Édition du 30 novembre 2021

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Europe

Faute de politique d’accueil commune, l’Europe déstabilisée par la Biélorussie

Depuis plus de deux mois, la Biélorussie instrumentalise les migrants qui cherchent à rejoindre la Pologne. Cette crise signe l’échec d’une véritable politique d’accueil en Europe. Les images tournent depuis plusieurs jours, sur les réseaux sociaux, et montrent au monde entier combien la situation devient dramatique à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie.

11 novembre 2021 | tiré de mediapart.fr
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On y voit des centaines d’exilés, femmes et enfants inclus, marcher sur une route dans l’espoir de rejoindre un pays d’accueil européen, ravivant le souvenir des tensions entre la Turquie et la Grèce en 2020, lorsque la première a annoncé l’ouverture de ses frontières avec l’Europe, faisant affluer des milliers de personnes vers la frontière grecque (lire notre reportage), ou plus récemment, entre le Maroc et l’Espagne, lorsque Ceuta a vu arriver 8 000 migrants sur fond de crise diplomatique entre les deux pays (lire notre entretien).

On y voit également des hommes, munis d’une pelle ou d’une branche d’arbre épaisse, tenter de démolir la clôture barbelée qui les empêche d’atteindre la Pologne au niveau de Kuznica, au nord-est de la Pologne, puis des soldats polonais s’ériger en « mur » humain derrière les barbelés, pour s’assurer de ne pas les laisser entrer.

« Kuźnica : une tentative de franchissement de la frontière polonaise », a tweeté le ministre de la défense polonais lundi 8 novembre, partageant une vidéo tournée par les soldats polonais, qui répliquent par des jets de gaz lacrymogène sur les migrants qui tentent de détruire les barbelés.

Lundi, la Pologne s’est dite inquiète d’une escalade « de nature armée » à sa frontière avec la Biélorussie, et deux jours plus tard, a accusé Minsk de « terrorisme d’État ». Le Conseil de sécurité de l’ONU doit se réunir en urgence ce jeudi.


https://www.mediapart.fr/journal/international/111121/faute-de-politique-d-accueil-commune-l-europe-destabilisee-par-la-bielorussie

Depuis près de deux mois, des migrants originaires d’Irak, d’Afghanistan, de Syrie ou du Yémen parviennent à s’envoler, par avion, pour Minsk, dans l’espoir de poursuivre leur route migratoire vers l’Allemagne et l’Europe de l’Ouest. Des charters seraient même affrétés par la Biélorussie pour transporter les candidats à l’exil.

Une fois à Minsk, les autorités biélorusses les encouragent à se diriger vers la Pologne, dans ce qui prend la forme d’une tentative d’intimidation contre l’Union européenne, avec qui les relations diplomatiques se sont détériorées depuis la réélection de Loukachenko, dont le régime, coupable de nombreuses exactions à l’encontre de ses opposants, a été condamné et sanctionné par l’Europe.

Entre propagande biélorusse et inhumanité polonaise

Ces derniers jours, le régime biélorusse multiplie les communiqués en défense des droits des migrants coincés à la frontière polonaise, évoquant les cris désespérés de femmes et les pleurs d’enfants, des exilés kurdes et afghans frappés par les forces armées polonaises ou encore une femme diabétique refoulée en Biélorussie malgré des appels à l’aide ignorés par les soldats polonais.

À chaque fois, des photos et vidéos viennent compléter ces écrits, comme pour mieux soigner cette communication visant à tromper l’adversaire : les migrants seraient arrivés là par leurs propres moyens, loin d’être manipulés par le régime biélorusse, qui s’offusquerait même des mauvais traitements qu’ils subissent à la frontière polonaise. « La crise migratoire provoquée par l’Union européenne et ses membres frontaliers du Bélarus » serait un prétexte pour de nouvelles sanctions, selon le chef de la diplomatie biélorusse, Vladimir Makeï, rapporte l’AFP.

Mais dans cette affaire, la Biélorussie n’est pas seule responsable. Face à ce que certains qualifient de « pressions migratoires », la Pologne répond par la fermeté et l’inhumanité, en refusant d’ouvrir ses portes.

Pire, le pays a choisi de parquer quelques milliers de personnes dans une zone de non-droit, où l’état d’urgence a été décrété début septembre : une forêt à l’environnement hostile, où les migrants ne peuvent s’alimenter et sont contraints, bien souvent, de boire l’eau des marécages pour survivre (lire ici et là nos articles à ce sujet).

