Édition du 29 novembre 2022

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Asie/Proche-Orient

Israël : depuis un an, Bennett fait du Netanyahou sans Netanyahou

« Il n’y a pas d’occupation israélienne en Cisjordanie… », affirme le premier ministre d’Israël, Naftali Bennett. Un an après son arrivée au pouvoir, il continue de refuser tout dialogue avec ses voisins et se trouve à la tête d’une coalition hétérogène et fragile. Et son prédécesseur Benjamin Netanyahou est en embuscade.

Tiré de Médiapart.

Le 13 juin 2021, Naftali Bennett succédait à Benjamin Netanyahou à la tête du gouvernement d’Israël. Un an plus tard, mis à part le fait d’avoir débarrassé (provisoirement ?) son pays d’un dirigeant corrompu, cynique, autoritaire, aussi avide d’argent que d’honneurs après 12 ans de pouvoir de plus en plus contesté, le principal actif que l’on puisse inscrire à son bilan est probablement d’avoir conservé son poste de premier ministre, dans un environnement politique très instable.

Son gouvernement est adossé à une coalition parlementaire hétéroclite et friable de huit partis allant des sociaux-démocrates laïcs du Meretz jusqu’aux islamistes du Ra’am. Formations qui n’avaient, lorsqu’elles se sont réunies, qu’un seul projet commun : en finir avec Netanyahou et sortir du blocage politique qui avait contraint les électeurs à se rendre quatre fois aux urnes en deux ans. Netanyahou écarté, les contradictions, rivalités, querelles entre ces formations et en leur sein sont réapparues. Et surtout, aucune véritable majorité stable n’est sortie des urnes.

Bennett gouverne donc depuis un an avec – au mieux – le soutien de 60 députés sur 120. Et l’opposition, rassemblée derrière Netanyahou, dispose également à la Knesset de 60 députés. Ce qui contraint le premier ministre à une surveillance assidue et chronophage des états d’âme de sa « majorité » qui n’en est pas une, des risques d’absences éventuelles lors des votes importants ou, pire, des tentations de rejoindre l’opposition.

Un exemple presque caricatural des périls auxquels exposent l’hétérogénéité et la fragilité de cette coalition a été livré lundi, lors du vote de la loi sur le renouvellement de la régulation d’exception qui définit le statut juridique de la Cisjordanie. Adoptée en 1967, après l’occupation du territoire palestinien par l’armée israélienne, et renouvelée depuis, tous les cinq ans, cette régulation dispose que les colons israéliens implantés en Cisjordanie relèvent du droit israélien tandis que les Palestiniens sont soumis aux lois, règles et tribunaux militaires – l’apartheid, en d’autres termes, un demi-siècle avant l’adoption de la loi sur l’État-nation.

Comme ils l’avaient annoncé ou laissé entendre, plusieurs députés du Meretz et du Ra’am, hostiles à l’occupation, se sont abstenus ou ont voté contre un texte qui, à leurs yeux, « légitimise l’occupation et l’entreprise de colonisation ». Et le renouvellement de la régulation a été rejeté par 58 voix contre 52, et 10 abstentions.

Netanyahou en embuscade

Car l’opposition, qui pourtant soutient historiquement cet apartheid juridique dont bénéficie le cœur de son électorat, a, suivant les consignes de Netanyahou, décidé de voter contre, pour mettre Bennett en minorité. En espérant ouvrir la voie à de nouvelles élections. Les cinquièmes en trois ans…

L’ancien premier ministre israélien n’épargne ni les fonds alloués par ses fidèles et richissimes donateurs, ni le temps de ses militants dévoués, ni l’imagination de ses conseillers pour tenter d’attiser les conflits et de provoquer par des menaces, des pressions ou des promesses, des désertions dans les rangs de la coalition gouvernementale.

