Édition du 3 mars 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Planète

Entretien — Guerres et Armées

Guerre en Iran, budgets militaires en hausse : « L’antimilitarisme devient vital »

Face aux investissements massifs des États dans l’industrie de la guerre, le sociologue Pierre Douillard-Lefèvre appelle l’écologie à renouer avec son antimilitarisme. Un engagement « vital », qui permet d’agir depuis la France.

2 mars 2026 | tiré de reporterre.net

Des budgets de l’armement qui grimpent en flèche, un nombre de conflits armés sans précédent depuis 1946 (61 dans le monde en 2024), et une situation qui ne semble pas se calmer avec une nouvelle attaque d’Israël et des États-Unis contre l’Iran déclenchée ce samedi 28 février. Dans ce contexte, Emmanuel Macron doit prononcer un discours très attendu, lundi 2 mars, dans lequel il pourrait notamment annoncer une extension de la force de dissuasion nucléaire française à l’ensemble de l’Union européenne.

Si elle est présentée comme «  puissante et responsable » et «  strictement défensive  », la militarisation croissante du pays n’en reste pas moins aux antipodes des postures écologistes antimilitaristes. Pierre Douillard-Lefèvre, sociologue et auteur de Maudite soit la guerre (éd. Divergences, 2025), plaide pour un renouveau de l’antimilitarisme, qui a été fondamental pour l’écologie politique en France.

Reporterre — Comment tenir une position antimilitariste aujourd’hui, alors qu’il n’y a jamais eu autant de conflits armés dans le monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme le rappelle le bombardement de l’Iran par Israël et les États-Unis samedi 28 février ?

Pierre Douillard-Lefèvre — Il y a un premier piège à éviter : Emmanuel Macron parle de « réarmement » — comme s’il y avait eu un désarmement — et affirme que nous aurions ces dernières décennies profité des « dividendes de la paix ». Mais, s’il y a indéniablement un grand nombre de conflits aujourd’hui, il n’y a pour autant jamais eu de période de paix : depuis les guerres d’indépendance à la fin des années 1960, la France a mené une soixantaine d’opérations militaires en Afrique, soit une par an en moyenne. Dans les pays du Sud global, la guerre n’a jamais pris fin.

En revanche, il est vrai que les investissements dans le complexe militaro-industriel augmentent massivement ces dernières années — les États-Unis de Donald Trump, premier budget militaire mondial, veulent augmenter leurs investissements de 50 % dans le secteur, quand l’Union européenne annonce avec ReArm Europe un plan de 800 milliards d’euros. Au niveau planétaire, les dépenses militaires n’ont jamais été aussi élevées.

« Il ne faut pas confondre antimilitarisme et pacifisme »

Or, comme le rappellent les exemples de la Première Guerre mondiale et des courses à l’armement lors de la Guerre Froide, qui a été émaillée de conflits par puissances interposées à travers le globe, lorsque les États vident leurs caisses pour s’équiper militairement, ils finissent tôt ou tard par se servir des armes dont ils se sont dotés.

Dans ce contexte, l’antimilitarisme devient vital. Mais il ne faut pas confondre antimilitarisme et pacifisme : le pacifisme est une posture morale, selon laquelle il faudrait refuser la violence quelles que soient les circonstances. Or la critique et le rejet des armes n’interdisent pas leur usage : dans des situations d’injustice, où un fort écrase un faible, un colon écrase un colonisé, le pacifisme revient à maintenir un statu quo.

Lorsqu’il s’est agi de défendre la république espagnole en 1936 ou de mener la résistance contre le nazisme en France ou le fascisme en Italie, des antimilitaristes comme la philosophe Simone Weil se sont contraints, à contrecœur et sans considérer cela comme une fin en soi, à prendre les armes. L’antimilitarisme n’est pas un refus abstrait de la violence, mais un refus de la militarisation de la population, de l’union sacrée et de l’obéissance aveugle à l’armée.

Mais on ne part plus fusil au poing aujourd’hui, lorsque la guerre est menée à coups de hautes technologies.

L’antimilitarisme, c’est le refus de toutes les guerres entre États. Depuis la révolution industrielle, une guerre entre États, ce sont deux appareils technologiques et industriels qui se font face, avec de la chair humaine entre les deux. Il faut aussi rappeler que 90 % des victimes des guerres modernes sont des civils : ce ne sont plus majoritairement des soldats qui meurent à la guerre aujourd’hui.

Mais il faut déplacer un peu le débat : la France est le deuxième exportateur d’armes dans le monde, et ses entreprises fournissent du matériel à la fois à l’Ukraine et à la Russie, à Israël, etc. On a donc un rôle particulier à jouer, depuis la France, sur le sujet de l’antimilitarisme, en dénonçant ces technologies produites par nos géants nationaux comme Thalès, Safran, Dassault, etc.

Il ne s’agit pas pour autant de reprendre des positions d’une partie de la gauche, comme Marine Tondelier [Les Écologistes] qui dit ne pas être contre des moyens de « financer l’effort de guerre », ou d’autres qui appellent à socialiser l’appareil de production de technologies militaires. En d’autres termes, un militarisme repeint en vert ou en rose. Mais c’est oublier que ce sont des technologies de pointe si spécifiques que, à l’instar du nucléaire, elles ne peuvent pas être démocratiques et socialisées, et qu’elles tombent dans le domaine de la raison d’État.

Alors, par où commencer ?

Le premier point, c’est de renouer avec une culture antimilitariste, en s’informant dessus et en en parlant autour de soi. C’était la colonne vertébrale de la gauche et des écologistes il n’y a pas si longtemps : souvenons-nous de Boris Vian qui chantait Le déserteur, du journal écolo La gueule ouverte qui était fondamentalement antimilitariste, et des manifestations contre l’invasion de l’Irak en 2003 qui ont réuni plusieurs millions de personnesdans le monde. C’est ce qu’essaie de faire revivre la coalition de collectifs Guerre à la guerre, aux côtés de laquelle il est utile de lutter.

Ensuite, il faut se souvenir que sans les travailleurs, la guerre est impossible : les technologies militaires modernes reposent sur des chaînes d’approvisionnement extrêmement complexes, mobilisent de grands nombres de sous-traitants, et c’est là une de leurs vulnérabilités.

Un bel exemple en a été donné lorsque les dockers de la CGT de Fos-sur-Mer ont décidé de bloquer des cargaisons d’armes à destination d’Israëlen juin 2025. D’autres associations comme Stop Arming Israël interviennent directement auprès des quelque 200 000 salariés de l’industrie de l’armement qui travaillent en France et dont certains équipements servent à bombarder la bande de Gaza.

Enfin, des coalitions peuvent être créées avec des mobilisations écologistes : il faut s’attendre à ce que, dans les années à venir, bon nombre de grands projets inutiles et imposés soient des extensions d’usine d’armement ou de nouvelles carrières ouvertes pour extraire des composants d’armements, ou pour produire des engins aux bilans écologiques catastrophiques : ce sont autant de nouveaux terrains de lutte écolos et antimilitaristes.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Planète

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...