14 février 2026 | tiré du site Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Overshoot-Comment-la-bourgeoisie-organise-le-chaos-climatique
Dans Overshoot : Résister à l’idéologie du dépassement, Andreas Malm et Wim Carton analysent comment, dans les années qui suivent la signature de l’Accord de Paris, la gouvernance climatique est entrée dans une nouvelle ère. Le patronat et les gouvernements ne prétendent désormais plus limiter le réchauffement climatique, mais organisent consciemment le dépassement des seuils planétaires. En décrivant les contours et les racines sociales de cette idéologie du dépassement, Malm et Carton livrent une contribution essentielle qui éclaire la période de crises et de radicalisation du capitalisme en cours, démantelant au passage les illusions du réformisme écologique.
La conjoncture du dépassement
« Nous devons préparer notre pays à une évolution des températures de +4 degrés ». C’est ce qu’annonçait le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, en 2023. Une année charnière, qui cristallise ce que les deux chercheurs de l’université de Lund appellent la « conjoncture du dépassement [overshoot] ». La décennie 2020 entérine « cette période où les objectifs de limitation du réchauffement mondial fixés officiellement sont déjà transgressés – ou en passe de l’être – et où les classes dominantes responsables de cette transgression lèvent les bras au ciel, résignées, et acceptent l’arrivée d’une chaleur intolérable [1] ». Cette idée s’accompagne en fait de la promesse d’une action rétroactive sur le climat : on dépasserait temporairement les seuils planétaires avant de repasser sous ces derniers grâce à de nouveaux procédés techniques.
Voici la trajectoire : celle d’un missile à tête chercheuse, qui raterait d’abord sa cible, avant de faire demi-tour pour l’atteindre à nouveau. Cela serait rendu possible par l’emploi massif de la géoingénierie ou des technologies de capture et de stockage du carbone (CCS), afin de réduire la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et leurs effets sur le climat. Ces technologies sont pourtant loin d’être viables. Il s’agit donc d’espérer que le capitalisme les développe suffisamment au cours du siècle, en assumant l’approfondissement de la crise écologique dans l’intervalle. C’est cette promesse d’un développement futur qui légitime le statu quo.
Comme l’explique l’historien des techniques Jean-Baptiste Fressoz, ce sont précisément sur ces fausses promesses technologiques qu’a été signé l’Accord de Paris en 2015 [2]. Logiquement, il ne prévoyait donc aucun plafonnement sur les émissions et ne mentionnait même pas le terme… « fossile » ! Ce qu’il en restait, c’était un « free-for-all », sous la forme d’une « irresponsabilité partagée [3] ».
Voilà l’aboutissement programmatique de la COP21 : inutile de faire souffrir les industries pétrolières et gazières puisque les émissions seront « annulées » dans le futur grâce aux innovations technologiques.
Paradoxalement, c’est donc au moment même où la classe dominante annonçait avoir sauvé l’humanité que le « dépassement programmé [4] » devenait hégémonique. « Grâce à ce tour de passe-passe, n’importe quel objectif pouvait être à la fois manqué et atteint et le fait de le manquer pouvait être rationalisé comme une partie du trajet pour l’atteindre, comme le chat de Schrödinger qui est en même temps vivant et mort [5] ».
Quand bien même d’hypothétiques technologies pourraient voir le jour, le dépassement des seuils climatiques entraînera des catastrophes en chaîne, parfois à des échelles cataclysmiques. Destruction des écosystèmes marins par l’acidification des océans, montée des eaux, salinisation des terres agricoles, accroissement des risques d’inondations, de sécheresses et des canicules : des parties entières du globe pourraient devenir inhabitable. Ce réchauffement atteindrait les fameux « points de basculement » du système climatique, entraînant des effets de rétroaction positive qui l’accéléreront toujours plus. La perturbation du Gulf Stream, la fonte du permafrost et de l’inlandsis du Groenland, ou le dérèglement de la mousson indienne sont autant d’exemples des menaces existentielles qui pèsent sur l’humanité.
En 2022, The Economist, le journal du patronat britannique, assumait ce risque dans une froide lucidité : abandonner du jour au lendemain l’idée de se passer des énergies fossiles, « revient, pour ceux qui s’en soucient, à abandonner les plus pauvres, qui souffriront plus que quiconque une fois le seuil critique franchi. Mais il faut affronter la vérité et en explorer les conséquences ». Pour Malm et Carton, nous y reviendrons, l’overshoot constitue donc un véritable « paupéricide ».
