’a encore jamais été fait et qui peut mettre fin à des décennies d’écocide et de maltraitance. Rien n’est sûr mais il faut faire ce pari.

Elle ne fera pas sans éducation populaire permanente, sans généraliser l’approche matérialiste, base de la connaissance, et aussi, elle ne se fera pas sans occupation d’usines, assemblées générales directrices et barricades multiples qui bloquent la rue pour mieux ouvrir la voie de l’avenir.

Une menace mondiale

Le constat, nous le connaissons : une droite extrême et sûre d’elle en France, et à côté, une extrême droite violente qui menace, diffame, intimide et agresse. Au niveau mondial les succès électoraux restent, et il faut comprendre pourquoi et résister au néofascisme. Le succès le plus récent est celui du président chilien d’extrême droite, José Antonio Kast, qui a été soutenu par toute la clique réactionnaire qui va des corrompus aux violeurs en passant par les criminels de guerre, et certains cumulent les trois (Trump, Milei, Netanyahu, etc).

Particularité : son père, Michael Kast, était officier dans les forces armées hitlériennes, la Wehrmacht, et affilié au Parti national-socialiste. Le fils, lui, a milité pendant plus de deux décennies au sein du parti historique du pinochetisme, l’Union démocratique indépendante (UDI). Il n’est pas une exception. “Il existe également des enquêtes journalistiques et judiciaires documentées qui relient des membres de la famille Kast à des activités criminelles de la Centrale nationale d’information (CNI) pendant la dictature de Pinochet, notamment leur participation à des patrouilles civiles aux côtés des forces de répression du régime et à des opérations associées à de graves violations des droits humains, dont des disparitions forcées.” Fait marquant, il a été l’un des signataires de la « Charte de Madrid  » en 2020, une initiative lancée par l’extrême droite internationale dans le but explicite de freiner « l’avancée du communisme  » en Amérique latine. Cette aversion pour le communisme et la révolution lui donne un gros point commun avec les Etats bourgeois et toutes les dictatures sud-américaines qui avaient cette particularité. Les dictatures avaient mis en place un réseau, le Plan Condor ; l’Argentine a mis en place l’Alliance Anticommuniste Argentine, escadron de la mort qui comme le Plan Condor a fait des milliers de victimes. On peut donc être choqué par le profil de Kast, à juste titre, mais sur certains aspects, comme l’anticommunisme, il s’insère dans un continuum impérialiste. Les Etats-Unis ont de l’expérience en la matière avec leur agence, le FBI, créée dès le départ pour endiguer le communisme, et la CIA, connues pour espionner, intimider et à l’occasion, séquestrer, assassiner ou renverser des régimes politiques.

Enfin, Kast s’est engagé à gracier ceux qui furent impliqués dans les tortures et la répression pendant la dictature et est soutenu en cela par des associations de familles de militaires. Parmi les condamnés figure Miguel Krassnoff Martchenko, officier au moment du coup d’État de 1973, puis agent de la police secrète de la dictature - Direction nationale du renseignement (DINA) - ; il fut condamné à plus de 1 000 ans de prison dans vingt-sept procédures, pour enlèvement, torture et disparition forcée. Dans les pas de l’ex-président brésiilien Bolsonaro, Kast réhabilite ainsi moralement la dictature et les actions répressives et cruelles exercées par les militaires contre la population, qu’elle soit militante ou non.

Alors que certaines victimes de la dictature ont pu occuper le pouvoir par voie démocratique dans plusieurs pays d’Amérique Latine à la suite des dictatures militaires et après les avoir farouchement combattu et en avoir payé le prix fort, par la torture et la maltraitance, - on pense à José Mujica ou Dilma Rousseff -, on est dorénavant face au cas opposé : un retour assumé des tortionnaires au pouvoir, ou de leur complice. Ils ne regrettent rien et assument tout.

Cette décomplexion est assez mondialisée. Aux Etats-Unis, la gestapo ICE traque menace, frappe, expulse, et trop souvent tue des innocents. Les actes comme les discours sont décomplexés. En travestissant les faits, les meurtres sont totalement assumés par le pouvoir et les followers du pouvoir. Suffit de qualifier quelqu’un de “terroriste domestique” pour lui retirer toute humanité. Cette narration falsificatrice domine. Par cette entremise, dans plusieurs pays le camp capitaliste avance et maintient son unité avec ses polices, son système d’accumulation, de propagande, assumant un projet de société écocidaire, raciste, basé sur le feu, le pillage, l’individualisme, l’annexion des territoires et la soumission des corps. Le problème n’est pas seulement que grâce à la propagande et aux mensonges la droite dans ses 50 nuances de crasse avance c’est aussi que la gauche, dans la majorité des cas, partout sur la planète, recule. Recule dans ses mots et dans sa stratégie, laissant tomber la nécessité de la révolution, de l’expropriation et de la socialisation, cédant davantage à un anti-impérialisme abstrait qu’à une solidarité concrète avec les peuples qui subissent les guerres impérialistes. En France, le Parti Socialiste est une caricature du renoncement et de la capitulation. Il veut incarner la responsabilité et la stabilité alors que nous savons bien que le parti à la rose fanée n’incarne plus rien depuis des décennies ; ni l’espoir, ni le socialisme. Malgré cela, beaucoup d’organisations comme le PCF ou EELV lui lavent les mains en s’alliant avec lui une énième fois - pour les municipales de 2026 - malgré son abstention lors des motions de censure et ses trahisons répétées.

