Depuis le 7 octobre 2023, beaucoup de textes bouleversants ont été écrits, beaucoup d’images déchirantes nous sont parvenues sur ce qui s’est déroulé et continue sous nos yeux à se dérouler au cœur de cette petite frange de terre grande comme l’ile de Montréal, là où s’entassent près de 2 millions de Palestiniens dans ce qu’on doit bien appeler une prison à ciel ouvert ; un ciel qui se voit désormais strié de bombardements mortifères. Depuis maintenant 2 ans et à la suite d’une attaque surprise et meurtrière du Hamas ayant fait près de 1200 victimes, l’État d’Israël s’est lancé dans des représailles vengeresses aux dimensions génocidaires. Sous la conduite du premier ministre Nétanyahou et d’un gouvernement sioniste d’extrême-droite –le plus à droite qui n’ait jamais été nommé dans ce pays—, on y a ainsi multiplié bombardements ravageurs, déplacements incessants des populations civiles, attaques au sol et assassinats ciblés, tout en usant sans vergogne de l’arme de la famine, et on n’a pas hésité à s’en remettre à l’intelligence artificielle ou à des robots tueurs pour, assure-t-on, traquer les combattants du Hamas, mais au passage assassiner femmes, enfants et civils innocents ainsi que détruire écoles, mosquées et hôpitaux. À ce jour, plus de 65 000 morts recensés officiellement (dont 85% de civils) et au moins 165 000 blessés, sans parler de tous ceux et celles –probablement un nombre équivalent au aux morts déjà recensés—, qui ont disparu sous les montagnes de décombres et de ruines qui aujourd’hui recouvrent de leur poussière de mort, une grande partie du territoire de Gaza.
Crimes de guerre, épurations ethniques, intention génocidaire caractérisée, cruautés rappelant celles de l’ère nazie, on ne sait plus aujourd’hui comment dénommer ce qui est en train de se passer et dont pourtant les images ne cessent d’envahir notre quotidien. Et cela d’autant plus que ceux qui en sont les responsables politiques premiers et sont poursuivis par la justice internationale (Benjamin Netanyahou Itamar Ben Gvir, Yoav Gallan, etc.), prétendent agir au nom de ceux qui en Europe dans les années 1940 a été victime d’un véritable holocauste ayant conduit à l’extermination de près de 6 millions de personnes. Et dans quel monde vit-on pour que de telles horreurs –au vu et au su de tant d’État dits démocratiques— puissent être infligées au peuple palestinien qui –au-delà de toutes les limitations politiques qui sont les siennes— demande simplement qu’à l’égal du peuple israélien, on lui reconnaisse le droit à l’auto-détermination, le droit de vivre en paix sur la terre qu’il habite ?
Bien sûr, beaucoup connaissent les explications classiques, et pour une part indéniablement justes, qui nous rappellent que tout cela perdure parce que les dirigeants sionistes de l’État d’Israël peuvent compter sur l’appui indéfectible –économique comme militaire— de l’impérialisme états-unien. Un impérialisme dont les intérêts économiques au Moyen-Orient sont –via le pétrole— tout à fait vitaux, et qui désormais talonné par la puissance chinoise, se voit conduit à intervenir de manière encore plus agressive que par le passé pour tenter d’ y maintenir sa préséance.
Mais justement, il faudrait –au regard de l’évolution du monde et des tensions géopolitiques grandissantes que nous connaissons— aller plus loin et s’interroger sur ce qu’il en est des tendance de fond qui traversent le capitalisme mondialisé d’aujourd’hui, et plus particulièrement sur ce que certains ne craignent pas d’appeler un processus à l’oeuvre... de fascisation du monde. Depuis cette perspective, on considère en effet que le capitalisme –de par ses caractéristiques mêmes— porte en ses entrailles, la menace fasciste, tout comme la nuée porte l’orage, et qu’il suffit de certaines conditions données pour qu’on puisse la voit ré-apparaître.
La fascination pour la mort
Certes, qui dit processus de « fascisation à l’oeuvre » » ne dit pas nécessairement répétition à l’identique des années 1930, mais tout au moins reprise sur un autre mode de cette fascination pour la mort dont le nazisme avait fait une de ses caractéristiques. C’est en tous cas la thèse de Ian Allan Paul – un jeune artiste et théoricien transdisciplinaire états-unien [1]. Prenant appui sur les analyses menées en son temps par Walter Benjamin concernant l’esthétisation de la violence promue par les nazis, tout en tentant au passage de réactualiser la démarche du situationniste français Guy Debord, il va ainsi parvenir à nous faire mieux voir, pour l’ici et maintenant de nos vies, les formes très actuelles et très concrètes que peut prendre ce processus de fascisation en marche. L’intéressant cependant, c’est qu’il va mettre au centre de son analyse, aux côtés bien sûr de l’accumulation capitaliste de biens marchands, l’accumulation d’images et de spectacles qui, selon lui serait une des caractéristiques marquantes du capitalisme mondialisé contemporain. Car selon lui, c’est ce qui explique que s’impose à l’humanité d’aujourd’hui –via les médias sociaux et le flux incessant d’images éphémères— de nouveaux rapports froids, marchands et essentiellement comptables... avec la mort.
Ayant défini le fascisme comme étant une « fascination pour la mort, un culte de la mort », tout part selon lui du fait que la mort et la désolation dans les sociétés capitalistes d’aujourd’hui, se confondent désormais avec l’organisation de nos vies (...), faisant que « la vie est de plus en plus vécue comme le premier plan fragile d’un paysage dont l’arrière plan s’épaissit de mort ». Et il ajoute d’une formule très forte : « Partout dans le monde, le même calcul mortel est à l’oeuvre : d’un côté de l’équation, il y a l’accumulation de richesses, et de l’autre la désolation de la vie (...) Un peu comme des jardins privés soigneusement entretenus par des paysagistes, au moment même où d’immenses forêts tropicales montrent les premiers signes d’un effondrement irréversible.”