Ces conditions de vie terribles, accompagnées de températures en baisse, ont déjà conduit au décès d’une dizaine de personnes (selon les chiffres officiels avancés par la Pologne, bien que le nombre de morts soit en fait plus élevé, selon certains observateurs). Ceux qui parviennent à en sortir, côté polonais, sont pour la plupart immédiatement refoulés vers la Biélorussie, sans avoir pu demander l’asile, et tant pis si la Pologne piétine au passage le droit international et la Convention de Genève relative au statut des réfugiés.

Le scénario est digne d’un film d’épouvante. À la différence que ce petit jeu géopolitique pervers, impliquant des vies humaines, est bien réel, et que l’Union européenne peine à se faire entendre pour y mettre fin. Lundi, dans un communiqué, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a appelé les États membres de l’Union européenne à prendre de nouvelles sanctions à l’égard de Minsk, rappelant que « l’instrumentalisation des migrants dans un but politique est inacceptable ».

Il faut une vraie politique européenne d’asile et d’immigration de manière à ce que l’Union européenne ne soit pas aussi facilement déstabilisée par des crises migratoires fomentées de toutes pièces.

François Gemenne, chercheur et spécialiste des migrations

Hormis ces quelques remontrances, à coups de menaces de sanctions venant s’ajouter à celles qui n’ont déjà pas eu d’effets par le passé, l’Europe prouve une nouvelle fois qu’elle n’est pas prête à faire face à une arrivée – relativement faible - de migrants à ses portes ni à une tentative de chantage inhumaine.

« Cela participe d’un mouvement récent d’instrumentalisation des migrants, comme pour la Turquie et la Grèce ou le Maroc et l’Espagne, comme levier d’échange et de chantage dans un bras de fer diplomatique. C’est d’un cynisme sans nom, puisqu’on utilise des êtres humains pour exercer des pressions diplomatiques sur des régimes perçus comme hostiles ou adversaires », résume le chercheur François Gemenne.

L’UE plus vulnérable que jamais

Face à l’absence d’une politique commune d’asile et d’immigration à l’échelle européenne, le spectre d’une nouvelle crise migratoire « suffit à déstabiliser les pays européens », qui, pour certains, demandent la construction d’un mur à leurs frontières extérieures. « Il faut une vraie politique européenne d’asile et d’immigration de manière à ce que l’Union européenne ne soit pas aussi facilement déstabilisée par des crises migratoires fomentées de toutes pièces », souligne le chercheur.

Sans cela, l’Europe construit ses « propres vulnérabilités » et la migration continuera d’être utilisée comme une « arme ». « L’arrivée de quelques milliers de personnes devrait être gérée par un système de répartition et d’accueil plutôt que de provoquer une crise politique », poursuit le spécialiste des migrations.

Si vous traversez cette frontière, nous emploierons la force. Nous n’hésiterons pas.

Un message en arabe diffusé par les soldats polonais devant les migrants à la frontière.

Mais un an après la présentation du nouveau pacte européen sur la migration et l’asile, devant participer à une « refonte » de la politique migratoire européenne via un renforcement du contrôle des frontières extérieures ou l’externalisation de la demande d’asile, force est de constater que le processus d’adoption des dispositifs patine, faute de consensus entre les différents États membres. Une lenteur et un manque de cohésion aujourd’hui exacerbés par les pressions orchestrées par la Biélorussie.

Pourquoi l’Europe ne réagit-elle pas plus fermement vis-à-vis du régime de Loukachenko ? Par manque de puissance diplomatique ou faute de consensus entre les différents États membres, suggère François Gemenne, qui appelle à des sanctions financières et au gel des avoirs du dirigeant, qui agit « en service commandé de Poutine ».

Quant à la politique menée par la Pologne, qui laisse, elle aussi, perdurer une situation intenable à ses frontières, « l’Union européenne l’accepte discrètement », estime le chercheur polonais Jan Brzozowski, « parce qu’elle ne veut pas aggraver les relations conflictuelles avec la Pologne, dans un contexte où le pays rejette la primauté du droit européen pour revendiquer son autonomie, mais aussi parce que les refoulements sont efficaces si elle veut faire barrage à une “vague migratoire” en Europe et ne pas vivre ce qu’elle a connu en 2015 ».

Les Polonais rendent un service très important à l’ensemble de l’Europe.
- Horst Seehofer, ministre de l’intérieur allemand

Mardi 9 novembre, le ministre de l’intérieur allemand, Horst Seehofer, a d’ailleurs salué la réponse de la Pologne face à ce qu’il qualifie de « menace hybride », affirmant que le pays avait « réagi correctement jusqu’à présent ».

« Nous avons besoin de la sécurité structurelle des frontières. Nous devons soutenir publiquement les Polonais ! Nous ne pouvons pas leur reprocher de protéger la frontière extérieure de l’Union européenne avec des moyens autorisés… [Ils] rendent un service très important à l’ensemble de l’Europe », a-t-il déclaré au journal allemand Bild.