Alors que la menace est mondiale, posons-nous la question : quels seraient les piliers de la révolution à défendre et à construire ; quels risques à éviter, quelles mèches à allumer ? Voilà l’objet du propos, défendre l’émancipation mais aussi définir quelques piliers de la révolution telle qu’elle fut ou telle qu’elle devrait être, sans prétendre toutefois à l’exhaustivité. Si le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution, comme disait Che Guevara, il est temps d’accomplir le nôtre.


Révolution : la limite numérique

L’évolution technologique est telle qu’il est difficile de renverser les outils numériques en leur contraire et plutôt que d’être un médium qui mène vers d’autres mondes débarrassés de la domination, on se perd parfois dans la toile numérique qui devient un labyrinthe. On pensait la posséder, elle nous dépossède ; nous pensions serrer fort le fil d’Ariane pour mener la bataille et nous voilà perdu au sein des algorithmes dans la mise en abîme labyrinthique du numérique.

L’objectif de la révolution ne doit pas écarter les discussions sur le moyen d’y parvenir. Tous les canaux à notre disposition, - Tik Tok, l’IA, etc - ne sont pas forcément les bons. Actuellement l’engagement se dilue dans le monde numérique ou les posts et les incantations suffisent parfois à faire l’action militante - à la remplacer - mais où pourtant, face aux assauts capitalistes et aux agressions impérialistes réels, cette abondance numérique et symbolique trouve ses limites. On est évidemment dans une contradiction. Comment informer et en même temps réduire notre dépendance aux ordiphones qui sont à la fois un canal majeur de la forme militante actuelle mais également le cordon qui relie nos vies à l’extractivisme et à un flicage et une surveillance généralisée. Plutôt que de se faire happer par le monde numérique en cautionnant l’extractivisme brutal qui le soutient, revoyons nos stratégies et relevons la barre de nos ambitions.

il ne faut pas réduire l’engagement à la délégation par l’intermédiaire du vote ou du post par exemple, de plus, il faut également veiller à ne pas circonscrire l’engagement à la multiplication des actions symboliques ce qui donnerait l’illusion de participer au Spectacle capitaliste sur la toile alors qu’il serait plus radical de saboter les conditions matérielles de sa réalisation.

Agir en révolutionnaire serait donc s’adonner à renforcer les zones autonomes, les lieux à défendre ou le Capital n’a pas de prise. Il faut reprendre pleinement, et collectivement, l’espace spatial et l’espace numérique. Le premier a été cédé à la finance immobilière à partir des années 1970 quand le second - l’espace numérique - appartient surtout à une petite poignée de sociétés multi-milliardaires nord-américaines ; les GAFAM.

Selon la défenseure des Droits, Claire Hédon, une dématérialisation forcée relève d’une forme de maltraitance institutionnelle quand en début de chaîne, bien avant l’usage et l’extractivisme des données donc, il y a l’extractivisme des minerais qui relève elle d’une guerre contre l’écosystème, les travailleurs et les habitant.e.s des lieux concernés. En amont de la chaîne de la valeur du coltan on trouve la mafia rwando-ougando-congolaise et en aval les traders et les Big Tech qui spéculent sur les minerais de sang. L’extraction des terres rares nécessaires à la numérisation de la société et à l’IA est une guerre : il y a les morts, les exploités, la contamination mais également une montagne de déchets. L’extraction des terres rares c’est environ 13 milliards de tonnes de déchets/an, et certaines études en projettent plus de cent fois plus en 2050. La question de l’outil et de l’action militante doivent donc être posée car l’IA “accélère la catastrophe sociale-écologique” et “climatique en particulier.” Dans son analyse sur l’IA, Daniel Tanuro précise que son développement précipite le franchissement de « points de bascule ». C’est donc un sujet dont il faut s’emparer et il doit avoir des effets sur notre manière de penser, de vivre et de militer.

La révolution contre l’enfermement et l’Etat policier

Critique vis-à-vis du numérique, la révolution doit aussi être antimilitariste. D’ailleurs le refus de la guerre et l’ambition de transformer une guerre réactionnaire - la première guerre mondiale - en révolution socialiste fut saisie, et cet antimilitarisme est au cœur de la révolution Russe. De nouveau, il s’agit de tenir, car l’union sacrée autour de la guerre et du militarisme - pour les meilleures raisons bien sûr - revient à grand pas. La guerre n’apporte rien de bon dans son sillage et préparer la révolution, la faire, est le meilleur remède pour se prémunir de toute menace. Cela commence par ne pas détester la révolution par principe, et ne pas non plus la remettre à plus tard en lançant une course aux armements comme étant la seule voie possible. La révolution n’est pas le problème mais la solution !

A rebours des auteurs anti-marxistes qui ont tenté de remonter le fil du totalitarisme de Staline à Lénine, puis de Lénine à Marx et enfin de Marx à la Révolution Française, on peut dire que c’est tout l’inverse. Disons-le encore, non, l’idée même d’émancipation n’est pas porteuse de grand danger et de velléités totalitaires. Pour l’esclave, le serf, la femme, le salarié, la révolution c’est la liberté. Avec la révolution française se sont la Liberté, l’Égalité et la Fraternité qui sont plantés dans l’horizon et avec les socialistes utopiques comme Flora Tristan arrive une critique de l’ordre patriarcal et de l’exploitation dont les mécanismes ont été scientifiquement dévoilés par Max. Dans son travail, pour comprendre le fonctionnement des manufactures et des usines, il fait un détour vers les workhouses - asile de pauvres - qui étaient à son époque des lieux d’exploitation sans contrôle mais aussi des lieux d’enfermements ayant pour finalité de sanctionner moins l’infraction à une loi que l’irrégularité du comportement. S’il souligne les liens entre les deux, le versant disciplinaire qui revient, c’est Michel Foucault qui développe ce chapitre en analysant la dimension carcérale du capitalisme, nommée et approfondie par lui dans son livre Surveiller et Punir.

