Édition du 26 mai 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

La solidarité au temps du choléra

Petit flashback vers janvier 1998. La moitié du Québec est dans le noir à la suite de l’effondrement des pylônes qui nous amènent l’électricité. Des tas de morts, de blessés, de malades. Le peuple va-t-il mourir de froid ? Mais voilà que Lucien Bouchard entre en scène. Le ton dramatique, l’air ténébreux, le cheuf nous rassure. « On s’occupe de vous ». C’est réconfortant. « On est solidaires ». « On va s’en tirer ». André Caillé, alors PDG d’Hydro-Québec. a l’air à son affaire. « On va tout rétablir le plus rapidement possible ». Beaucoup de gens sont désemparés, d’autres ont peur. Les médias nous disent que c’est normal de vouloir un cheuf. Le temps passe, les équipes d’Hydro font leur job. On retourne dans nos maisons. L’ordre est maintenu même si, ici et là, des mauvaises langues questionnent la gestion d’Hydro. On se demande aussi si une telle tempête de verglas n’est pas annonciatrice de quelque chose de plus profond qui change notre terre.

Quelques années plus tard, on a oublié le verglas. Caillé et Bouchard sont devenus porte-parole de l’Association pétrolière et gazière du Québec. Ils font partie d’un grand lobby pour bloquer les tentatives de réguler l’exploration et la production de pétrole. « On ne peut se priver des retombées économiques précieuses », disent-ils. « L’écologie c’est bien beau, mais il ne faut pas exagérer »… « Tout doit changer, pour que tout reste pareil »…

Cherchez l’erreur.

OK maintenant, retour vers la réalité. La crise du coronavirus fait évidemment peur. On se sent impuissants. On subit une catastrophe qui vient de loin. Et alors entre en scène le cheuf actuel. Il est là pour nous appeler au calme. « On s’en occupe », dit Legault. « Le Québec va s’en sortir »… D’emblée, sa performance passe bien. C’est une figure patriarcale qui inspire confiance. Les médias nous le disent, cela doit être vrai. Quant aux mesures, elles semblent logiques et conséquentes. Il n’y a pas d’autre choix que de rentrer chez soi, se laver les mains et attendre que ça passe. Le milieu médical, avec son personnel compétent et déterminé, se mobilise. Au moins au Québec, on a un système plus performant que celui qui sévit aux États-Unis. On se croise les doigts et on attend. There is no alternative.

Mais il y a deux petits problèmes avec cela.

Le premier problème est peut-être encore gérable. Des secteurs très importants de la population sont à risque. Je pense notamment aux populations vulnérables, comme les réfugiés, les sans-abri, les prisonniers. Il y a les communautés autochtones et inuits. C’est tout un monde en marge déjà très vulnérable, et qui le devient encore plus dans la catastrophe actuelle. Legault a dit qu’il s’en « occupera », mais cela n’est pas clair. J’oserais espérer que les organisations syndicales et Québec Solidaire vont s’assurer qu’on ne va pas mettre en péril des tas de gens. Par exemple, est-ce qu’on ne pourrait pas imposer un moratoire sur les dettes personnelles ? Empêcher toute expulsion pour non-paiement de loyers ? Mettre en place un système de dépannage facile d’accès et pour tout le monde dans le besoin ? Est-ce qu’on peut mettre de véritables ressources dans les CHSLD où les ainés, qui sont pourtant les plus menacés par la pandémie, ne sont pas traités correctement ?

Le deuxième problème est plus grave. On commence à comprendre que la crise du coronavirus ne nous est pas tombée dessus comme une étoile filante. Depuis déjà plusieurs années, on note l’expansion de pandémies meurtrières, comme l’Ébola, le SRAS et d’autres. Des scientifiques le disent, les grandes pandémies deviennent de plus en plus virulentes. Derrière cela, il y a bien des facteurs, dont la détérioration de l’environnement naturel, la malgestion de l’agriculture et de l’alimentation, la mondialisation débridée qui force des millions de gens à migrer et d’autres encore plus nombreux à dépendre de ce qui est fait aux quatre coins du monde.

Appelons cela, pour faire très court, la mondialisation néolibérale.

Alors on doit comprendre que la catastrophe actuelle n’est pas « naturelle » : elle vient d’une société qui a perdu son sens. Elle est le produit de plusieurs crises dont on connaît, en théorie en tout cas, les graves retombées. Et alors que fait le cheuf à part plaider pour plus de pipelines, plus d’autoroutes, plus de libre-échange, continuer dans l’extractivisme, le consumérisme et l’individualisme possessif ? Je sens qu’il va nous sortir la formule habituelle : there is no alternative.

Il ne faut pas seulement entendre les dominants pour ce qu’ils disent, mais surtout pour ce qu’ils ne disent pas. Souffrant d’une sorte d’autisme social, Legault ne peut tout simplement pas penser aux causes systémiques : cela ne fait pas de sa vision du monde. Avec cela, sans être prophètes de malheur, on ne peut pas s’attendre à d’autres choses que des catastrophes à répétition.

Cette semaine et dans les jours à venir, il faut effectivement se solidariser, aider nos proches, respecter les consignes des autorités de la santé publique. Mais ce n’est pas vrai qu’on ne peut pas se poser des questions. Ce n’est pas vrai qu’on peut faire naïvement confiance au cheuf. Ce n’est pas vrai qu’on peut continuer comme maintenant.

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