Édition du 17 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

États-Unis-débat. Comment la gauche devrait penser et faire face à l’inflation

En déclarant récemment que « l’inflation relève du travail de la Fed », le président Joe Biden a donné une expression condensée à trois propositions radicalement fausses et politiquement suicidaires : 1° Les augmentations de prix de l’année dernière font partie d’un processus qui doit être étouffé. 2° Les politiques anti-inflation sont la chasse gardée de la banque centrale (Fed). 3° La Réserve fédérale (Fed) peut supprimer l’inflation sans saccager dans la foulée l’économie, le programme du président, son parti et ses perspectives politiques.

20 février 2022 | tiré du site àlencontre.org

Permettez-moi de présenter trois contre-propositions : 1° Il n’y a aucune raison impérieuse de relever les taux d’intérêt, maintenant ou plus tard. 2° Néanmoins, les futures pressions sur les prix sont inévitables. 3° Une stratégie anti-inflation progressiste est possible et nécessaire – une stratégie qui soutient l’emploi et le niveau de vie et n’engage pas la Réserve fédérale.

Pourquoi les prix ont-ils augmenté cette année ? Tout d’abord, parce que les prix mondiaux du pétrole ont bondi au printemps 2021, tandis que les problèmes liés aux chaînes d’approvisionnement ont frappé la production de voitures neuves et fait grimper les prix des voitures d’occasion. Ce sont là les principaux éléments. Il s’agissait d’événements ponctuels – comme dans le cas du pétrole, qui se terminera en grande partie en juillet – qui font les gros titres chaque mois uniquement parce que le gouvernement rapporte les changements de prix pour la période des 12 mois passés [taux d’inflation sur un an]. Bien que certains effets perdurent, ces grands changements disparaîtront automatiquement des bulletins d’information au fur et à mesure que 2022 avance.

Les salaires augmentent aussi, certes qu’un peu. Comme la plupart des emplois aux Etats-Unis se situent dans le secteur des services, ces salaires sont aussi des prix. Et ce sont des prix qui sont payés – cela devrait être un point évident – par des personnes plus riches que les salarié·e·s des services. Supprimer les augmentations de salaire pour les travailleurs à bas salaire est donc réactionnaire. Et c’est un résultat qui ne peut être atteint qu’en piégeant ces travailleurs et travailleuses ainsi que leurs familles dans la spirale de la dette privée, et en leur coupant leur pouvoir de négociation [vu la pression de leur endettement qui accroît la précarisation] par rapport aux employeurs.

Il y a d’autres choses qui se passent, notamment la hausse des loyers et des prix de la viande. Mais dans l’ensemble, l’« inflation » que nous avons observée jusqu’à maintenant est soit manifestement transitoire, comme dans le cas du pétrole ou des automobiles, soit une bonne nouvelle, comme dans le cas des salaires. Aucune des deux ne justifie une politique de taux d’intérêt plus élevés. Pas maintenant, et pas avant des années, jusqu’après la prochaine élection présidentielle.

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Pourquoi la Réserve fédérale ne peut-elle pas maintenir sa ligne sans nuire aux travailleurs et travailleuses ? Parce que pour respecter un objectif d’inflation donné – 2% par an, disons, comme le préférerait la Fed – alors que certains prix augmentent beaucoup plus, cela signifie que d’autres prix doivent augmenter beaucoup moins, voire baisser. De quels autres prix s’agit-il ? Dans une économie de services, il s’agit principalement des salaires. Mais pour réduire les salaires, il faut une récession et un chômage de masse. Vous voulez savoir comment cela fonctionne politiquement ? Demandez à Jimmy Carter [1977-1981 : discours de Carter en juillet 1979 face à la montée de l’inflation, qui est imputée en grande partie aux salaires qui doivent être contenus, et face à une récession profonde].