Dans l’histoire coloniale et du capitalisme il est connu que la prison servait à enfermer les débiteurs. C’est un marqueur de l’histoire coloniale mais aussi de son contrepoint, des révoltes contre le système plantationnaire qui combine exploitation et endettement. On pense à l’histoire de Sandino dont le parcours personnel est marqué par l’exploitation, l’endettement et la prison, alors qu’il travaillait pour la United Fruit Company. Angela Davis quant à elle interprète le système carcéral comme un prolongement de la ségrégation. Qu’est-ce que cela nous dit ?

Ca nous dit plusieurs choses : refuser le capitalisme doit aller de pair avec la critique des lieux d’enfermement et plus largement avec tous les systèmes militaristes et pénitenciers, quand bien même ils reprennent les codes de la révolution. Autrement dit, et pour être plus précis, il est impossible de prêcher même à minima pour l’Etat-Providence sans critiquer dans le même temps l’Etat pénal. Une société émancipatrice ne peut pas se résoudre à l’incarcération punitive. On sait que le néolibéralisme et l’État pénal ont monté de façon concomitante ; la seconde servant la première. Une révolution conséquente devrait donc s’attaquer au deux faces de la même pièce en refusant le flicage de la population, le soupçon permanent et la punition préventive comme mode de régulation. On peut imaginer une société qui tourne totalement différemment, qui parie sur la bienveillance et l’éducation populaire tout en s’attaquant au règne de la propriété privée et ses conséquences tragiques. La libération passe par cette remise en cause d’un capitalisme techno-autoritaire, et aussi, par l’humanisation de la société en profondeur, ce qui implique de rompre avec la logique punitive de l’État pénal.

Défendre la révolution, soutenir le régime ?

Mais que faisons nous des régimes qui se nomment révolutionnaires et qui fonctionnent comme des États policiers et des régimes militaristes ? Défendre la révolution ce n’est pas se ranger derrière un régime militariste, quand bien même il est issu de la révolution comme le régime cubain, c’est revoir son jugement en permanence car aucun soutien inconditionnel ne peut être donné, ni à une personne ni à un régime. La révolution est avant tout une posture humaniste où l’on accepte de se laisser déborder par les émotions et de vibrer au rythme de l’humanité ; ressentir la douleur de ceux ou celles qu’on oppresse mais aussi, ressentir la joie et l’espoir quand se lève le drapeau de la liberté là ou la tyrannie faisait loi. Cette sensibilité associée à une critique matérialiste de l’histoire et du présent permettrait d’échapper à l’alignement campiste et souvent cultuel qui est fait par une partie de la gauche sur bien des régimes corrompus et autoritaires.

Prenons l’exemple de Cuba, depuis le départ, il incarne la résistance à l’impérialisme nord américain. Or, on arrive à une situation ambiguë ou la critique du régime devrait nécessairement être assortie d’un renoncement à la révolution. Comme s’il n’était pas possible de faire les deux, d’être critique vis-à-vis de Cuba tout en étant profondément révolutionnaire. Le Venezuela est dans ce cas de figure. La polarisation est telle que la critique de Maduro est assimilée à un alignement indiscutable sur la politique de Trump. A l’inverse, et en toute logique, être en opposition vis-à-vis des bombardements et de l’intervention militaire des Etats-Unis à Caracas a été considéré comme suspect par beaucoup de vénézuéliens en exil. L’intervention, même en dehors de tout cadre légal, était vue comme la seule option selon beaucoup de vénézuéliens. Pourtant, elle soulève de nombreux problèmes car c’est toute une région qui se retrouve menacée. La liberté tant voulu est-elle réellement possible quand une épée de Damoclès plane au-dessus de notre tête ? Autant dire que défendre la révolution sans être favorable au régime de Maduro est un terrain miné au Vénézuela et l’impérialisme ne fera pas de différence dans ses interventions. Perdre des contrats commerciaux parce que le pays change de partenaire commercial (comme ce fut le cas) ou bien perdre un avantage économique avec un pays clé car celui-ci décide d’amorcer une transition écologique pour sortir de la dépendance pétrolière (et plus largement des énergies fossiles), ça ne sera pas davantage accepté. Or, ce n’est pas la puissance impérialiste américaine qui doit donner les contours de la démocratie en intervenant quand quelque chose lui déplait. Au Vénézuela, l’aversion pour Maduro et son régime militariste est puissante au sein du peuple, organique, car énormément de personnes ont vécu dans leur chair la faim et la répression. Après l’intervention à Caracas certains vénézuéliens ont exprimé leur désir de changement ; que l’investissement privé international revienne et permette le développement, la démocratie et le bien-être. Ce qu’on sait c’est que les investisseurs veulent un retour sur investissement ; en ce qui concerne le développement du pays ou l’extension de la démocratie, on en est moins sûr. Ça fonctionne plutôt sur un malentendu.