Dans cette enquête méticuleuse, Malm et Carton mènent un examen attentif de la presse patronale, des plans de croissance des entreprises pétrolières, ou encore des théories des économistes justifiant l’inaction climatique. Ils les mettent en perspective avec un large panel d’études sur la faisabilité technique de la transition, ou encore sur l’histoire et le fonctionnement des institutions de la gouvernance climatique. La collision de ces données, appréhendées à travers une grille de lecture marxiste, dresse un diagnostic saisissant du monde présent et à venir. Le dépassement des limites climatiques n’a rien d’une « erreur de parcours » ou d’un échec des relations diplomatiques. C’est un projet politique, en tant que tel. Celui d’une classe contre une autre. L’une souhaitant continuer à profiter du business as usual, l’autre subissant de plein fouet les perturbations du système-Terre. Dans une conjoncture historique unique en son genre, la survie de l’humanité se jouera sur le tombeau de sa classe dominante.
S’il fallait encore en faire la démonstration, la nouvelle ère de la gouvernance climatique enterre pour de bon l’idéalisme militant d’une partie de l’écologie politique. Il ne s’agit plus d’entraîner une « prise de conscience » dans les institutions politiques et économiques, ou de « faire pression » sur l’Etat. Les classes dominantes assument désormais leur plan de bataille.
L’inertie des rapports sociaux capitalistes
Pour fournir une explication de l’émergence de cette conjoncture du dépassement, Malm et Carton plongent dans l’infrastructure fossile du capitalisme. S’il y a bien un mot qui effraie tout capitaliste c’est celui-ci : les « actifs échoués » (stranded assets). Ce sont des investissements que les capitalistes ne parviennent pas à amortir, car les actifs en question doivent être abandonnés avant d’avoir pu transmettre aux marchandises l’entièreté de leur valeur dans le cycle de production. C’est ce qui peut par exemple se produire lorsque des machines deviennent concurrentiellement obsolètes.
Mais les actifs échoués peuvent aussi être le résultat de régulations externes, d’interdictions pure et simple. C’est ce qu’il adviendrait dans le cas d’une « transition énergétique » digne de ce nom : les infrastructures fossiles devraient être mises à la casse avant d’avoir pu délivrer leur potentiel productif.
Une perte sèche pour les capitalistes.
« Pour tout gisement pétrolier ou gazier, pour toute mine de charbon d’une certaine importance, il faut une dizaine d’années pour atteindre le « seuil de rentabilité », le moment où la mise de fonds initiale est récupérée. Dans le cas d’un gisement en eau profonde, ça peut prendre de 12 à 20 ans. [6] » Après ce point-là, ce « seuil de rentabilité », les propriétaires ont pour objectif de siroter les profits le plus longtemps possible. Quel intérêt y a-t-il à attendre dix ans qu’une installation devienne rentable si ce n’est pour traire la vache à lait encore dix, vingt ou cinquante ans ? Un capitaliste est « attaché à la longévité de l’installation comme un saint homme à celle de son temple [7] ». Dans le mode de production capitaliste, c’est donc le passé – les investissements privés déjà réalisés – qui déterminent les orientations économiques futures : impossible d’abandonner des actifs avant qu’ils aient délivré leur plein potentiel. Dans le cas d’un dépassement technique sur une technologie particulière, la pression concurrentielle contraint les capitalistes à se débarrasser de leurs actifs. Mais dans le cas de l’exploitation des énergies fossiles, ce genre de pressions existe beaucoup moins et l’ampleur des actifs qui deviendraient alors irrécupérables dépasse l’entendement.
Si l’analyse par Malm et Carton du problème des actifs échoués permet d’éclairer la radicalisation du patronat et des gouvernements face à la crise écologique, elle néglige largement la place de l’exploitation de la force de travail dans les processus de prospection, extraction et transformation des énergies fossiles, et inversement le rôle important de ces énergies dans le maintien et l’intensification de l’exploitation au niveau mondial. L’analyse de l’émergence du capitalisme fossile en tant qu’outil pour contrôler et intensifier l’exploitation développée par Malm Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming mériterait d’être réactualisée dans la conjoncture du dépassement.