L’idée que la Réserve fédérale peut (d’une manière ou d’une autre) faire baisser l’inflation sans coût est soutenue par des absurdités et de l’impensé. Le vieux slogan de Milton Friedman « L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire » montre à quel point la pensée économique peut s’éloigner de la réalité. Il existe une notion selon laquelle les « marchés du travail » s’ajustent d’eux-mêmes pour préserver le plein emploi. On prétend que les programmes de relance dans le cadre du Covid étaient trop importants et que l’économie tourne « trop vite ». Tout cela est faux, ce qui devient évident lorsque vous réalisez qu’il y a 2 millions d’emplois de moins aux Etats-Unis aujourd’hui qu’en 2019, alors qu’il n’y avait pas d’inflation à proprement parler. Il est évident que nous nous heurtons à des changements structurels induits par la pandémie, dont certains ne peuvent pas être inversés et dont certains ne devraient pas l’être, mais dont aucun ne peut être écarté par la Fed en poussant à la hausse les taux d’intérêt.

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Et des changements structurels de plus en plus importants sont à venir, que nous le voulions ou non. Le plus important est que les Etats-Unis ne dirigent plus le monde. Nous devons nous éloigner – rapidement, avant que de nouvelles catastrophes ne se produisent – des efforts sans résultats visant à préserver une domination militaire et financière que nous ne pouvons maintenir. Ensuite, nous devons abandonner les combustibles fossiles. Enfin, la pandémie a montré que nous devons nous éloigner de la chaîne d’approvisionnement mondialisée – pas partout, mais dans certains domaines critiques, en restaurant la capacité de production nationale pour répondre aux urgences. Chacune de ces transitions à venir exercera des pressions sur le niveau des prix. Et l’argument qui vient d’être avancé s’appliquera à nouveau : certaines augmentations de prix doivent être acceptées, et d’autres doivent être gérées, du mieux que nous le pouvons, par des politiques qui permettent de maîtriser la situation et de partager les charges.

Quelles sont ces politiques ? Elles comprennent d’importants investissements dans les infrastructures, les transports collectifs, le logement et la reconstruction des villes, des mesures de lutte contre le changement climatique, ainsi que des lois visant à augmenter le salaire minimum et à garantir les emplois. Une fois encore, tous ces efforts auront tendance à faire grimper les prix, dans un premier temps. En effet, ils génèrent des revenus qui ne peuvent pas être dépensés immédiatement pour acheter davantage de biens de consommation, sauf si existe ce que les économistes appellent « une offre parfaitement élastique » : c’est-à-dire davantage de biens en provenance de Chine, sans coût supplémentaire, qui circulent en douceur dans la chaîne d’approvisionnement. Oublions cela. Au lieu de cela, nous pouvons supposer que les consommateurs achèteront des maisons, des voitures d’occasion et d’autres actifs fixes, ce qui fera augmenter les prix. Et ces achats seront enregistrés, directement ou indirectement, dans l’indice des prix.

Comment devons-nous gérer ces pressions ? Premièrement, en rendant disponibles les ressources que nous gaspillons actuellement. Avant tout, nous devrions démilitariser et réorienter ces « matériaux de valeur », soit les compétences et la main-d’œuvre afin de réaliser les gros investissements dont nous avons besoin ici, chez nous. Les politiques de guerre irréfléchies, menées depuis 20 ans, ont déjà mis fin à la domination mondiale dont nous jouissions autrefois – l’Irak, l’Afghanistan et maintenant la situation en Ukraine en sont la preuve. La seule façon de s’extraire de ce déclin est de s’activer et de reconstruire sur le front intérieur. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait l’Allemagne, le Japon, la Corée et la Chine, et c’est exactement la raison pour laquelle ils sont les principales puissances économiques ou celles qui montent, alors que nous sommes parmi celles qui déclinent.