On est sorti de ce mythe pourrait on dire, que la défense du capitalisme est forcément assortie de la défense de la démocratie, même s’il y a encore des croyants. Non, la liberté du marché ça ne va pas toujours de pair avec les libertés civiles et encore moins avec les droits sociaux. Il n’y a pas de lien causal. S’il existe une opposition populaire au Vénézuela, syndicale, profondément révolutionnaire et qui refuse le piège de la polarisation, elle ne franchit pas le mur médiatique et des réseaux sociaux si bien qu’aujourd’hui, en finir avec le régime au Vénézuela ou à Cuba, est synonyme dans beaucoup d’esprit, d’en finir avec l’idée même de révolution et de socialisme.


Vénézuela : faux socialisme, vrai militarisme

Parmi les piliers de la révolution, l’antimilitarisme semble fondamentale ; l’histoire témoigne. L’armée, si on n’y prend pas garde, peut empoisonner toute la société. Pour l’illustrer, le Venezuela est un cas d’école. Le pays est une caserne. La tradition militaire est longue. L’union civilo-militaire est mise en place par Chávez ; elle va se prolonger sous Maduro qui garde le concept mais confectionne ce qui s’apparente surtout à une union “militaire-militaire”. Un poids considérable a été donné à l’armée dès le départ, des avantages, puis au fur et à mesure des privilèges et même des entreprises minières sont accordés aux militaires.

Dans cette histoire, 2006 est une date clé. Une réforme policière est prévue destinée à réformer la police. On ne cherche pas seulement à la renforcer mais aussi à la relégitimer. Si l’intention est louable, car l’objectif est qu’elle respecte les droits humains, dans la pratique, et après coup, ça ne s’avère être qu’une opération marketing davantage destinée à asseoir de nouveau la légitimité d’une institution policière en discrédit que de la contraindre réellement à respecter des règles nouvelles. Plusieurs problèmes se posent. Déjà en termes de rythme dans le recrutement. Les normes internationales en matière d’effectifs policiers préconisent une moyenne de 300 à 400 agents pour 100 000 habitants. Le Venezuela se situait déjà bien au-dessus de cette moyenne en 2006 : 429 policiers pour 100 000 habitants. Le nombre total de policiers est passé de 114 463 en 2006 à plus de 140 000 à la mi-2015. Cela représente une croissance d’environ 22,3 % des effectifs de police durant cette période. Résultat : le ratio policiers a progressé de 28 points pour atteindre 457 agents pour 100 000 habitants, soit 107 points de plus que la norme internationale. “En 2006, on comptait 123 000 policiers en uniforme (police d’État et municipale) ; en 2015, ce nombre était passé à 147 000 (soit une augmentation de 19 %). Le cas de la Police nationale bolivarienne est emblématique : en seulement six ans après sa création, elle a atteint environ 14 739 agents. Pour atteindre ces chiffres, les normes minimales de sélection et de formation ne sont pas respectées, et il devient par conséquent difficile d’assurer une surveillance et un contrôle efficaces de ces milliers de jeunes armés, qui sont lâchés dans la rue après une période de formation qui s’avère insuffisante.” Il faut en prendre note. Sous couvert du droit à la sécurité et à la défense on peut favoriser le secteur militaire - au mépris des autres secteurs sociaux - et cela peut avoir des résultats totalement contre-productif ou dialectiquement opposés à ce qui était espéré. Plutôt que d’avoir une société plus sûre on a une société de contrôle basée sur la surveillance et la crainte ; ce qui réduit les libertés comme la liberté d’expression et les contre pouvoirs.

Avec Maduro on est dans la caricature la plus éhontée. L’obéissance à remplacer la pensée critique et la “démocratie protagoniste" alors que l’une et l’autre devaient être la pierre angulaire de la révolution bolivarienne. “Douter, c’est trahir” dit la devise militaire d’un régiment. Le pouvoir terrorise ses oppositions, le secteur militaire au garde-vous face aux ordres les plus cruels ne sécurise rien ; il est la plus grande menace pour le peuple : arrestations arbitraires, intimidations, violences physiques et sexuelles, exécutions extrajudiciaires, les militaires n’ont rien à envier aux pires dictatures.

L’Organisation de Libération du Peuple (OLP) a été créée le 13 juillet 2015 et deux ans plus tard, le 14 juillet 2017, la FAES est activée par le président de la République avec un discours clairement militariste et une intention politique affirmée, afin de «  combattre la criminalité et le terrorisme ». Avant d’accomplir deux ans d’existence, la FAES s’est déjà imposée comme la deuxième institution la plus meurtrière du pays, d’après le CICPC (Corps d’enquêtes scientifiques, criminelles et médico-légales).