L’écoanxiété des capitalistes fossiles
Pour débuter une commercialisation d’hydrocarbures, la première étape est… de les trouver. Les capitalistes doivent d’abord investir dans l’exploration et la mise en état d’exploitation des gisements. Ce coût originel ne peut donc se satisfaire de laisser des réserves découvertes inutilisées puisque c’est leur exploitation qui permettra de recouvrir ces premiers investissements. Or, comme l’observait le Financial Times en 2020, pour respecter l’objectif des 1,5 °C, il faudrait sacrifier 84 % des réserves, 59% pour les 2°C. Dès la première étape d’un business dans les fossiles, les intérêts capitalistes entrent donc en contradiction avec la lutte contre le réchauffement climatique.
Ces investissements nécessaires à l’exploration ne sont que la dernière couche d’une poupée russe d’actifs à faire fructifier. Dans l’écosystème du fossile, on compte aussi les installations extractives, les raffineries, les infrastructures de transport (pipelines, navires-citernes, installations portuaires, etc.) ou encore les centrales dans lesquelles sont consumées les hydrocarbures. « Ainsi cet empilement de couches au-dessus des champs et des gisements constitue-t-il « le plus gros réseau d’infrastructure jamais construit, reflet de dizaines de billions de dollars d’actifs et de deux siècles d’évolution technologique », suspendu à la politique climatique – non à une politique existante, assurément, mais à la possibilité d’une telle politique. [8] ». La moindre approche d’une politique climatique ambitieuse pourrait faire s’effondrer le cours en bourse de ces entreprises. L’impact sur ce circuit primaire du capital fossile ricocherait ensuite sur le circuit secondaire, autrement dit, tout le capital qui ne peut fonctionner sans l’apport direct en hydrocarbures.
Les investissements dans un réseau d’infrastructures d’une telle envergure n’ont également été rendus possibles que grâce aux crédits bancaires. « Il s’ensuit qu’une formation à capital fixe accru nécessite une intégration accrue sur le marché des actions mais aussi sur le marché du crédit – ou, pour reprendre une formule marxienne consacrée, dans « le capital commun de la classe » [9] ». C’est pourquoi, si « ces centrales étaient mises à l’arrêt prématurément, les banques pourraient bien ne jamais voir les prêts remboursés » et se retrouver elles-mêmes dans le rouge.
Un test de résistance du système financier européen réalisé en 2017 a révélé que les cinquante plus grandes banques détenaient environ un dixième de leur portefeuille total en actions du secteur des énergies fossiles, mais que ce chiffre atteignait quatre dixièmes si l’on incluait tous les secteurs concernés par la politique climatique [10]. Selon les estimations les plus hautes, la réduction du PIB mondiale en cas d’éclatement de la « bulle carbone » afin de limiter le réchauffement à 2 °C pourrait être 60 fois supérieure à celle enregistrée en 2009.
Ces coordonnées mathématiques, véritable cauchemar de la finance internationale, ne pouvaient aboutir qu’à une seule issue : celle du dépassement. Chez la bourgeoisie venait d’éclore une nouvelle forme d’éco-anxiété. Non pas l’angoisse de la catastrophe écologique, mais celle de la catastrophe économique que signifierait une sortie des fossiles.
Les forcenés du fossile
On l’aura compris, la forme-capital des moyens de production entrave les capacités de transformation de l’appareil productif. Cependant, les capitalistes pourraient, après tout, décider de laisser vivre jusqu’à leurs termes les infrastructures existantes, tout en ne développant plus, à partir de maintenant, que les énergies bas carbone.
Cette possibilité est très éloignée de ce que l’on observe des nouveaux investissements dans le secteur énergétique. Alors que tout pointait vers l’urgence d’en finir au plus vite avec les hydrocarbures, la sortie des confinements, puis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ont déclenché une croissance fulgurante de leur production. En 2022, dans le monde, 119 oléoducs étaient en construction, totalisant quelque 350 000 km, et 477 gazoducs étaient en chantier, ce qui représentait une longueur cumulée équivalente à vingt-quatre fois le tour de la Terre [11]. Comme l’observent Malm et Carton, c’est le français Total qui a amorcé, cette année-là, la trajectoire de dépassement la plus agressive, avec la mise en service de son projet EACOP, le plus long pipeline de pétrole brut chauffé au monde. En février 2022, la Norvège a accordé autant de licences d’exploration (700) qu’au cours du demi-siècle précédent. La même année aux Etats-Unis, l’administration Biden a octroyé 307 permis d’exploration pétrolière et gazière dans le golfe du Mexique. Cerise sur le gâteau, le pétrolier indien Rystad Energy annonçait même – références bibliques à l’appui [12] – qu’après sept ans de profits médiocres,l’année 2022 faisait débuter un « super cycle » de profits pour le secteur de l’énergie. Cette année-là, comme les suivantes, contre toute forme de rationalité de la transition, la bourgeoisie n’en finissait plus de s’embourber dans les énergies fossiles.
