Édition du 2 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

« Enseigner exige un facteur humain »

TENIR BON·DIMANCHE 17 MAI 2020·

La fermeture des collèges avec le confinement a amené les professeures et les professeurs à développer l’enseignement en quarantaine. Du coup, ça a fait ressortir l’importance des facteurs sociaux. Pour Marie-Ève Mathieu (1), beaucoup de cette pratique d’enseignement à distance risque de prendre place après la crise sanitaire. Or, les technologies ne pourront pas remplacer le contact humain et cette forme d’enseignement va accroître les inégalités parmi la population étudiante et la dévalorisation de l’éducation, laquelle n’est plus une action proprement humaine, mais technologique.

Tenir bon ! - Tu enseignes au collégial et tu as donc expérimenté ces dernières semaines l’enseignement à distance. Qu’observes-tu de cette expérience d’enseignement ?

Marie-Ève - La première observation que je voudrais faire concerne les conditions de travail de l’employé néolibéral : on attend de lui une adaptabilité quasi absolue et qui ignore les circonstances de la vie ordinaire. L’évolution technologique est responsable de ce phénomène, c’est mon hypothèse ! L’individu en vient à être considéré comme une machine, s’il est branché, il peut travailler.
Pour qu’un enseignement à distance soit efficace, il y aurait certains critères minimaux qui devraient être pris en compte, mais qui malheureusement sont complètement passés sous le radar du ministre, de ces nombreux administrateurs et des directions collégiales.

TB - A-t-on un réseau capable de prendre en charge un surcroît de circulation de données ?

Les plateformes les plus utilisées au cégep sont Omnivox, Moodle et Zoom. Lors de la première rencontre départementale à distance, j’ai fait remarquer à mes collègues que l’on risquait d’avoir des problèmes. La réponse, un peu plate, qu’on m’a faite est que ce n’était pas de notre ressort. Malheureusement, quand on ne s’en occupe pas, les problèmes ne disparaissent pas, ils s’accentuent et, souvent, deviennent le problème de tous. Ainsi, les professeurs et les étudiants sont régulièrement obligés de subir les pannes de réseau. Et vivre individuellement le stress que cela engendre.

TB - Comment s’assure-t-on de l’intégrité des travaux faits par les étudiants-es ?

On ne le peut pas. Nous ne savons pas qui est au bout du fil (ou de la caméra), d’ailleurs Zoom a connu de nombreuses difficultés dont celle d’imposer des images pornographiques dans certaines classes, par exemple. Aucun moyen de savoir qui écrit le texte qui nous est rendu.

TB - Qu’en est-il de l’équité économique, sociale et neurotypique ?

Certains étudiants n’ont pas les moyens d’avoir un ordinateur. Ils utilisent les laboratoires informatiques de l’école. D’autres n’ont pas la même maîtrise des technologies ou de la langue. Par ailleurs, comment s’assure-t-on de bien accompagner celles et ceux qui ont des difficultés d’apprentissage ?

TB - Quelles sont les modalités prévues pour les professeurs ou les étudiants en situation d’handicap, ceux qui sont monoparentaux ou qui sont des aidants naturels ?

En effet, lors d’une situation de confinement, les exigences de la vie ordinaire (se nourrir, soi et sa famille, assurer la sécurité, s’occuper des enfants et des aînés, etc.) prennent une dimension colossale et peuvent interférer avec l’enseignement. En temps normal, certains aménagements sont prévus, par exemple les mères qui enseignent ou qui étudient ont accès à des services de garde. Pourquoi n’en tient-on pas compte dans les circonstances ?

Au fond, il est possible de faire semblant que tout se passe comme sur des roulettes. J’avais des classes de 120 étudiants, je n’en rejoins que 80 (cela ne dit rien du nombre qui réussiront le cours lui-même). Bien sûr que lors des sessions normales, nous perdons certains étudiants, mais pas une telle proportion. L’autre problème, qui n’entre jamais dans les équations comptables du nombre d’étudiants qui réussissent ou non, demeure la qualité de la transmission des savoirs. Internet permet de se nourrir auprès de quantités de sources d’informations comme jamais cela n’a été possible dans l’histoire. Paradoxalement devant toutes ces données, il semble de plus en plus difficile d’apprendre aux étudiants à distinguer le vrai du faux et d’adopter une perspective critique. Comment reconnaître une information vraie ou fausse, si on n’a jamais été formé à réfléchir ? Malheureusement, j’entretiens de grands doutes sur la possibilité de cette capacité à se transmettre par l’écran.

TB - Merci Marie-Ève.

(1) Marie-Ève Mathieu, professeure de littérature au cégep Édouard-Montpetit, militante féministe et écosocialiste, elle participe à la commission éducation de Québec solidaire.

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