Édition du 24 mars 2020

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Afrique

Elections au Malawi : à quoi servent les observateurs internationaux ?

On ne parle pas souvent du Malawi, sauf pour dire que tout va mal dans ce petit pays pauvre. Cette fois, c’est une bonne nouvelle : la justice a annulé les élections de mai 2019 pour irrégularités. Pourtant un quarteron d’observateurs internationaux avait déclaré ces élections « bien organisées et transparentes ».

TYiré du blogue de l’auteure.

Ancienne colonie britannique, le Malawi indépendant depuis 1964 reste toujours parmi les pays les plus pauvres du monde. La prostitution reste un moyen de survie pour de nombreuses femmes et les multinationales ne se gênent pas pour exploiter ceux et celles à qui elles permettent de travailler. En novembre 2019, British American Tobacco a été mise en cause par des juristes qui défendent les paysans exploités et menacent de déposer une plainte devant la Haute cour de justice à Londres. BAT achète les feuilles de tabac à des métayers et en fixe le prix. Ces métayers travaillent sur des terres appartenant à des exploitants sous contrat avec BAT. Ils restent dix mois sur la ferme et ne gagnent pas plus de 200 £ par an pour une récolte, après avoir travaillé 10 à 12 heures par jour. Les enfants travaillent comme les adultes et manipulent des pesticides dangereux.

Le Malawi a connu un régime quasi dictatorial pendant 30 ans. Le Président Mutharika, un ancien économiste de la Banque mondiale, est arrivé au pouvoir en 2004 et fut réélu en 2009. Le Malawi vivait sous perfusion des aides internationales et en juillet 2011 des émeutes de la faim avaient fait 19 morts. A la mort du président, la vice-présidente Joyce Banda devint présidente en 2012 et sa nomination à la tête du pays avait laissé espérer une embellie. Elle avait réduit son salaire de 30%, avait promis de lutter contre la pauvreté, d’améliorer le système de santé dans un pays ravagé par la pandémie du sida. Mais des affaires de corruption avait terni son mandat et Peter Mutharika, frère de l’ancien président, fut élu en en 2014 et en 2019, mais cette élection vient d’être annulée.

Le juge Healey Potani qui a lu la décision prise avec quatre de ses collègues est parfaitement clair : Nous déclarons que Peter Mutharika n’a pas été élu correctement président du Malawi. Par conséquent, nous déclarons ces élections nulles. Nous demandons que de nouvelles élections soient tenues en accord avec la loi. Décision qui ne pouvait que satisfaire les deux candidats d’opposition Saulos Chilima and Lazarus Chakwera qui avaient constaté de multiples irrégularités pour ce scrutin.

Mais qu’ont donc fait et vu les 83 observateurs envoyés par l’Union européenne, présents dans 342 bureaux de vote dans 27 des 28 circonscriptions électorales que comptent le Malawi ? Rien, puisque le chef de la délégation a diligemment fait son rapport en écrivant « Des élections bien organisées, transparentes, avec quelques tensions pendant la campagne » en soulignant les progrès accomplis par la commission électorale.

Ce qui a provoqué la fureur du candidat malheureux, Saulos Chilima qui n’a pas mâché ses mots pour dénoncer l’irresponsabilité de ces observateurs qui n’avaient rien observé. « Quant aux observateurs internationaux, s’ils continuent de faire du tourisme électoral, nous n’avons pas besoin d’eux. Ils ne sont rien d’autre qu’un cartel qui en protège un autre. Si nous voulons les garder, il faut redéfinir leur rôle. Ils ne sont pas là pour faire des croix dans des cases ». Cela vaut aussi pour « les douze personnes éminentes » du Commonwealth dont la délégation était conduite par l’ancien président d’Afrique du Sud, Thabo Mbeki.

Ces missions d’observation des élections ne jouent pas leur rôle et surtout, elles se contentent d’aller de bureau en bureau de vote dans des pays dont elles ne connaissent pas forcément le rapport des forces politiques en présence. De plus, elles quittent le pays avant le dépouillement des bulletins de vote et ne sont pas toujours prêtes à entendre les candidats malheureux, laissant les adversaires régler leurs affaires entre eux.

Cette attitude désinvolte est une atteinte sérieuse au droit de vote, dans des pays dont la démocratie reste encore un chantier en construction. Pour une fois, un petit pays africain a dénoncé les donneurs de leçon en démocratie, mais dans 150 jours, quand de nouvelles élections auront lieu au Malawi, l’UE et le Commonwealth vont-ils envoyé encore une fois des touristes électoraux ou des observateurs sérieux et intègres ?

Source : Daily Maverick et Renapas

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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