Si l’énergie photovoltaïque est par exemple la source d’énergie « qui a connu la baisse de prix la plus spectaculaire jamais enregistrée [13] », elle ne s’est absolument pas traduite par une réorientation des investissements dans les renouvelables, en raison des possibilités de contrôle, de stockage et d’opportunités de profits garanties par les énergies fossiles. De plus, contrairement aux renouvelables, l’exploitation du pétrole et du gaz offre la possibilité de générer des « super-profits ». Par exemple, les perturbations récurrentes dans l’acheminement des stocks d’énergies fossiles permettent à des entreprises concurrentes de monter leurs prix, voire de conquérir de nouveaux marchés. Sur le marché du pétrole, les prix fluctuent de façon cyclique et offrent la possibilité de marges importantes [14].
Les modèles d’adaptation climatique au service du capital
Pour la classe capitaliste, le réchauffement climatique n’est ainsi que le coût de la « modernité fossile ». Une conséquence nécessaire du développement naturel de l’histoire humaine. La bourgeoisie ne peut admettre l’existence d’une crise qui ne pourrait se résoudre qu’avec sa propre disparition. Celle d’une classe qui ne détermine la production qu’en fonction des profits qu’elle peut en tirer. Les effets historiquement spécifiques du « mode » de production apparaissent dès lors comme des facteurs intangibles de la production sociale.
Malm et Carton montrent en quoi c’est ce point de vue qui irrigue aussi les scénarios d’adaptation développés par les institutions de la gouvernance climatique, qui la considère avant tout sous l’angle des coûts. Dans son 6e rapport d’évaluation de l’année 2022, le GIEC notait que s’il avait commencé à considérer le dépassement, c’est tout simplement parce que ses « modèles ne pouvaient pas trouver d’autres solutions [15] ». Ces modèles dont il est question sont issus de la « modélisation d’évaluation intégrée » (MEI). Leur but est de modéliser numériquement l’impact de la politique climatique sur d’autres domaines sociaux, comme l’économie. Il s’agit donc « d’intégrer » l’écologie au cadre existant, celui de l’économie capitaliste. Ces modèles intègrent donc la problématique des actifs échoués et les « lois » de la production capitaliste, qui déterminent alors le champ des possibles de la politique climatique. Comme un cheval de Troie en plein cœur des scénarios du GIEC, les fondations de la société bourgeoise structurent logiquement les réponses fournies par la gouvernance climatique. Comme dans Sans transition de Jean Baptiste Fressoz, la critique ne vise bien entendu pas le consensus scientifique établi par les groupes I et II du GIEC sur le changement climatique et ses différents impacts, mais la naturalisation du capitalisme dans les « solutions » que le groupe III élabore.
En ce sens, Malm et Carton soulignent le rôle « anti-révolutionnaire » des scénarios d’adaptation en ce qu’ils ferment les portes à des horizons alternatifs. L’anti-révolution est ici à comprendre comme le fait de prévenir un imaginaire révolutionnaire. Pour reprendre les mots de Mark Fisher, le « réalisme capitaliste » s’étant institué dans la politique climatique, elle ne pouvait plus être que « politiquement claustrophobe [16] », confinée dans l’univers exigu du capital.
Ironiquement, en ne débusquant aucune autre voie que celle du dépassement, les MEI font la démonstration de l’incapacité structurelle du capitalisme à répondre à la crise climatique. Mise insidieusement au service des industries fossiles, les institutions de la science climatique en jouent dès lors les supplétives. En naturalisant la trajectoire de l’overshoot, elles préparent le terrain à ce que ses conséquences soient traitées comme des fatalités historiques.