Selon les chiffres officiels, 4 998 personnes sont mortes sous les balles des forces de sécurité de l’État en 2017, soit environ 14 personnes par jour. Le pays assiste à un massacre au ralenti, dans lequel les FAES (Forces d’action spéciale) de la PNB (Police nationale) jouent un rôle déterminant. D’après ces chiffres, on peut estimer que les victimes de la PNB s’élèvent à environ 1 500, soit 30 % du total national.” Ces groupes militaires sont affranchis de l’Etat de droit. Contrairement à la période de 2006 où l’on feignait de maintenir un équilibre entre la dimension sécuritaire et le respect des droits humains, ici, la part belliciste a pris le pas. Cette évolution en matière pénale se remarque aussi sur le plan discursif, on est passé d’un discours social au début du processus bolivarien à un discours punitif. Cette guerre déclarer contre “la criminalité” ou le “terrorisme” est une manière médiatique et violente d’oculter les problème socio-économiques en mettant en avant les problèmes sécuritaires abordés de manière dépolitisés. Elena Larrauri Pijoan, criminologue et professeur de droit pénal et de criminologie à l’Université Pompeu Fabra​ (Barcelone) parle de “populisme punitif”, qui peut être vue comme un mode de gouvernance (governing through crime). Il y a eu un virage autoritaire et militariste avec Maduro et une augmentation sans précédent de la violence d’Etat contre la population.

Depuis 2018, la Cour pénale internationale (CPI) mène une enquête formelle ouverte, dite “Situation Venezuela I”, sur des crimes contre l’humanité qui auraient été commis depuis 2014. La CPI a entamé son examen préliminaire en février 2018 après avoir été saisie par six pays d’Amérique latine. En mars 2014, la Chambre d’appel a confirmé la validité de l’enquête et a rejeté tous les arguments du régime vénézuélien. Il est ironique de rappeler que la CPI a été reconnue sous Chávez en 1998 puis ratifiée en 2002 par l’Etat vénézuélien à la différence des Etats-Unis, entre autres, qui n’ont pas ratifié le Statut de Rome. Et aujourd’hui, coup de théâtre, la classe politique “chaviste” qui ne jurent qu’en Chávez pour affermir son autorité et sa légitimité a entamé les démarches pour sortir le pays de la CPI. La vitrine reste mais l’héritage de Chávez est pillé.

Comme par hasard, alors que le le pouvoir vénézuélien est visé par une enquête pour des crimes contre l’humanité présumés lors des manifestations de 2017, l’Assemblée Nationale du Vénézuela a fait le 2 décembre 2025 un premier pas vers l’abrogation de la loi d’adhésion du pays au Statut de Rome, le traité fondateur de la Cour pénale internationale (CPI).

Enfin, le Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions forcées ou involontaires a mis en garde contre une « augmentation alarmante » des pratiques attentatoire aux droits humains au Vénézuela depuis décembre 2023. Le travail réalisé par Provea et le Foro Penal couvre la période allant du début du régime de Nicolás Maduro jusqu’en 2023. Les révélations sont glaçantes. Dix mille exécutions extrajudiciaires auraient été perpétrées par les forces de l’État vénézuélien. Par ailleurs, 1 652 cas de torture ont été recensés durant la même période.

Les chiffres donnés sont à prendre avec précaution car il est difficile d’avoir une vision claire de l’ensemble du panorama vu le degré d’opacité propre à l’armée. En tout cas, ils suffisent à nous alerter. Ces chiffres peuvent être mis en perspective avec les années précédentes, ainsi, on se rend mieux compte du tournant belliciste de Maduro qui a utilisé l’armée pour mettre au pas la société. Durant les 21 années de gouvernement de Carlos Andrés Pérez, Rafael Caldera et Hugo Chávez, 77 personnes sont mortes lors de manifestations, selon le registre Provea. Au cours des six premières années de la présidence de Maduro, seulement, ce nombre a triplé.

La révolution et l’engagement internationaliste

Militarisme et révolution, pas plus que le social et le nationalisme ne font bon ménage. L’institution militaire doit être critiquée, intrinsèquement, et pas uniquement pour ses liens avec le Capital. Mais alors, une question se pose : comment fait-on quand Poutine menace toute l’Europe et Trump le monde entier ?

Si on partage le constat que Poutine est une vraie menace en premier pour l’Ukraine mais même pour toute l’Europe, on doit cependant céder à la tentation de la course aux armements. Il est louable d’évoquer la sécurité au niveau Européen, mais il faut alors bien la définir pour la distinguer d’une politique militariste en Europe qui aurait comme conséquence un recul démocratique et une militarisation des esprits. Qui dit armée, guerre ou intervention extérieure dit souvent opacité, affranchissement du parlement et propagande de guerre. La prudence doit être de mise.

Ce que vivent nos frères humains de Kiev et de toute l’Ukraine est désastreux et on se doit de leur porter assistance et d’être solidaire de leur résistance. En 2026, l’Ukraine a reconquis 201 km² de territoire occupé par la Russie, ce qui marque une progression significative dans sa contre-offensive. Conscient de la tension qu’il y a entre l’antimilitarisme désiré et la nécessité de répondre favorablement à la demande ukrainienne sur le plan militaire, on doit apporter la meilleure réponse en tenant compte de paramètres parfois antagonistes. Le refus du militarisme ne doit pas être synonyme d’un repli sur soi, d’une défense réactionnaire car restrictive de son pouvoir d’achat alors qu’à côté on tue, on déporte des enfants et on incarcère des journalistes. La réponse sociale face à la crise capitaliste doit être le plus possible internationaliste. On ne peut pas sacrifier des territoires ou des pays pour aménager un meilleur avenir à son propre peuple et au mépris de tous les autres. Cette négociation coloniale est un pari perdant pour l’humanité. Au-delà d’une propagande souvent symbolique des groupes militants habituels, le réseau européen de solidarité avec l’Ukraine a combiné soutien militaire, humanitaire avec un travail politique informatif pour expliquer ce qui se passe en Ukraine et notamment ce que vivent les travailleurs. C’est un réseau remarquable qui devrait être davantage soutenu.