Il y a un an, lorsque Yaïr Lapid, chef du parti centriste laïc Yesh Atid (« Il y a un avenir »), avait projeté de constituer autour de sa formation et de celle de Bennett, Yamina (« La Droite »), un « Bloc du changement » assez large pour réunir les partis hostiles au maintien au pouvoir de Netanyahou et pour mobiliser, au sein de l’électorat, les courants multiples qui participaient aux manifestations contre la corruption et l’autoritarisme du premier ministre, son calcul était simple : aucune formation favorable au changement ne devait être exclue, quels que soient, par ailleurs, les autres engagements ou options idéologiques de ces alliés de circonstance.

C’est pourquoi la coalition comprenait – et comprend toujours – huit partis. Paradoxalement, trois des principaux dirigeants de ce Bloc du changement – Bennett, Saar et Lieberman – sont d’anciens membres du Likoud et d’anciens ministres et/ou collaborateurs de Netanyahou. La société israélienne étant ce qu’elle est – de plus en plus influencée par les religieux et les colons favorables à l’annexion des territoires occupés et hostiles à l’existence d’un État palestinien –, Lapid avait estimé que même les divergences sur les convictions religieuses, l’occupation, la colonisation et la solution de la « question de la Palestine » ne devaient pas faire obstacle à la volonté commune d’écarter Netanyahou.

C’est pourquoi, lorsque après trois élections législatives vaines en moins de deux ans, il a été officiellement chargé, au début de mai 2021, par le chef de l’État Reuven Rivlin, de former une coalition gouvernementale, il a choisi de s’effacer, abandonnant le poste de premier ministre à Bennett. Les accords de coalition signés entre les huit partis prévoyaient qu’en août 2023, Bennett échangerait son fauteuil, s’il parvenait à le conserver jusque-là, avec le portefeuille des affaires étrangères dévolu à Lapid.

Dictés par les déséquilibres d’un corps électoral dont le centre de gravité, au fil du temps, n’a cessé de poursuivre sa glissade vers la droite, ces marchandages politiques expliquent largement pourquoi la continuité a vite pris le pas sur le changement dans les ambitions du nouveau gouvernement israélien. Et pourquoi en fait, depuis un an, Bennett a surtout fait du Netanyahou sans Netanyahou.

Priorité à l’occupation, la colonisation et l’annexion

Dans ses rapports avec les Palestiniens d’Israël comme avec ceux de Cisjordanie et de Gaza, il a clairement laissé libre cours à sa nature profonde, à ses engagements militants et à ses projets politiques de toujours. Ancien membre de Sayeret Matkal, unité d’élite des forces spéciales israéliennes, devenu millionnaire en vendant aux États-Unis sa start-up de cybersécurité, il est entré en politique en 2006 en rejoignant le Likoud puis en prenant la tête du Conseil de Yesha, la principale organisation représentant les colons de Cisjordanie qui deviendront le noyau de son électorat.

« Il n’y a pas d’occupation israélienne en Cisjordanie, affirme-t-il alors, car il n’y a jamais eu d’État palestinien. » Et au député palestinien d’Israël, Ahmad Tibi, qui l’accuse en septembre 2010, au cours d’un débat télévisé, d’usurper la terre de son peuple, il répond : « Vous, les Arabes, grimpiez encore aux arbres quand un État juif existait déjà. » Ces dispositions d’esprit – priorité à l’occupation, la colonisation et l’annexion, mépris pour les Palestiniens – expliquent d’évidence la liberté d’action, c’est-à-dire l’impunité dont ont bénéficié les colons et les militaires qui les protègent au cours de l’année qui vient de s’écouler.

Selon les services de santé palestiniens et B’Tselem, le centre israélien pour la défense des droits humains, 93 Palestiniens ont été tués depuis un an en Cisjordanie, et 236 à Gaza, par des soldats israéliens ou des civils. L’ONU, de son côté, a constaté qu’en un an, près de 600 domiciles de Palestiniens ont été démolis par l’armée. Dans la majorité des cas, le prétexte invoqué est l’illégalité de la construction. Illégalité explicable : il est pratiquement impossible pour un Palestinien d’obtenir un permis de construire.

  • Disciple de Netanyahou, Bennett pratique en expert le clientélisme politique.

