Édition du 17 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats : quel soutien à la lutte du peuple ukrainien ?

Du bon usage du pacifisme de Jean Jaurès

Certains à gauche, aujourd’hui, font abondamment usage des citations de Jean Jaurès contre la guerre. Notamment celle-ci : « On ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre ».

Or, il faut le dire clairement : cette citation pacifiste est gravement inadéquate pour s’orienter face à la guerre qui ensanglante l’Ukraine actuellement.
Jaurès luttait contre la menace d’une guerre entre puissances impérialistes avides de se partager le monde. Il renvoyait la France et l’Allemagne dos-à-dos et il avait raison.

La situation actuelle à l’Est de l’Europe ne relève pas de ce cas de figure : il y a clairement un agresseur et un agressé.

La guerre de Poutine est la guerre impérialiste d’une grande puissance contre le droit à l’autodétermination du peuple ukrainien. Le président russe va jusqu’à nier l’existence de ce peuple. Face à la résistance de celui-ci, il semble opter, comme en Tchétchénie, comme en Syrie, pour une guerre totale, une guerre d’anéantissement avec bombardement des villes.

Il y a déjà près d’un million de réfugiéEs. Poutine s’en fout : comme Bachar-Al-Assad, les migrantEs sont pour lui une arme de déstabilisation. De plus (comme Bachar), il mise probablement sur le fait que l’exode contribuera à l’épuration ethnique de l’Ukraine annexée par lui, au profit de ses fantasmes nationalistes grand-russes. Voila ce qui se cache derrière son objectif de « dénazification ».
Mutatis mutandis, la résistance du peuple ukrainien est comparable à celles du peuple vietnamien ou du peuple algérien face à l’impérialisme, ou à lutte de la Révolution espagnole contre le fascisme, au siècle passé. Le niveau de conscience est très différent, mais c’est une guerre juste.

Dans des guerres défensives de ce genre, une chose devrait être évidente : rejeter dos-à-dos l’agresseur et l’agressé, défiler en criant « vive la paix », en général, c’est faire le jeu de l’agresseur.

Quand Hitler a envahi la Pologne, fallait-il dire « paix, négociation, désescalade » ?
Le peuple ukrainien a le droit de se défendre, de défendre son indépendance, de décider lui-même son avenir, de résoudre lui-même, démocratiquement, les questions de la coopération entre ses différentes composantes, russes et non-russes. Il faut lui en donner les moyens, en lui fournissant l’armement défensif dont il a besoin.

Il faut bien voir les enjeux. Une victoire éventuelle du peuple ukrainien serait une victoire de tous les peuples opprimés, en Palestine, au Myanmar, au Xinjiang, au Yémen... et une revanche pour le peuple syrien martyrisé. Ce serait aussi la victoire des opposantEs à la dictature poutinienne en Russie même.

La victoire de Poutine, par contre, outre qu’elle conforterait sa dictature nationaliste en Russie et sur les marges de la Russie, serait celle de tous les oppresseurs, de tous les despotes et de l’extrême-droite qui le soutient dans le monde entier.

La lutte est inégale. Pour avoir une chance de gagner, le peuple ukrainien devra lutter à la fois pour ses droits nationaux démocratiques et pour des revendications sociales, telles que l’expropriation des fortunes de ses propres oligarques, l’annulation des dettes, et le refus des réformes néolibérales, des privatisations, etc.

Cette orientation anticapitaliste est incompatible avec la politique de l’UE et de l’impérialisme en général. L’impérialisme occidental instrumentalise la résistance ukrainienne et l’utilise pour avancer ses pions militaires et économiques face à ses rivaux impérialistes russes et chinois. Ensemble, ces impérialistes détruisent la planète. Tout en développant la solidarité avec le peuple ukrainien, la gauche doit soutenir les forces en Ukraine qui comprennent le lien entre le combat national et le combat social et écologique, même si elles sont minoritaires.

Les forces à gauche qui citent Jaurès à propos de l’Ukraine ont une grille de lecture incomplète, et donc fausse : elles ne voient dans ce conflit qu’une manifestation de la rivalité croissante entre les grands blocs impérialistes - USA, UE, Chine, Russie pour le partage du monde. Du coup, elles passent à côté du noeud de l’affaire : l’oppression de la question nationale ukrainienne. Du coup aussi elles ont pour seule solution une reprise de la diplomatie entre les grandes puissances, par-dessus le peuple ukrainien (et le peuple russe).

Le discours de Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée nationale, en France, est un exemple caractéristique de cette vision : le leader de la France insoumise a condamné l’agression russe et le nationalisme grand-russe de Poutine au nom du droit international. Il n’a pas soutenu le droit du peuple ukrainien à l’autodéfense et n’a pas salué sa résistance héroïque. JLM ignore-t-il que la charte de l’Onu reconnait le droit de l’agresse a l’autodéfense ?

Il ne faut évidemment pas tomber dans l’erreur inverse, et ne voir dans le conflit QUE la guerre du nationalisme grand-russe contre les droits du peuple ukrainien. La gauche doit dénoncer l’Otan et l’UE, et combattre énergiquement le tournant pris par l’UE en direction d’une militarisation accélérée, d’une défense européenne et d’une escalade militaire face a la Russie (et a la Chine).

Mais cela n’est en rien contradictoire, ni avec le soutien a la résistance nationale démocratique du peuple ukrainien, ni avec le soutien aux antiguerre en Russie. Au-delà des apparences, c’est même le contraire : en s’aiguisant, en impliquant de plus en plus les classes populaires, la lutte du peuple ukrainien et le mouvement antiguerre débutant en Russie ont le potentiel de radicaliser partout les demandes démocratiques et sociales dans le sens de l’égalité des droits, de la justice, de la paix et de la lutte commune pour sauver la planète. Cette radicalité est aux antipodes du projet néolibéral de l’UE.

Il y a deux niveaux de conflictualité dans cette affaire : entre les blocs, d’une part ; entre le nationalisme grand-russe et le peuple ukrainien, d’autre part. Ils sont liés entre eux, mais on ne peut pas les amalgamer, ni subordonner l’un à l’autre. Le second niveau est à l’avant-plan et décisif pour l’action. Jaurès est d’application face a la lutte entre les blocs, pas face a la lutte défensive du peuple ukrainien contre le nationalisme impérialiste grand-russe.

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