C’est donc, pour Ian Alan Paul, tout à la fois cette étroite intrication de la vie et de la mort, de la richesse et de la désolation, au sein du système capitaliste qui serait, en étant poussée à l’extrême, le trait dominant des sociétés de classe d’aujourd’hui, faisant que deux mondes profondément séparés existent pourtant dans un même monde, et que la richesse accumulée ne peut jamais être totalement séparée ou complètement isolée « de l’accumulation de violence et de destruction nécessaire pour la produire, la maintenir et la défendre ».” Les rêves morbides de Trump et de Netanyahou, proclamant haut et fort en conférence de presse qu’on devrait rebâtir par dessus les champs de ruines qu’ils se sont tous deux acharnés à démultiplier sans vergogne à Gaza, une Riviera de luxe pour les riches élites du Moyen-Orient, ne ressortent-ils pas précisément de cette infernale logique ?
Réorganiser la vie à partir de la mort
Ian Alan Paul s’arrête cependant plus spécialement sur le rôle jouée par les images. Et dieu sait si à Gaza, malgré les interdictions proférées par l’armée israélienne et les quelques deux cents journalistes assassinés sur place, ces images –justement par leur caractère à la fois rare, flou et toujours extrême— ont joué un rôle essentiel. Pourtant pour lui, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ces images ne nous ont pas seulement éveillé éventuellement aux atrocités qui y étaient commises, elles en ont en même temps terriblement banalisé la portée. Selon lui en effet : “Lorsque la société capitaliste objective la mort sous forme de photos en ligne, de vidéos et nombreuses autres formes visuelles, elle lui donne l’apparence d’une marchandise comme une autre, que l’on peut regarder et consommer quand on le souhaite, que l’on peut faire circuler ou échanger, puis ensuite ignorer et mettre de côté au besoin, alors que la mort elle-même se propage de plus en plus largement et avec de moins en moins d’inhibition.” Et il ajoute : « Tout comme le flux infini de marchandises jetables se reflète dans le caractère jetable des travailleurs qui les produisent, le caractère jetable de la vie en général se reflète désormais dans les images de la mort, que l’on peut tout aussi facilement faire défiler, rafraîchir, monétiser, suivre, supprimer et éliminer. Pour le capitalisme, il s’agit d’organiser formellement la visibilité de la mort de manière à ce qu’elle n’apparaisse que de manière fugace avant d’être éloignée ou expulsée.”
D’où la conclusion qu’il en tire et qui ne peut que nous porter à la réflexion : “Le fascisme est une forme de société fondée sur la réorganisation de toute la vie sociale à partir de la mort. Il s’agit d’intensifier une certaine indifférence passive à l’égard de la mort de telle sorte qu’elle commence à se transformer en un désir actif de la mort. Le fascisme qui a toujours déjà été une potentialité du capitalisme, se déploie dans la culture comme une esthétisation croissante de l’anéantissement, cultivant une société toujours plus captivée par les images de sa propre désolation, invitant chacun à chercher de nouveaux modes de vie dans les spectacles de la mort.” Et il ajoute : “Si le capitalisme dégouline et suinte de sang et de saleté, il garde l’apparence d’un emballage clinquant et proprement exposé dans les rayons d’un magasin. Il en va de même pour la mort produite par le capitalisme ; elle apparaît comme formellement séparée de sa réalité afin d’en faciliter la consommation. La société dispose de la vie, et ce faisant l’écroule sous la mort, pour ensuite se débarrasser à nouveau de la mort”.
Qu’est-ce que cela signifie dès lors pour nous d’être pris, ou plus encore engloutis par ce flot d’images incessantes et éphémères ? Pour Ian Alan Paul : la réponse coule de soi : parce que (...) « la mort est abordée comme un simple produit de la société capitaliste », et parce que « la vie s’organise chaque jour davantage autour de la mort en accueillant chaque jour davantage l’image de la mort », on finit par s’éprendre de l’idée que « certains sont faits pour vivre et d’autres pour mourir, de saisir la vie et la mort simplement comme des entrées supplémentaires dans le bilan comptable du capitalisme. »
On le voit le constat est dur et implacable. Il nous aidera cependant à ne pas réduire Gaza à ce terrible drame humain dont s’apitoient si hypocritement quelques-unes des chancelleries européennes les plus en vue. Il nous aidera aussi à ne pas voir ce qui se passe à Gaza comme étant seulement une seconde Nakba, plus dévastatrice encore que ne le fut la première de 1948. Car Gaza pourrait bien être vu aussi, comme ce lieu d’humanité où en ce premier tiers du 21ième siècle, se montrent sans fard les traits possibles d’un monde à venir, les tendances fascisantes et menaçantes à travers lesquelles il tend chaque fois plus à se déployer. Y compris dans les pays occidentaux dits « démocratiques ». Parce que la mondialisation néolibérale tend désormais de plus en plus à enserrer l’humanité dans un même destin, et parce que ses acteurs principaux sont aussi nos voisins ou agissent à la manière de puissants lobbies influençant jusqu’à nos propres gouvernements, tout ce qui s’y passe nous concerne donc au premier chef. Comme un avertissement d’incendie, ou à la manière d’une formidable sonnette d’alarme, Gaza nous parle donc de notre monde, des possibles et menaces qui le guettent... et cela, quelle que soit la distance qui nous en sépare ! Saurons-nous désormais en prendre acte ?
Pierre Mouterde
Québec, le 23 septembre 2025
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