A l’inverse, le soutien au Vénézuela sous couvert d’anti-impérialisme a semblé plus abstrait ces derniers mois. L’idéal serait que ce soutien se manifeste par un soutien réel, monétaire par exemple, destiné à ceux qui souffrent de la politique de Maduro et des conséquences du blocus.

Par ailleurs, dans les rassemblements on a tendance à opposer la posture affichée d’être totalement anti-impérialiste avec la défense du peuple en lutte contre la répression, pour ses droits, pour la liberté. Or, la ligne anti-impérialiste ne devrait pas coïncider avec l’alignement sur un bloc opposé tout aussi agressif et dangereux pour les peuples et la démocratie, comme la Russie impériale de Poutine, et deuxièmement, cet anti-impérialisme ne doit pas servir d’alibi pour bâillonner les voix dissidentes. L’anti-impérialisme c’est aussi soutenir ceux qui subissent la politique de Maduro. On peut regretter que dans le mouvement social il y avait peu de personnes à s’intéresser au sort des prisonniers politiques ou des otages séquestrés sans raisons par le pouvoir au Vénézuela. Camilo Castro par exemple, franco-chilien, a passé quasiment 5 mois enfermé au Vénézuela sans motif. Tout ressemble davantage à une prise d’otage - monnaie d’échange diplomatique probablement - qu’à une interpellation sérieuse motivée par un motif légal réel. L’Etat vénézuélien a parlé de “terrorisme ou d’espionnage” mais sans aucun fondement. Camilo a été soumis aux humiliations, à la violence psychologique et physique de la part de la Direction Général de Contre-Intelligence Militaire qui justement l’accusait d’espionnage. Nombreux sont celles et ceux qui tombent dans cette farce tragique et théâtralisée. On peut penser aussi à Alberto Trentini, travailleur humanitaire italien - membre d’Humanity Inclusion - enfermé sans motif pendant 423 jours. On ne doit pas les oublier. La bataille anti-impérialiste doit se faire avec eux, celles et ceux, prisonniers, prisonnières ou ex-prisonniers qui subissent la violence arbitraire d’un pouvoir à la dérive, politiquement rejetée. Il est impensable de demander stricto sensu la libération de Maduro - qui devrait plutôt être jugé au Vénézuela ou par un tribunal international - sans demander la libération de ceux et celles qui ont été arrêtés sans raison dans les dernières années, parce que étrangers ou opposant.e.s politiques. Suite à l’élection présidentielle contestée de 2024, 2 400 personnes qualifiées de « terroristes » par le régime ont été arrêtées. Si des libérations ont eu lieu fin décembre 2025 et une centaine d’autres depuis le 8 janvier 2026, ils restent encore des centaines de prisonniers politiques selon le Foro Penal. L’anti-impérialisme ne peut pas s’exonérer de sa responsabilité. L’engagement internationaliste doit être clair, et pas uniquement tourner autour de l’ingérence des Etats-Unis. Cet engagement peut se matérialiser par des actes concrets, comme un soutien à ceux et celles qui luttent au Vénézuela pour leurs droits et la liberté et qui sont criminalisés par l’Etat en raison de leur engagement militant.

De la même manière, si le soutien à Cuba est bienvenu, on regrette que celui-ci intervienne surtout quand le pays est directement menacé par les Etats-Unis, ou plutôt, quand cette menace et le risque d’une intervention militaire se resserre. Là encore, la solidarité doit également se faire depuis l’intérieur. Dès 2021, il y avait des manifestations pour le pain, l’électricité, la liberté, et c’est le rôle des révolutionnaires de donner suite à ces cris et d’engager un plan de solidarité internationaliste qui ne doit pas se limiter à critiquer l’ingérence des grandes puissances et le blocus criminel des États-Unis.

Cela passe par accueillir la parole de l’autre, et ne pas considérer que la transmission d’un témoignage ou de plusieurs dizaines de témoignages serait une faiblesse dans le front anti-impérialiste. Encore une fois, la critique de l’impérialisme étasunien, ses menaces et ses interventions, ne peut pas aller de pair avec un soutien automatique aux régimes menacés et une mise sous silence totale de ceux et celles qui réclament justice.

Conclusion

Che Guevara est connu pour avoir mis les facteurs non matériels au centre de l’engagement révolutionnaire et dans la construction d’une subjectivité nouvelle, permise par la révolution. Il faut préserver cet humanisme révolutionnaire qu’on retrouve dans la lettre d’adieu écrite en 1965 et destinée à ses enfants. Le célèbre révolutionnaire précise un moment : “Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui, où que ce soit dans le monde. C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire." Cet amour peut se célébrer et se transmettre, comme une flamme, sans jamais diminuer. C’est une valeur à conserver et à polir au même titre que l’amitié dont Dionys Mascolo à pointé la force pour le changement social. Dans les deux cas, ça suppose la confiance, la bienveillance, la solidarité et le soutien mutuel. L’amour et l’amitié sont donc au pôle opposé des valeurs impériales qui dominent aujourd’hui comme la force, la compétition, l’individualisme.

L’amitié a d’ailleurs été considérée et analysée par la député et co-présidente de l’Institut La Boétie, Clémence Guetté, comme étant une valeur primordiale de notre temps et de la nouvelle France. On a deux visions : l’ère du soupçon et de la méfiance pour son prochain, son attitude, sa parole, et la vision inverse basée sur l’amour et la confiance qui présuppose déjà l’idée d’égalité et de réciprocité.

