Édition du 26 mai 2020

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Etats-Unis - Covid-19 : "Il n'y a pas de véritable système de santé public aux États-Unis"

Le Dr Anthony S. Fauci, directeur de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses (National Institute of Allergy and Infectious Diseases), et pratiquement le seul fonctionnaire de l’administration Trump à qui l’on fait confiance pour dire la vérité sur le coronavirus, a déclaré jeudi dernier (13 mars 2020) : « Le système n’est pas, n’est pas vraiment adapté à nos besoins actuels... C’est un échec, admettons-le. » [1]

tiré de : site À l’Encontre, 15 mars 2020

Pendant que nous y sommes, admettons quelque chose de plus fondamental. Le système serait défaillant, même sous un président à moitié compétent. Le sale petit secret, qui deviendra bientôt évident pour tous, est qu’il n’existe pas de véritable système de santé publique aux Etats-Unis.

La réponse ad hoc élaborée vendredi dernier (13 mars) par les démocrates de la Chambre des représentants et la Maison-Blanche pourrait être utile, bien qu’elle soit fort étriquée, comme je vais l’expliquer.

Alors que l’épidémie de coronavirus aux États-Unis suit la même sinistre trajectoire de croissance exponentielle qu’à Wuhan, en Chine, avant que des mesures herculéennes ne soient mises en place pour ralentir sa propagation dans ce pays, les États-Unis se rendent compte qu’ils ne disposent pratiquement d’aucune capacité publique pour y faire face.

Au lieu d’un système de santé public, nous avons un système privé à but lucratif pour les personnes qui ont la chance de se le permettre au plan financier et un système d’assurance sociale bancal pour les personnes qui ont la chance d’avoir un emploi à plein temps.

Dans le meilleur des cas, les deux systèmes répondent aux besoins des individus plutôt qu’à ceux de la population (du public) dans son ensemble. En Amérique, le terme « public » – comme dans les domaines de la santé publique, de l’éducation publique ou du bien-être public – signifie une somme totale de besoins individuels, et non le bien commun.

Comparez cela avec le système financier américain. La Réserve fédérale se préoccupe de la santé des « marchés financiers » dans leur ensemble. A la fin de la semaine dernière, la Fed (Banque centrale) a mis 1,5 trillion [un trillion=un million de millions de millions] de dollars à la disposition des banques, au moindre signe de difficultés [affaissement du marché des obligations, d’états en particulier] pour effectuer des transactions. Personne n’a sourcillé.

Quand il s’agit de la santé de la population dans son ensemble, de tels fonds ne sont pas disponibles. Et il n’y a pas d’institutions analogues à la Fed chargées de superviser et de gérer la santé du public et capables de sortir un chéquier géant au pied levé pour éviter une dévastation humaine plutôt que financière.

Même si un test pour le virus Covid-19 avait été développé et approuvé à temps, aucune institution n’est en place pour l’administrer gratuitement à des dizaines de millions d’états-uniens [à l’image de ce qui a été fait en Corée du Sud]. Les services de santé locaux et d’état sont déjà à bout de souffle, ayant perdu près d’un quart de leurs effectifs depuis 2008, selon l’Association nationale des responsables de la santé des comtés [une division territoriale plus petite qu’un état mais plus grande qu’une ville] et des villes.

Aux Etats-Unis, les soins de santé sont principalement dispensés par des firmes privées à but lucratif qui, contrairement aux institutions financières, ne sont pas tenues de maintenir une capacité de réserve [fonds propres pour une banque]. Par conséquent, le stock (réserve) national de respirateurs artificiels (ventilateurs) est loin d’être suffisant pour prendre en charge le nombre prévu de victimes de coronavirus gravement malades et incapables de respirer par elles-mêmes. Les 45,000 lits des unités de soins intensifs sont loin de répondre aux 2,9 millions de lits de soins intensifs qui seront probablement nécessaires.

La Fed peut fermer des banques pour mettre en quarantaine les crises financières, mais les États-Unis ne peuvent pas fermer des lieux de travail car le système d’assurance sociale du pays dépend de l’activité des gens.

Près de 30% des travailleurs états-uniens n’ont pas de congé maladie payé par leur employeur, dont 70% des salarié·e·s à faible revenu gagnant moins de 10,49 dollars de l’heure [la revendication de 15 dollars de l’heure est largement répandue]. Un grand nombre de travailleurs indépendants n’ont pas les moyens de prendre des congés maladie. L’accord conclu vendredi 13 mars entre les démocrates de la Chambre des représentants et la Maison-Blanche n’aura pas beaucoup d’effet car il exempte les grands employeurs et offre des dérogations aux plus petits.

La plupart des Etats-uniens sans emploi ne peuvent prétendre à l’assurance chômage parce qu’ils n’ont pas travaillé assez longtemps dans un emploi stable et l’accord ad hoc [du 13 mars] ne change rien à cela. En attendant, plus de 30 millions d’états-uniens n’ont pas d’assurance maladie. L’éligibilité à Medicaid [pour les revenus les plus bas], aux bons d’alimentation et à d’autres aides publiques est désormais liée au fait d’avoir ou de chercher activement un emploi.

Il est difficile de fermer les écoles publiques car la plupart des parents qui travaillent n’ont pas les moyens de s’offrir une garde d’enfants. Beaucoup d’enfants pauvres dépendent des repas scolaires pour leur seul vrai repas par jour. A Los Angeles, environ 80% des élèves ont droit à des repas gratuits ou à prix réduits et un peu moins de 20’000 d’entre eux sont sans abri [sans logement] à un moment ou à un autre de l’année scolaire.

Il n’y a pas de système de santé publique aux États-Unis, en bref, parce que la nation la plus riche du monde n’a pas la capacité de protéger le public dans son ensemble, en dehors des dépenses pour la défense nationale. Les remèdes ad hoc tels que les démocrates de la Chambre des représentants et la Maison-Blanche ont mis au point vendredi sont mieux que rien. Mais ils ne sont pas près de combler ce vide. (Article publié dans The Guardian, en date du 15 mars 2020, version Guardian US ; traduction rédaction A l’Encontre)

Robert Reich, ancien ministre américain du Travail, est professeur de politique publique à l’université de Californie à Berkeley.


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