Édition du 22 novembre 2022

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Asie/Proche-Orient

En Irak, des jeunes Kurdes iraniens s’engagent contre Téhéran

Depuis le début des soulèvements en Iran, des dizaines de jeunes harcelés par le régime ont traversé la frontière clandestinement pour rejoindre l’opposition armée au Kurdistan irakien.

Tiré d’Europe solidaire sans frontière.

L’endroit ressemble à une vallée perdue, posée au milieu des collines de la région autonome du Kurdistan irakien, à une quarantaine de kilomètres de la frontière iranienne. A quelques minutes de marche du premier village environnant, des membres du Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), mitraillette à l’épaule, s’activent. Sous une chaleur accablante et dans un décor quasi lunaire, ils transportent des sacs à bout de bras.

Soudain, les silhouettes d’une vingtaine de jeunes hommes apparaissent à l’horizon. La plupart sont arrivés de l’Iran voisin il y a quelques jours. Ils étaient dissimulés par petits groupes dans le relief escarpé de la zone. Ils se voient remettre des tenues de couleur ocre : l’uniforme des peshmergas – littéralement « ceux qui affrontent la mort » – du PDKI. Interdite sur le territoire iranien, cette organisation politico-militaire a survécu en se délocalisant par-delà les monts Zagros, qui marquent la frontière entre les deux pays.

Visés par des drones

Considéré comme le premier parti d’opposition kurde d’Iran – et également le plus ancien –, le PDKI compte plusieurs centaines de membres, répartis au sein d’un chapelet de bases. En plus de s’entraîner au maniement des armes, ils maintiennent en vie leur parti, politiquement classé à gauche. Et si les hostilités avec les gardes- frontières iraniens ont cessé depuis longtemps, ils sont régulièrement visés par des drones iraniens.

Ehsan a 19 ans. Lorsque Mahsa Amini – que tout le monde nomme ici par son prénom kurde, Jhina – a été tuée, il était encore en Iran, dans sa ville natale de Piranshahr. Et si, comme beaucoup de jeunes sympathisants du PDKI là-bas, il avait déjà pensé rejoindre les troupes du parti un jour, il n’imaginait pas que son départ puisse se faire de manière aussi soudaine.
« Le premier jour [des manifestations], je suis sorti dans la rue. C’était noir de monde, il y avait beaucoup de garçons et de filles qui manifestaient pour
la première fois. C’était aussi mon cas », se remémore-t-il. Amir, étudiant en psychologie de 28 ans, est, lui aussi, fraîchement arrivé. Et témoigne de l’ampleur de la mobilisation : « C’était très fort, vraiment différent des dernières manifestations que le pays a connues. »

Vite, le régime iranien sévit : « A plusieurs reprises, j’ai vu les militaires tirer sur la foule, de manière directe, avec l’intention de tuer. Ils n’avaient de pitié pour personne, pas même pour les enfants qui s’étaient joints aux manifestations », explique Ehsan. Assis à ses côtés, Brahim, 20 ans, a manifesté dans son village dès les premiers jours du soulèvement. Le jeune homme raconte avoir vu des « militaires qui ont visé une jeune fille d’une dizaine d’années. Nous avons vu ses frères l’emmener vers l’hôpital, personne ne sait ce qu’elle est devenue ».

Des cicatrices aux bras et à la nuque

Le deuxième jour, Ehsan descend à nouveau dans la rue, avec un groupe d’amis. La répression a alors franchi un nouveau palier, dit-il tout en montrant plusieurs cicatrices, aux jambes, aux bras, et derrière la nuque. Avant de poursuivre : « Je ne pouvais pas aller à l’hôpital, c’était trop risqué, le régime m’aurait placé en détention. Ce sont des manifestants qui m’ont abrité et soigné. » Un de ses amis est arrêté. « Le lendemain, les militaires sont venus menacer mon père, poursuit Ehsan. Ils lui ont dit qu’ils me tueraient si je ne quittais pas l’Iran. Le message était très clair. »
Quatre jours après le début des manifestations, le jeune homme passe la frontière irakienne clandestinement. Brahim arrive en Irak le 29
septembre.

Un voyage à haut risque, au travers de cette frontière ultra-militarisée. Car tous les candidats à l’exil le savent : chaque année, des dizaines de personnes sont abattues par les pasdaran en tentant de la franchir. Malgré la pression et quelques frayeurs, ils parviendront, à différents moments et par différents passages, à leurs fins.

Brahim assure que depuis le début du soulèvement iranien les minorités ethniques et religieuses sont victimes d’un traitement spécial. Depuis un mois, c’est parmi les populations baloutches, à l’extrême est du pays, et kurdes, à l’ouest, que le bilan humain semble être le plus lourd. « En tant que Kurdes, notre vie est remplie de discriminations. Depuis quatre semaines, bien sûr que le régime frappe l’ensemble du pays sans distinction. Mais l’idée que les militaires tirent de manière aveugle sur la foule est fausse, dit Brahim. Ils n’agissent pas de la même manière à Téhéran qu’à Sanandaj [au Kurdistan iranien, ndlr] et à Zahedan [capitale du Sistan-et-Baloutchistan]. En réalité, le régime iranien nous traite comme des animaux. » Amir abonde : « En Iran, nous n’avons pas de droits, pas même à la dignité. »

Déluge de feu

Le 28 septembre, le lendemain de son arrivée au Kurdistan irakien, Brahim était à Koya, petite ville où le PDKI possède son quartier général. Juste à temps pour assister à un véritable déluge de feu : la République islamique, qui n’a eu de cesse ces dernières semaines de menacer le PDKI – qu’elle juge comme étant « impliqué dans les émeutes » –, venait d’envoyer plusieurs missiles sur les locaux du parti. Des bombardements qui ont fait treize morts et plusieurs dizaines de blessés.

Autour de lui, les nouvelles recrues du PDKI, si elles scrutent le ciel avec attention, ne se montrent pas inquiètes outre mesure. « Nous ne sommes pas partis pour nous mettre à l’abri, mais pour nous engager », clame l’une d’entre elles. « Si une révolution renverse la République islamique, elle commencera au Rojhelat (1) », assure Amir. Dans une autre base, Karim Parvizi, haut cadre du parti, n’est pas surpris par cette vague d’arrivants : « Ils voient notre organisation comme un moyen de lutter. Pour eux, l’Iran est une grande prison. »

Note

(1) Littéralement Kurdistan de l’Est, en référence au Kurdistan iranien.

Laurent Perpigna Iban

Journaliste et photographe indépendant, passionné par le Proche-Orient où il se rend régulièrement.

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