La traduction politique sur le plan international c’est un soutien aux peuples opprimés et aux organisations révolutionnaires. Le soutien ne peut pas uniquement être militaire, même si pour les pays agressés militairement, comme l’Ukraine, il est essentiel. Aujourd’hui limité à des rassemblements symboliques, le soutien internationaliste pourrait prendre une déclinaison différente, bien plus concrète, avec l’envoie par exemple d’aide humanitaire et l’engagement des communes ou des régions à se solidariser et à contribuer à la solidarité internationale.

Le programme de l’ancien président du Mexique, “Sembrando vida”, est une manière intelligente de soutenir les peuples et la biodiversité en utilisant l’agroforesterie comme moyen d’action pour diminuer l’extrême pauvreté à travers la pousse d’arbres. C’est porter à grande échelle et au-delà même du Mexique l’agroécologie et l’agroforesterie pour que ces dynamiques écologiques et agricoles ne restent pas à l’échelle individuelle ou locale et sans soutien public.

Des choix sont possibles même si des doutes demeurent : comment soutenir les peuples réprimés, massacrés, comme les iraniens et les iraniennes, et plus largement, comment soutenir les peuples mis sur la liste macabre de l’impérialisme comme le peuple ukrainien en résistance et les peuples cubains et vénézuéliens qui subissent le blocus des Etats-Unis et la répression de leurs Etats respectifs ? On reste sur notre faim avec les rassemblements qui semblent davantage être symboliques, ou pire, plus une vitrine et un soutien aux régimes autoritaires respectifs (cubain et vénézuélien) qu’un réel engagement internationaliste et anti-impérialiste qui cherche à se solidariser avec les peuples.

Ce sont les rivalités territoriales et monétaires qui entraînent les agressions militaires et les guerres impérialistes et seul un processus de libération internationale peut mettre un coup d’arrêt à l’écocide et aux guerres sur la planète. On ne les arrêtera pas avec une guerre plus grande mais en les désarmant avec la révolution. Même si on ne sait pas encore la forme qu’elle prendra, on va au moins se donner les moyens de chercher encore et de tenir la ligne en évitant les écueils de l’indifférence et de la déshumanisation. Pour éviter notre congélation dans “les eaux glacées du calcul égoïste”, pour reprendre la formule de Marx, l’amour ne doit pas tomber et la révolution doit advenir. “S’il est impossible de prédire les formes qu’inventera le XXIème siècle, ce que seront les barricades du futur et ses insurrections, quelles combinaisons de résistances pacifiques et violentes il verra s’accomplir, il importe en revanche d’affirmer, dur comme fer, que le cercle vicieux du fétichisme et la ronde infernale de la marchandise peuvent être brisés ; que l’éternité terrestre n’existe pas plus que l’éternité céleste, qu’il y a donc forcément une issue, une échappée, une sortie, et que l’on finira bien par la trouver.

