Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

Guy Laliberté, Bill Gates et leurs fondations philanthropiques

Au dernier "Tout le monde en parle", Martin Matte s’est prévalu de sa carte chouchou pour apparaître à brûle-pourpoint sur le plateau et rabrouer Micheline Lanctôt concernant ses propos sur les fondations philanthropiques lors de l’émission précédente.

Comme beaucoup de gens, j’ai une certaine admiration pour Guy Laliberté. Après tout n’a-t-il pas fait rayonner le Québec dans le monde entier ? N’a-t-il pas contribué à procurer des emplois intéressants à des milliers de personnes ? Ne contribue-t-il pas, avec sa fondation One drop, à ce que des milliers de personnes aient accès à de l’eau potable ?

A propos d’eau potable, quand il a installé le Cirque du Soleil à Las Vegas, il ignorait peut-être que cette ville, avec son industrie du jeu et du divertissement, est en train d’épuiser les ressources en eau d’une grande partie des États-Unis. Des cultivateurs se plaignent déjà de ne plus pouvoir cultiver leurs champs. [1] Et maintenant, est-il conscient de la flagrante contradiction entre l’installation du Cirque dans la ville la plus gaspilleuse d’eau au monde et le but de sa fondation qui est d’aider ceux qui n’ont ont pas ?

Et Bill Gates, n’a-t-il pas contribué à réduire de beaucoup le nombre des victimes du Sida ? Supposons qu’il donne un milliard sur ses 40 milliards. Mathématiquement, c’est l’équivalent d’un don $1000 pour un salaire de $40,000. Pour ce dernier, il lui resterait $39,000. Pour M. Gates, il lui reste des actifs de 39 milliards. Il est vrai que si on compare ce qui leur reste, leur don nous paraît moins équivalent !

A première vue toutefois, difficile de critiquer leur générosité. Mais il faut voir plus loin et plus large. Cela envoie un message trompeur, à savoir que la générosité des riches peut remplacer, de façon aléatoire, le rôle de l’État et celui des institutions internationales. Cette façon d’agir accentue la dégradation de la démocratie. Après tout, ce n’est pas Bill Gates ni Laliberté et Cies qu’on a élus pour prendre les décisions en fonction du bien commun, ce sont les gouvernements.

Ils pourraient nous dire : les gouvernements ne remplissent pas leur mandat de pourvoir au bien commun et de secourir les pauvres. Je leur répondrais : raison de plus pour nous aider à dénoncer ce manque de démocratie.

Qui d’entre nous, s’il avait à choisir entre recevoir une aumône ou un juste salaire choisirait la première ? Pourquoi les autres êtres humains seraient différent de nous sur ce point ? La justice est la seule réponse à la dignité humaine. La question essentielle : voulons-nous vivre dans un monde où un grand nombre doit quémander la charité ou dans un monde de justice ?

Je crois profondément que cette justice qui vise à éliminer la pauvreté passe notamment par la justice fiscale, et évidemment par l’abolition des paradis fiscaux. Difficile d’établir la justice fiscale quand les milliardaires et transnationales peuvent aller cacher leurs magots dans les paradis fiscaux.

Pourtant, si j’étais riche comme Guy Laliberté, moi aussi je préférerais mettre mon argent dans les fondations et payer ainsi moins d’impôt. A ces lignes, ceux qui me connaissent vont sûrement sursauter. Je m’explique. Nos gouvernements ne remplissent pas leur mandat de garant de la justice sociale. Ils donnent des subventions à gauche et à droite. Disons plus à droite qu’à gauche ! Être riche je n’aurais vraiment pas le goût que mes millions soient engloutis dans le PPP du CHUM sachant très bien, que cela ne bénéficie pas principalement au mieux-être des citoyens mais au plus-avoir de quelques-uns. Je n’aurais pas le goût non plus de payer mes impôts quand je sais que des milliards sont engloutis pour faire des milliers de victimes dans des guerres inutiles. En plaçant mon argent dans une fondation philanthropique, je me dirais qu’il va au moins être utile.

M’appeler Guy Laliberté, voici toutefois ce que je ferais de différent. Je me servirais de ma notoriété pour dénoncer l’injustice fiscale et par conséquent les paradis fiscaux. En exigeant un système axé sur le bien commun, ou chacun paie sa juste part, je n’aurais plus d’excuses pour mettre mon argent dans des fondations.

Si Guy Laliberté faisait cela, il aurait alors vraiment toute mon admiration !

Pour nous aider à ne pas trop désespérer dans ces temps sombres, imaginons que Laliberté, Gates, Soros, Chagnon, (ils doivent sûrement se croiser à Davos...) prennent soudainement conscience que toutes ces crises qui secouent la planète ont une origine commune : le système capitaliste dont ils bénéficient présentement. Imaginons alors qu’ils fassent front commun et se joignent à la gauche pour dénoncer les inégalités, réclamer des justes salaires, une véritable justice fiscale, l’instauration d’un système économique qui soit au service de tous les humains. Avec leur aide, et dans un temps peut-être pas si lointain, on n’aurait alors plus besoin de la charité ! Ni de Sommet du Millénaire ! Ni de fondations philanthropiques ! C’est ce que voulait dire Micheline Lanctôt dans sa sortie contre les fondations.

Le fait même de créer des fondations est un aveu que les riches ne croient plus à notre démocratie ou qu’ils veulent la contourner. Si vraiment ils veulent vivre dans une société démocratique, qu’attendent-ils pour se joindre au mouvement progressiste et exiger que nos gouvernements respectent leur mandat de prendre leurs décisions en fonction du mieux-être de tous ?

On peut toujours se dire que la seule raison qui les arrête dans cette démarche, c’est qu’ils croient encore, comme bien des gens, qu’il leur faudrait choisir entre le capitalisme et le communisme ? Quelqu’un pourrait-il leur expliquer qu’il y a d’autres alternatives ? Je n’ai pas leur adresse !


[1Voir le documentaire Vu du ciel : l’eau, à l’émission Planète bleu de Téléquébec.

Mots-clés : Économie
Françoise Breault

Après une carrière en enseignement, dont un an avec les Échanges France-Québec, j’ai poursuivi en travail social auprès des familles. Vers l’âge de cinq ans, je me demandais pourquoi il y avait des pauvres et ce que je pouvais faire. Sans en prendre pleinement conscience, cette interrogation m’a habité toute ma vie. Une année en Amérique du Sud ne m’avait toujours pas apporté de réponse. Cela m’a pris du temps à voir clair... Maintenant que la lumière est allumée, je ne peux et ne veux la refermer... Tous les faits, toutes mes lectures me confirment comment le système économique actuel contribue à ce fossé grandissant entre riches et pauvres. Me voici maintenant à ma 3e carrière, celle où je peux mettre tout mon temps et énergie à sensibiliser les gens aux graves enjeux d’aujourd’hui, afin de vivre dans un monde plus juste... « mais nous, nous serons morts mon frère... ».

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