Édition du 11 mai 2021

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La révolution arabe

Egypte : équilibrisme et nouveau gouvernement

Il a fallu 32 jours au président Mohamad Morsi pour se doter d’un nouveau gouvernement [le premier de l’ère post-Moubarak], dont la composition reflète un délicat dosage entre indépendants, islamistes proches et personnalités du cabinet sortant, voire de l’ancien régime. Un gouvernement dirigé par un premier ministre Hicham Qandil « fade », qui, comme son cabinet, est loin de satisfaire, au moins les révolutionnaires qui s’étaient ralliés derrière Morsi au second tour de la présidentielle [16-17 juin 2012] à la condition de la formation d’un gouvernement de coalition.

Aux 31 ministères en place, Hicham Qandil [le 1er août 2012] en restaure trois, ceux de la Jeunesse, du Sport et de l’Investissement et en crée un autre pour l’Infrastructure et l’Eau. En chiffres aussi, il fait appel à trois partis, tous islamistes. Le Parti Liberté et Justice, parti des Frères musulmans, obtient la plus grande part avec cinq portefeuilles dont ceux de l’Information et de l’Education. Al-Wassat, formé par des dissidents des Frères, se voit attribuer le portefeuille des Affaires parlementaires, alors qu’Al-Nahda, autre parti formé par d’anciens leaders de la confrérie, s’empare du très important portefeuille de l’Industrie et du Commerce, confié à Hatem Saleh, d’ailleurs éclaboussé par des procès pour monopole.

Le ministre de la Justice, Ahmad Mekki, s’ajoute à ces ministres islamistes formant un total de 8 sur 35 ministères, alors que le parti salafiste Al-Nour, deuxième force derrière les Frères [lors des élections législatives], n’est pas représenté dans le gouvernement de Qandil. Il préfère pour l’instant — en signe de protestation contre sa sous-représentation — rester dans le camp de l’opposition, alors qu’il ciblait dans un premier temps des ministères comme celui des Télécommunications ou du Logement.

Sept ministres du gouvernement sortant conservent leur portefeuille. Le maréchal Hussein Tantaoui reste — sans surprise — à la Défense, après avoir été pendant 20 ans à ce poste sous le régime de Hosni Moubarak. Après la chute de ce dernier, c’est lui qui a pris la tête de la junte militaire assurant la « transition » et provoquant l’ire des révolutionnaires. Mohamad Kamel Amr garde le portefeuille des Affaires étrangères et Momtaz Al-Saïd, celui des Finances, mais celui de l’Intérieur cède sa place à un anti-révolution Ahmad Gamaleddine.

Mais la grande majorité des ministres sont des technocrates ou des hauts fonctionnaires dont certains appartenaient à l’ancien régime, laissant croire une intervention du Conseil suprême des forces armées (CSFA) dans le choix, soit une répartition des portefeuilles entre les hommes de Morsi et ceux de Tantaoui. Ainsi, le ministre du Sport, Al-Amri Farouq, n’est autre qu’un candidat du parti de Moubarak aux législatives de 2010. Celui de l’Investissement, Ossama Saleh, est un ancien assistant du chef de l’ancien régime et proche du fils de Moubarak, Mahmoud Mohieddine, servant aujourd’hui à la Banque mondiale. Le gouverneur de la ville de Kafr Al-Cheikh, Ahmad Zaki Abdine, dont les révolutionnaires réclamaient le départ, est lui honoré par le portefeuille du Développement local.

Deux femmes uniquement

Suivant la ligne de Moubarak aussi, le nouveau gouvernement renferme uniquement deux femmes, toutes deux issues du cabinet sortant et reconduites : ministre aux Affaires sociales, Nagwa Khalil, et pour la Recherche scientifique, Nadia Zakhari. Cette dernière est la seule ministre copte du cabinet, ministre d’Etat d’ailleurs. Or, dans les précédents gouvernements les chrétiens occupaient deux ou trois portefeuilles.

Les grands absents sont les représentants des mouvements révolutionnaires ou encore de la gauche qui étaient à la base de la mobilisation qui a fait chuter Moubarak en février 2011.

Et de l’époque de Moubarak, le président Morsi a gardé la même politique de manque de transparence ou de critères dans le choix de nouveaux ministres, ainsi que l’éviction d’autres ; les déclarations de son premier ministre sur des critères basés sur « la compétence » ou « l’expertise » trouvent très peu d’échos. « Nous sommes le gouvernement du peuple. Nous ne représentons pas tel ou tel courant », a-t-il lancé. « Chrétien copte, musulman, salafiste… Nous ne voyons pas cela. Tout ce que nous voyons, ce sont des citoyens égyptiens. » « La période à venir est difficile. Nous sommes tous dans le même bateau. »

Un bateau qui navigue difficilement avec un déficit budgétaire évalué à 135 milliards de L.E. (livre égyptienne) [quelque 20 milliards de CHF]et une dette intérieure de près de 1,8 trillion, outre la dette extérieure.

Le groupe ministériel économique qualifié de « consistant » (voir article ci-dessous) devrait s’efforcer de répondre à ces défis économiques. L’équipe adhère en effet au libéralisme économique et est proche des investisseurs privés. Elle semble peu alignée sur l’une des revendications majeures de la révolution : la justice sociale. Le chef du cabinet affirme pourtant que la mission de son gouvernement « est de réaliser les objectifs de la révolution : pain, liberté, justice sociale ». « Nous n’allons pas partir de zéro. Nous allons construire à partir de ce qui a été fait par les gouvernements précédents », a-t-il ajouté.

L’insécurité est également source de préoccupation pour les Egyptiens et à laquelle le gouvernement devrait répondre rapidement, surtout qu’il n’est pas en place pour longtemps. Il ne serait que transitoire jusqu’à l’adoption de la nouvelle Constitution d’ici à cinq mois, au maximum.

Samar Al-Gamal

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