Édition du 21 juin 2022

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Afrique

L’Afrique a faim et ce n’est pas une fatalité

L’inflation touche de plein fouet le continent africain, où même les classes moyennes voient leur pouvoir d’achat se réduire dangereusement. Au Kenya et en Afrique du Sud, cette situation économique, analyse “The Mail & Guardian”, pourrait mener à des tensions sociales et des heurts qui pèseront à terme sur la stabilité de l’État.

Tiré de Courrier international.

Anne Njuguna tient une petite boulangerie à Loresho, un quartier de Nairobi [au Kenya] où vivent les classes moyennes. Depuis trois ans qu’elle a ouvert son commerce, elle n’a jamais vu une telle hausse des prix.

Le coût de pratiquement tous les ingrédients a flambé et il est devenu impossible de prévoir la demande et les marges de profit, raconte-t-elle. Elle a augmenté les prix en décembre puis en mai.

Dans le quartier de Cosmo City à Johannesburg [en Afrique du Sud], Anziswa Ndlovu a été durement éprouvée par la pandémie. Elle a perdu son emploi en 2020 alors qu’elle avait déjà du mal à payer l’école de ses trois enfants, et les nourrir est devenu un combat quotidien. “J’ai dû réduire le nombre de repas. Nous mangeons seulement le matin et le soir.” Le prix du panier moyen des ménages a augmenté de 10 % par rapport au début de l’année 2021.

À Accra, au Ghana, un négociant en bananes plantain explique :

  • “Nous faisons très peu de bénéfices [à cause de] la hausse du carburant, qui entraîne celle du coût du transport.”

Quand manger devient un luxe

Ces contraintes économiques se traduisent presque immédiatement par une hausse des prix. Sur l’ensemble du continent, les prix des produits du quotidien sont en train de grimper en flèche et les aliments ordinaires deviennent des produits de luxe.

Ce qui ne fait qu’aggraver un autre problème, puisque, selon les données du Fonds monétaire international (FMI), les Africains dépensent déjà plus en nourriture que dans la plupart des autres régions du monde, avec près de la moitié de leur budget consacré à l’alimentation.

Au Kenya, la flambée des prix en un an a de quoi donner le vertige. Depuis avril 2021, le litre d’huile de cuisson a augmenté de 42 % et le sac de deux kilos de blé de 25 %, selon le bureau national des statistiques du pays. Importateur net de nourriture, le Kenya achetait environ 34 % de son blé à la Russie et à l’Ukraine avant la guerre.

En Afrique du Sud, selon l’indice publié [fin avril] par le Pietermaritzburg Economic Justice and Dignity Group, le prix de l’huile de cuisson a progressé de 42 % entre avril 2021 et avril 2022. Pour le cervelas, le foie de bœuf, les pommes, les courges, le poulet surgelé, la margarine, les épinards, les œufs, les pommes de terre et le thé, la hausse va jusqu’à 31 %.

En plus de réduire le nombre de repas de ses enfants, Ndlovu a repensé les menus. Les sandwichs se résument à deux tranches de pain.

  • “La margarine, les œufs et le cervelas ont beaucoup augmenté. Alors on mange du pain, sans rien.”

À Nairobi, Njuguna constate que sa clientèle, issue de la classe moyenne, prend le même genre de décisions. Certains renoncent au luxe de ses pâtisseries. Elle propose donc des lots, composés de produits qui sont soumis à des fluctuations de prix importantes, comme les gâteaux, et d’autres moins concernés, les cookies par exemple.

Instabilité sociale en perspective

Avec cette inflation galopante, les gens ont du mal à ajuster leur consommation et les commentateurs craignent que la situation ne donne lieu à des débordements.

“La faim est une très mauvaise conseillère en politique. La politique, c’est l’économie et l’économie, c’est le pain quotidien, explique Victor Kgomoeswana, spécialiste sud-africain des affaires économiques et éditorialiste.

  • “Chaque fois qu’un pays, un quartier ou une famille risque de ne pas manger à sa faim, il y a risque d’instabilité sociale et politique.”

Au Kenya, où un sondage Gallup de 2021 avait montré que 7 personnes sur 10 avaient renoncé à s’acheter de quoi manger par manque d’argent au cours de l’année précédente, la grogne a commencé à monter sur les réseaux sociaux en février.

Alors qu’une élection [présidentielle] aura lieu en août, des mots-dièses comme #BaissezLesPrix et #Njaa-Révolution [un mouvement qui proteste contre la hausse des prix] ont fleuri sur Twitter ou sur des pancartes, avec #BoycottdesÉlections, #RienAMangerRienAVoter

En juillet [2021], l’Afrique du Sud a été secouée par une série d’émeutes, les plus violentes depuis la fin de l’apartheid. Déclenchées par l’arrestation de l’ancien président Jacob Zuma, elles exprimaient également le désespoir des Sud-Africains.

Pour Ndlovu, le seul moyen de se faire entendre sera de descendre à nouveau dans la rue.

  • “Nous n’en pouvons plus et la seule manière de faire comprendre nos souffrances à nos dirigeants, c’est d’organiser des manifestations contre ces prix délirants.”

Le cauchemar de la stagflation

L’économiste kényan Ken Gichinga met en garde les gouvernements africains : les gens veulent qu’ils “mettent de l’argent dans les entreprises et dans les poches [des citoyens]” au lieu de “concentrer leurs efforts sur le financement des infrastructures”.

Le problème ne peut être résolu simplement. Une grande partie des facteurs qui ont fait grimper le coût de la vie sont antérieurs aux problèmes actuels et dépassent les frontières géographiques de ces pays.

Même avant la pandémie, l’économie kényane connaissait une croissance très poussive. Le pays croule sous une dette de plus de 8 000 milliards de shillings [64 milliards d’euros], et les Kényans en paient le prix avec des produits lourdement taxés. Les choses ont empiré avec la mise en place des mesures à court terme du gouvernement pour enrayer l’inflation. En avril, elle a atteint 6,47 %, son plus haut niveau en sept mois.

La population, consciente de la nature complexe du problème, n’attend pas grand-chose de l’État.

Empochant un billet froissé de 100 shillings [7,5 euros] après avoir servi son dernier client de la journée, Francis Mwangi, épicier sur le marché Valley Arcade de Nairobi, explique que l’économie kényane s’est affaiblie parce que l’opposition, trop faible, n’a pas joué son rôle de contre-pouvoir. Selon lui, le gouvernement qui sortira des élections, quel qu’il soit, n’aura pas les moyens de sauver la situation.

  • “Où trouveraient-ils l’argent pour réduire le coût des marchandises ? Vont-ils encore emprunter de l’argent et faire empirer les choses ?”

Caroline Kimeu et Colleta Dewa

Caroline Kimeu

Journaliste au Guardian & Mail.

https://mg.co.za/

Colleta Dewa

Journaliste au Guardian & Mail.

https://mg.co.za/

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