Cette discrimination ne semble avoir choqué aucun des dix premiers ministres, de droite comme de gauche, qui se sont succédé depuis 1967. Et elle ne choque manifestement pas davantage un homme comme Bennett qui, dès 2012, réclamait l’annexion immédiate de la « zone C » représentant 63 % de la Cisjordanie, dans laquelle vivent aujourd’hui 450 000 colons et plus de 300 000 Palestiniens.

Opposé depuis toujours à la solution à deux États, à l’égalité de droits entre juifs et non juifs en Israël, et hostile à toute reprise du dialogue avec l’Autorité palestinienne, il a hérité de son ancien ami et mentor Netanyahou l’option stratégique du statu quo armé qui repose sur la séparation totale entre les deux peuples, garantie par l’écrasante supériorité militaire israélienne.

Disciple de Netanyahou, Bennett pratique en expert le clientélisme politique et en investit les bénéfices électoraux en s’efforçant surtout de ne pas éroder sa popularité chez les colons les plus radicaux. Pour lui, tout se passe comme si le conflit israélo-palestinien ne relevait pas d’une négociation politique et diplomatique mais pouvait être résolu à la manière d’un problème de relations humaines, par une habile pratique de la « gestion de crise ».

C’est pourquoi, à peine installé dans ses fonctions, il y a un an, il a décidé, sous l’influence de son conseiller Micah Goodman, partisan de la « réduction de l’intensité du conflit avec les Palestiniens », de délivrer 15 000 permis de travail en Israël à des Palestiniens de Cisjordanie et de porter de 7 000 à 10 000 le nombre de commerçants de la bande de Gaza admis à entrer en Israël. Officiellement, il s’agissait de « gestes de bonne volonté » qui devaient aider l’économie palestinienne à sortir du marasme. Et alléger le fardeau de la vie quotidienne pour les habitants des territoires occupés ou assiégés.

En réalité, il s’agissait surtout d’exploiter la faiblesse de l’Autorité palestinienne et de son président Mahmoud Abbas en « achetant » leur passivité, voire leur coopération. Et d’obtenir une relative démobilisation de la population contre une perfusion d’argent frais dans son économie en ruine. Le tout en ouvrant un réservoir de main-d’œuvre à bon marché à l’industrie israélienne de la construction qui envisageait de recruter jusqu’à 80 000 travailleurs palestiniens pour répondre à l’explosion du marché du logement.

Celles et ceux qui imaginaient que la pratique du pouvoir et la cohabitation avec un laïc pragmatique tel que Yaïr Lapid permettraient de le faire glisser peu a peu de la droite vers le centre ont dû se rendre à l’évidence : otage de son électorat autant que de son passé au sein du courant sioniste religieux, Bennett n’est pas homme capable de freiner la dérive théocratique des institutions et du système politique israélien.

Derrière le patron de start-up, le politicien « qui a peu d’idées mais beaucoup de slogans », selon l’un de ses visiteurs, l’idéologue de la colonisation est toujours là. Certes, il a réussi, pour la première fois depuis quatre ans, à faire voter un budget ; a réduit le chômage et la dette de l’État ; amélioré les relations avec les États-Unis, l’Union européenne, l’Égypte et la Jordanie ; ouvert, dans le sillage des « accords d’Abraham », proposés par Trump pour isoler l’Iran, des représentations diplomatiques dans les Émirats, à Bahreïn et au Maroc.

Mais face à la menace mortelle que fait peser sur son gouvernement le renouvellement, avant le 1er juillet, de la législation d’exception en vigueur en Cisjordanie, il vient de diffuser sur les réseaux sociaux une lettre de 28 pages, défendant son bilan après un an de pouvoir. Il y invite, comme le faisait hier Netanyahou, « la majorité silencieuse sioniste » à « élever la voix ».

René Backmann

René Backmann

René Backmann est un journaliste et humanitaire français. Après couvert de très près Mai 68 dès le début de l’année 1968 et avoir longtemps travaillé à l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur, dont il a été chef du service « Monde » pendant plus de dix ans, il écrit maintenant pour le site web d’information Mediapart.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Backmann

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