Deuxièmement, les Etats-Unis doivent se définanciariser. Depuis l’époque de Reagan, l’économie des Etats-Unis a connu des vagues de spéculation – dans l’immobilier, dans les technologies de l’information, dans les prêts hypothécaires, et maintenant à nouveau dans l’immobilier– qui ont toutes conduit à un effondrement. Dans ce cas, la solution est double. Tout d’abord, démanteler ou prendre le contrôle des grandes banques, rétablir une réglementation efficace et créer un système bancaire public qui serve un objectif public, comme l’a fait la France après la Seconde Guerre mondiale. Ensuite, taxer lourdement les actifs spéculatifs, y compris les terres, les droits miniers et la prétendue propriété intellectuelle, en ramenant nos oligarques sur terre et en réduisant les impôts sur les salarié·e·s, les consommateurs et les profits ordinaires des entreprises. Cela permettra de dégonfler la « plouto-économie », c’est-à-dire cette partie de l’économie de consommation alimentée par les excès des très riches. Si vous voulez appeler cela du « socialisme » ? Allez-y.

Troisièmement, contrôler les coûts des soins de santé. Comment ? En promulguant l’assurance maladie pour tous (Medicare for All), y compris le pouvoir d’un acheteur gouvernemental de négocier les prix des médicaments. Medicare for All est un système de contrôle stratégique des prix visant un secteur clé ; c’est potentiellement l’outil anti-inflationniste le plus puissant dont dispose le gouvernement.

Quatrièmement, contrôler les loyers. Comme tous les sites sont uniques, la location de logements est par nature une forme de pouvoir de marché [aptitude d’une gérance, ici, à imposer ses prix]. Et si les propriétaires méritent un rendement équitable, les locataires méritent également un traitement équitable. Le contrôle des loyers, géré par les conseils communautaires, est le moyen d’y parvenir et de maintenir les coûts du logement à un niveau bas.

Enfin, utiliser des contrôles sélectifs des prix pour mettre un terme à leur surenchère. L’inflation est toujours aggravée par les mauvais acteurs qui abusent de leur pouvoir de marché pour faire du profit. Contre cela, la meilleure arme est le consommateur compétent, informé et organisé. La plus grande expérience de démocratie économique jamais tentée, l’Office of Price Administration (OPA), dirigé par Chester Bowles de 1943 à 1945, a déployé plus de 300’000 volontaires civils pour contrôler les prix. L’OPA était détesté par les firmes et a été aboli en 1946, précisément parce qu’il s’agissait d’un contre-pouvoir qui fonctionnait réellement.

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La gauche doit prendre l’inflation au sérieux, mais pas parce que ce qui s’est déjà produit est si important. Et pas parce que nous sommes confrontés au type d’hyperinflation qui a favorisé les nazis ou conduit à l’effondrement du Zimbabwe. Et surtout pas en acquiesçant aux idéologues fatigués qui ont dominé les manuels d’économie, la presse financière et les politiques des banques centrales depuis l’époque de Reagan et Paul Volcker [président de la Fed de 1979 à 1987].

La gauche doit faire face à l’inflation parce que nous devons être réalistes et prêts à affronter ce qui nous attend. Les progressistes ne doivent pas prétendre que nos défis seront relevés par magie ou gratuitement, sans que les prix soient affectés. L’affaiblissement de la puissance mondiale étatsunienne, l’augmentation du coût des ressources, la transition énergétique et la crise climatique – ainsi que la plupart des investissements et des politiques d’emploi que nous privilégions pour répondre à ces changements – exerceront une pression sur le niveau des prix. L’« inflation » à venir n’est que le reflet condensé de cette réalité. Et l’idée que « l’inflation relève du travail de la Fed » n’est qu’une façon de nier cette réalité tout en rejetant les coûts inévitables de l’ajustement sur les salarié·e·s des Etats-Unis, leurs familles, les endettés et les pauvres. Si la gauche représente quelque chose, elle devrait prendre en charge une meilleure orientation. (Article publié par l’hebdomadaire The Nation, le 17 février 2022 ; traduction rédaction A l’Encontre)

James K. Galbraith enseigne à la LBJ School de l’Université du Texas à Austin et est l’auteur de Inequality : What Everyone Needs to Know (Oxford University Press).

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