L’écocide est un « paupéricide »
Comme l’écrivait déjà Malm dans Pour la Palestine comme pour la terre : « Lorsque l’atmosphère est déjà saturée de CO2, la létalité de toute quantité de CO2 rejetée supplémentaire est élevée et elle continue d’augmenter. Les pertes humaines massives sont donc le résultat idéologiquement et mentalement intégré, et de fait accepté, de l’accumulation du capital [17] ». Chaque tonne de CO2 émise dans l’atmosphère condamne désormais une partie de la population mondiale. Contre une écologie bourgeoise qui anesthésie la question de la responsabilité en la diluant abstraitement dans la « société de consommation », Malm et Carton soutiennent ainsi que c’est bien la classe qui dirige la production qui est responsable de la crise écologique. C’est d’autant plus juste qu’entre 1990 et 2019, les émissions par habitant de la moitié de la plus pauvre de la population européenne et états-unienne ont été réduites par presque un tiers, à cause de la compression des salaires et de la consommation [18]. Dans la même période, les émissions n’ont pourtant pas cessé de croître. De plus en plus, donc, se développe une identité immédiate entre production- et consommation-carbone : cette production est décidée et consommée par les mêmes personnes. « Les bombes carbone étaient à la fois déclenchées et utilisées par le même corps d’officiers, et non par une infanterie plébéienne ».
Puisque le renversement du système capitaliste est impensable pour une classe qui jouit de sa position dominante, des populations entières devront être éradiquées. Tandis que Trump rend de plus en plus transparente la domination bourgeoise – en faisant par exemple entrer dans son administration des capitalistes industriels de premier plan, comme Elon Musk –, l’inaction climatique est elle aussi devenue une évidence avec la présidence des COP par des PDG d’entreprises pétrolières. Durant la COP 28, en 2023, c’était ainsi le sultan Al Jaber qui était à la manœuvre. PDG d’ADNOC, la principale compagnie pétrolière émiratie, il a martelé que le problème n’était pas les énergies fossiles… mais les émissions ! De nouveau, la solution serait uniquement d’ordre technique. Il suffirait d’attendre, encore un peu, le développement des technologies de capture de carbone. « En 2023, la protection active du capital s’était infiltrée jusqu’au sommet de la gouvernance du climat, le tournant de l’irréel se refermant sur lui-même, la pièce devenue une tragédie et une farce tout à la fois, avec l’idéologie du dépassement pour décor officiel [19] ».
La « politique climatique tardive »
Face au dépassement et à sa gestion capitaliste, les forces sociales et écologistes semblent embourbées dans le flou stratégique. C’est ce que les deux auteurs constatent à juste titre : « ni le Green New Deal, ni la décroissance, ni aucun autre des programmes qui circulent actuellement n’ont de plan pour échouer les actifs qui doivent être échoués. Ils sont aussi riches en propositions pour développer les renouvelables et réduire la production qu’ils sont pauvres en idées sur la dimension inéluctablement destructrice de la transition, sur la démolition des temples vénérables [les infrastructures des énergies fossiles], contre la volonté de leurs gardiens et de leurs saints : mais là est bien, de notre point de vue, le cœur du problème [20] ».
Devant la faiblesse des perspectives actuelles, l’urgence de la situation en conduit certains à proposer des alliances avec des secteurs de la bourgeoisie. Malm et Carton débattent ainsi avec Thomas Meaney, un défenseur du Green New Deal qui propose la constitution de « fronts populaires » pour mener bataille aux côtés du capitalisme vert, de la fraction « éclairée » de la bourgeoisie, contre le capitalisme fossile. Sur un plan géopolitique, il s’agirait de construire une alliance entre les impérialismes verts en devenir, que seraient la Chine et l’Union Européenne, contre les impérialistes bruns, les Etats-Unis et la Russie. D’après lui, le reste du monde se retrouverait ainsi comme un « révolutionnaire indien » des années 1940, pris en étau entre « l’Empire britannique et le fascisme japonais ». Il s’agirait alors de choisir son impérialisme, et si cette alliance se ferait à contre-cœur, elle demeurerait la seule chance de survie de l’humanité. « La simple survie n’est pas une victoire, mais la première est sûrement la condition de la seconde », conclut-il.