Maxime Motard, militant écosocialiste

Notes

1. Même après la deuxième guerre mondiale, les assassinats commis par l’extrême droite restent nombreux en France. Beaucoup ont été perpétrés par l’OAS (Organisation Armée Secrète). Dans la longue liste des victimes - malheureusement non exhaustive - on trouve : Roger Pateron, Albert Lavaud, et Gabriel Cordier, militants de gauche, 10 mars 1962, Issy‑les‑Moulineaux (Hauts‑de‑Seine), tués dans un attentat à la voiture piégée de l’OAS, lors d’un rassemblement pour la paix en Algérie. Pierre Overney, militant de la gauche prolétarienne, 25 février 1972, Boulogne-Billancourt, (usine Renault), tué par balles par Jean-Antoine Tramoni, agent de sécurité, associé à une idéologie d’extrême-droite. Pierre Maître, ouvrier et militant CGT, 25 février 1977, Reims, tué par balles lors d’une attaque revendiquée par le groupe d’extrême-droite Charles Martel. Henri Curiel, militant tiers-mondiste, 4 mai 1978, Paris, tué par balles à son domicile par un groupe d’extrême-droite, supposé être le groupe Delta. Pierre Goldman, militant d’extrême gauche, 20 septembre 1979, Paris, tué par balles par deux hommes se réclamant du groupe d’extrême-droite Honneur de la Police. Ibrahim Ali, lycéen français d’origine comorienne, 21 février 1995, Marseille, abattu au fusil par Robert Lagier, militant du Front National. Clément Méric, étudiant français, 5 juin 2013, Paris, tué par Esteban Morillo et Samuel Dufour, militants de Troisième Voie, extrême-droite. Federico Martín-Aramburú, 19 mars 2022, tué par balles. Son principal suspect est Loïk Le Priol, 31 ans, ancien du Groupe union défense (GUD) et ex-commando marine.
2.Contre l’Internationale réactionnaire la résistance s’organise : “Front mondial contre le néofascisme et l’impérialisme : 565 personnalités et 900 activistes de 100 pays font front commun”
https://www.cadtm.org/Front-mondial-contre-le-neofascisme-et-l-imperialisme-565-personnalites-et-900
3. Karina Nohales, Pablo Abufom Silva, “Victoire de Kast au Chili : la « voie démocratique » vers le pinochetisme, 29 décembre 2025. https://coucou.contretemps.eu/chili-kast-extreme-droite-pinochetisme/
4. Que les régimes soient démocratiques, autoritaires ou dictatoriaux, des alliances ont été mises en place dans l’histoire - comme celle du Safari Club - pour empêcher l’avancée du communisme. Le dénominateur commun est donc que ces Etats sont préventifs et bourgeois. Le Safari Club est une alliance de services de renseignement mise en place en 1976 à l’initiative du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), destinée à contrer l’influence communiste en Afrique et au Moyen-Orient. Elle comprenait la France, l’Iran, l’Égypte, l’Arabie saoudite et le Maroc et entretenait des liens avec les Etats-Unis.
5. Pour cela des alliances peuvent être faites sur place. C’est ce qui s’est passé pour le Venezuela. Dès 2018, l’administration américaine a tissé des liens avec des militaires vénézuéliens qui préparaient un coup d’État à Caracas. Peu importe le profil du candidat pour arriver à leurs fins. “Une figure-clé de la sédition était M. Manuel Ricardo Cristopher Figuera, directeur général du Service bolivarien national de renseignement (Sebin), qui avait été placé sous sanctions par Washington en février 2019, accusé de “torture de masse, violations massives des droits humains et persécutions de masse contre ceux qui veulent un changement démocratique au Venezuela.” Après le coup d’État avorté, M. Cristopher Figuera trouva refuge aux États-Unis, où les mesures à son encontre furent bien sûr levées.” Gilbert Achcar, “Changer le régime ou le vassaliser”, Le Monde Diplomatique, février 2026.
6.Trump n’a hélas pas le monopole des politiques racistes et répressives, des incarcérations et des expulsions. Obama a mené la guerre aux étrangers-ères de façon discrète mais efficace. A ce jour, il a expulsé trois fois plus de migrant.e.s que Trump.
7.Trump n’a hélas pas le monopole des politiques racistes et répressives, des incarcérations et des expulsions. Obama a mené la guerre aux étrangers-ères de façon discrète mais efficace. A ce jour, il a expulsé trois fois plus de migrant.e.s que Trump.
8. Défenseure des droits, Dématérialisation des services publics : trois ans après, où en est-on ?, 2022
9.Fabien Lebrun, Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté, l’Échappée, 2024.
10.Daniel Tanuro, “Thèses pour une critique écosocialiste de l’intelligence artificielle”, 11 février 2026. https://alencontre.org/ecologie/theses-pour-une-critique-ecosocialiste-de-lintelligence-artificielle.html
11. Sur ce sujet, de l’État Pénal on renvoie au livre de Vanessa Codaccioni : Comment les Etats répriment. Une courte histoire du pouvoir de punir, Divergences, 2025.
12. Les chiffres donnés sont issus du travail de Keymer Avila ; spécialiste de ces questions. Keymer Avila est avocat diplômé de l’Université Centrale du Venezuela (UCV), titulaire d’une maîtrise en criminologie et études socio-juridiques de l’Université de Barcelone (Catalogne). Il est chercheur et professeur de criminologie à l’UCV. Voir son travail : “¿Qué pasó con la reforma policial en Venezuela ?”, Efecto Cocuyo et Aporrea (22/04/2019).
13. Keymer Avila, “¿Qué pasó con la reforma policial en Venezuela ?”, Efecto Cocuyo et Aporrea (22/04/2019).
13. Keymer Avila, La FAES. Reflexiones sobre la (in)seguridad en Venezuela (LXXXVIII), 30/01/2019 https://www.aporrea.org/ddhh/a275147.html
15. En 2022, la Mission internationale indépendante d’établissement des faits des Nations Unies sur le Venezuela a recensé 122 cas de victimes ayant subi des actes de torture, des violences sexuelles et d’autres traitements cruels, inhumains ou dégradants de la part de l’armée, depuis 2014. Les méthodes employées, la création de centres de détention clandestins et l’élaboration d’un plan de persécution systématique contre l’opposition au régime de Nicolás Maduro rappellent les pratiques des dictatures latino-américaines des années 1970.
16. “Le témoignage de la procureure Luisa Ortega devant la Cour pénale internationale de La Haye (Pays-Bas) a permis de dresser un tableau documenté de la situation des droits humains au Venezuela, étayé par des milliers de preuves. Elle a joué un rôle déterminant en fournissant des informations cruciales à la plus haute juridiction du monde. Grâce à son témoignage, un document de plus de 500 pages a été constitué, comprenant des entretiens médico-légaux et psychologiques, ainsi que des entretiens avec des victimes de torture, de détentions illégales et d’autres crimes que le gouvernement commet systématiquement depuis janvier 2015.” Maxime Motard, “Venezuela : hasta la victoria siempre”, (16/08/2024) https://indymedia-venezuela.contrapoder.org/spip.php?article3149&lang=es
17. Le Groupe de Travail sur les Disparitions Forcées ou Involontaires de l’ONU a été créé en 1980 pour examiner et surveiller les disparitions forcées dans le monde
18. Neuf ans après les premières sanctions imposées par le président Barack Obama, les Etats-Unis à travers la voix des analystes du Congressional Research Service (CRS), une agence fédérale dépendant du Congrès – reconnaissent leur part de responsabilité dans la terrible crise économique et sociale qui asphyxie le pays sud-américain.
19. Daniel Bensaïd, Le Pari mélancolique, Fayard, 1997, p. 290-291.

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