Le lendemain, Angela Merkel s’est entretenue avec Vladimir Poutine afin de lui demander d’intervenir, estimant que « l’instrumentalisation des migrants par le régime biélorusse était inhumaine et inacceptable ».

Dans un tel contexte, ce sont, encore et toujours, les mêmes qui trinquent. Dans une vidéo publiée par un activiste sur TikTok, un groupe d’exilés arabophones, coincé à la frontière, martèle « Human rights, human rights ! », se tenant face aux barbelés et aux soldats polonais, qui diffusent au microphone un message en arabe les invitant à « rentrer chez eux ».

« Si vous traversez cette frontière, nous emploierons la force. Nous n’hésiterons pas. La traversée aura des conséquences directes. Nous n’hésiterons pas et nous utiliserons la force », répète la voix au microphone, provoquant le silence de celles et ceux qui réclamaient quelques secondes plus tôt le respect des droits humains.

Entassés en nombre à la frontière polono-biélorusse - plusieurs milliers de personnes y sont présentes - dans une sorte de campement improvisé aux conditions extrêmes, les migrants sont parfois perçus comme des « envahisseurs », alimentant le discours xénophobe de certains et les extrémismes européens.

Les images d’hommes tentant de forcer la clôture barbelée a déjà été reprise par certains partisans d’extrême droite en France, ironisant sur leur volonté de s’intégrer en Europe avec de tels actes et oubliant la part importante de désespoir qui a pu les conduire à agir ainsi.

Parmi les tentatives de récupération politique ouvertement affichées, Marine Le Pen a évoqué, dans un tweet, une « véritable agression migratoire » et appelé la France à envoyer des effectifs de la police aux frontières sur place.

Le gouvernement polonais crée déjà un sentiment de peur.

Bogumila Hall, chercheuse

Comme le souligne Bogumila Hall, anthropologue et chercheuse à l’Académie polonaise des sciences à Varsovie, la crise est presque « bénéfique » pour la Pologne, qui fuit ses responsabilités et met en scène une situation de « menace ». En excluant ainsi les migrants et en les maintenant à la frontière, elle cherche à démontrer qu’elle « protège » le pays et sa population.
Protester, un « acte symbolique »

« Ce genre d’images peut renforcer l’idée qu’ils sont dangereux. Le gouvernement polonais crée déjà un sentiment de peur et peut donc s’en servir dans son discours pour le renforcer auprès de l’opinion publique. Les gens y adhèrent, car il y a déjà eu des campagnes visant à criminaliser les migrants depuis que tout cela a commencé, y compris en les faisant passer pour des agents russes, observe Bogumila Hall.

En réalité, ces images montrent surtout un mouvement de protestation face à une situation devenue invivable : « Même s’ils cherchent à détruire la frontière barbelée, ils savent qu’ils ne pourront pas passer, car des milliers de soldats polonais se trouvent de l’autre côté. Il s’agit d’un acte symbolique. »

Au cours des dernières semaines, la chercheuse a suivi la migration de plusieurs Yéménites passés par cette route, tantôt refoulés vers la Biélorussie ou la Lituanie, tantôt parvenus à traverser, à l’aide de passeurs, jusqu’en Allemagne.

« Ils sont conscients qu’il y a un jeu politique autour d’eux, que les autorités biélorusses les utilisent pour faire pression sur l’Union européenne. Ils savent aussi qu’un Yéménite est mort à la frontière en octobre, mais ils y sont quand même allés. Peu importe les dangers, cela reste des personnes désespérées qui veulent migrer et qu’on a trop souvent déshumanisées. »

Les personnes arrivées plus récemment, quant à elles, sont sans doute tombées de haut en apercevant les barbelés et l’important dispositif de militarisation aux frontières polonaises. « Au début, je pense qu’ils ont vu une opportunité dans ce qui a été mis en place par Loukachenko à travers les agences de voyages et les passeurs. Mais désormais, ils ont certainement compris qu’ils ont été leurrés », complète François Gemenne, qui appelle, dans un second temps, à trouver une solution pour ces milliers de personnes présentes à la frontière, qui peuvent, selon leur nationalité, prétendre à l’asile.

En attendant, l’approche sécuritaire qui domine nos politiques migratoires conduit à toujours plus de drames et de morts. La situation pourrait vite dégénérer aux portes de l’Europe : les températures, qui chutent de jour en jour, n’attendront pas que l’Union européenne agisse, et les personnes bloquées à la frontière risquent d’être soumises à un degré de détresse physique et psychologique de plus en plus élevé.

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