Pour les deux auteurs, cette stratégie représente une impasse dangereuse. Ils soulignent même que l’existence d’un « capital vert » indépendant est loin d’être une évidence, au regard de la faiblesse des entreprises du secteur. Celles-ci n’éprouvent d’ailleurs aucune difficulté à avoir pour clients les entreprises pétrolières et gazières. Il n’y a aucun front constitué entre les deux. Si les capitalistes du secteur de la décarbonation ont intérêt au déploiement de leurs capacités de production, cela ne se traduit pas nécessairement par une transition effective. C’est d’ailleurs ce qu’on observe depuis des années : le développement des énergies bas carbone accélère, sans pour autant se substituer aux énergies fossiles [21]. Les installations d’exploitation des hydrocarbures s’intégrant toujours plus au « capital commun de la classe », au travers des banques, des gestionnaires d’actifs, des bourses, etc., la classe capitaliste tendra plutôt à s’obstiner unitairement dans la préservation des énergies fossiles.
Face à l’abandon assumé de l’objectif de contenir la hausse des températures à 1,5 ou 2°C, les militants écolos doivent-ils eux aussi abandonner cette revendication par « réalisme » et sa cantonner à la question de « l’adaptation » aux désastres à venir, ou au contraire continuer à la défendre au risque d’entrer en décalage avec la réalité biophysique produite par le capitalisme ? Malm et Carton défendent l’actualité brûlante et l’importance vitale de la lutte pour contenir le réchauffement à 1,5°C. Dans la conjoncture du dépassement, cette mesure prend un caractère en apparence contradictoire. Elle est en même temps ultra minimale dans le sens où elle ne consiste qu’à limiter la dégradation des conditions biophysiques qui permettaient vie humaine sur terre, jusqu’ici considérées comme acquises. Mais elle est en même temps maximale, dans le sens où cette préservation impliquerait aujourd’hui d’en finir avec le capitalisme. Pour dépasser cette contradiction apparente, Malm et Carton proposent de comprendre la défense de la limitation du réchauffement climatique comme une mesure transitoire, en s’inspirant du Programme de transition développé par le révolutionnaire russe Léon Trotsky. L’idée est que ce type de mesures transitoires agissent comme un pont dans la conscience collective entre les besoins concrets (préserver les conditions de la vie humaine sur la planète) et la révolution.
D’ores et déjà un classique de la pensée éco-marxiste, Overshoot apporte une clarification salutaire des mécanismes de défense du capitalisme face à la crise qu’il a lui-même produite, et de la conjoncture du dépassement qui s’ouvre. Le prélude de cette conjoncture dans un climat plus général de militarisation et de tensions inter-impérialistes implique de repenser en profondeur les stratégies qui ont prévalu jusqu’ici dans le mouvement écolo. Malm et Carton démontrent avec justesse l’impasse des alliances avec une partie de la bourgeoisie, qui n’a aucun intérêt au renversement de son modèle. Face à cette impasse et à la conjoncture du dépassement, seul un projet politique d’indépendance de classe, reposant sur la force sociale des travailleurs et de leur capacité à bloquer et transformer la production, pourra constituer une réponse à la hauteur.
NOTES DE BAS DE PAGE
[1] Andreas Malm et Wim Carton, Overshoot : Résister à l’idéologie du dépassement, Paris, La Fabrique, 2026 [2024], p.9.
[2] Jean-Baptiste Fressoz, « In tech we trust : A history of technophilia in the Intergovernmental Panel on Climate Change’s (IPCC) climate mitigation expertise », Energy Research & Social Science, vol. 127, 2025.
[3] Malm et Carton, op. cit. p.54.
[4] Ibid., p.9.
[5] Ibid., p.98.
[6] Malm et Carton, op. cit., p.109-10.
[7] Ibid.
[8] Ibid., p.132.
[9] Ibid., p.137.
[10] Ibid., p.144.
[11] Ibid., p.27.
[12] Pour Audun Martinsen, chef du service de recherche énergétique à Rystad Energy : « Global oil and gas suppliers look set to echo the biblical story about the Egyptian pharaoh’s dream of seven years of feast and seven years of famine – only in the opposite order. All signs point towards 2022 being the start of another super cycle for the energy services sector ».
[13] Ibid., p.187.
[14] Andreas Malm, Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Verso, 2016, p.370.
[15] Malm et Carton, op. cit., p.87.
[16] Mark Fisher, Désirs postcapitalistes, Audimat éditions, 2022, p.12.
[17] Andreas Malm, Pour la Palestine comme pour la Terre : Les ravages de l’impérialisme fossile, Paris, La fabrique, 2025, p.28.
[18] Malm et Carton, op. cit., p.217.
[19] Ibid., p.245.
[20] Ibid., p.237.
[21] Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition, Paris, Seuil, 2024











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