Édition du 9 juin 2026

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Afrique

Sahel : l’échec du tout-militaire et le retour inévitable de la voie politique

Entre fatigue internationale, isolement diplomatique des régimes sahéliens et impasse sécuritaire, l’ancien responsable mauritanien de l’Union africaine Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa alias Jamal Yessa, interviewé par la radio algerienne, il dresse un constat sévère de la crise au Mali et au Sahel. Pour lui, la victoire militaire promise par les juntes de l’AES est devenue une illusion dangereuse, tandis que la négociation et la médiation apparaissent désormais comme l’unique issue possible.

Écrit par Mohamed AG Ahmedou

Le Sahel n’est plus une priorité internationale :

Le constat est brutal, presque sans appel. Pour Abdel Nasser,ancien responsable au sein du centre de l’Union africaine, il ne s’agit même plus d’une impression mais d’une réalité déjà installée, les crises sahéliennes ont été reléguées à l’arrière-plan des urgences mondiales.

« Les crises africaines sont nombreuses, concomitantes et de faible incidence sur l’économie mondiale », explique-t-il. Dans un monde dominé par les logiques de puissance et les priorités stratégiques des grandes économies, l’Afrique souffre d’un déclassement humanitaire et diplomatique. Selon lui, un phénomène de lassitude internationale vis-à-vis du continent s’est progressivement installé. Pendant que d’autres foyers de tensions mobilisent les ressources et l’attention des puissances mondiales, le Sahel s’enfonce dans une guerre devenue presque routinière aux yeux du monde.
Cette marginalisation intervient pourtant au moment où la crise humanitaire atteint des niveaux alarmants au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Les violences s’étendent géographiquement, les attaques se multiplient et les victimes civiles augmentent de manière exponentielle.

Une Union africaine absente face au drame sahélien :

Le diagnostic porté sur l’Union africaine est particulièrement sévère. Pour Abdel Nasser, l’organisation continentale apparaît aujourd’hui « absente  » de la gestion de la crise sahélienne.L’ancien responsable rappelle que l’Union africaine reste avant tout une union d’États, dépourvue de l’autonomie politique et institutionnelle que possède par exemple l’Union européenne. Cette dépendance limite fortement sa capacité d’action et empêche l’émergence d’une réponse cohérente face à la guerre qui ravage le Sahel.

La situation est aggravée par la rupture entre les régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel et les organisations régionales. Depuis leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, les autorités du Mali, du Burkina Faso et du Niger ne reconnaissent plus à l’organisation ouest-africaine une quelconque légitimité sur les questions sécuritaires. Pire encore, les discours officiels accusent régulièrement la CEDEAO de servir des intérêts étrangers, voire de soutenir indirectement des groupes armés.Pour l’expert mauritanien, cette situation illustre les effets destructeurs de la désinformation politique dans la région. Résultat, ni l’Union africaine ni les organisations régionales ne semblent aujourd’hui capables de porter une médiation crédible ou une initiative diplomatique d’envergure.

Plus inquiétant encore, Ould Ethmane, observe qu’aucune de ces institutions ne défend réellement une solution politique au conflit. Les communiqués officiels privilégient presque exclusivement «  l’éradication du terrorisme » par la force militaire, alors même que cette stratégie montre chaque jour davantage ses limites.

L’AES face au piège de la victoire militaire impossible :

L’ancien responsable africain estime que les régimes militaires sahéliens se sont enfermés dans une logique de guerre totale dont l’issue paraît de plus en plus inaccessible.À l’origine, rappelle-t-il, l’Alliance des États du Sahel reposait sur une idée politiquement séduisante, construire une réponse africaine mutualisée face à l’insurrection djihadiste. Le discours souverainiste et patriotique promettait une rupture avec la dépendance sécuritaire envers les anciennes puissances occidentales.

Mais derrière cette ambition panafricaniste s’est progressivement dessinée une recomposition géopolitique majeure. Les partenaires européens, notamment la France, ont été écartés. Les États-Unis maintiennent une posture ambiguë. Et de nouveaux acteurs se sont imposés dans le paysage sécuritaire sahélien.

La Russie fournit désormais une assistance militaire directe, notamment au Mali, avec l’engagement de combattants russes sur le terrain. La Turquie, quant à elle, s’est imposée comme un partenaire stratégique à travers la vente de drones militaires devenus centraux dans les opérations des armées sahéliennes.

Mais cette militarisation accrue n’a pas produit les résultats promis. « Il n’y a jamais eu autant de violence  », affirme l’ancien responsable mauritanien. Selon lui, les attaques s’intensifient, les groupes armés étendent leur présence et les populations civiles paient le prix le plus lourd.La guerre menée au nom de la souveraineté nationale se transforme ainsi en une guerre d’usure régionale où les États semblent incapables d’imposer un rapport de force décisif.

Le retour inévitable de la négociation :

Pour Abdel Nasser, l’histoire des conflits modernes montre pourtant une constante, les réponses exclusivement militaires échouent presque toujours lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’une solution politique.« Les causes profondes du conflit reviennent tant qu’elles ne sont pas traitées  », insiste-t-il. Les frustrations sociales, les fractures communautaires, la marginalisation territoriale et les crises de gouvernance constituent selon lui le terreau durable de l’insurrection au Sahel.
L’expert mauritanien considère même que l’année 2026 pourrait représenter un tournant décisif. Selon son analyse, le conflit serait entré dans une phase de « maturation  », c’est-à-dire le moment où les différents protagonistes commencent à comprendre qu’ils ont davantage à perdre dans la poursuite de la guerre qu’à gagner dans une paix négociée.Cette fenêtre reste toutefois fragile. Si aucun processus d’apaisement, de médiation ou de reconstruction de la confiance n’émerge rapidement, le risque de propagation de la menace vers les pays du golfe de Guinée deviendra considérable.

L’Algérie, une vision appelée à revenir au centre du jeu :

Dans ce contexte, Abdel Nasser Ould Ethmane estime que la vision défendue depuis des années par l’Algérie finira probablement par s’imposer.Depuis longtemps, Alger plaide pour une approche combinant sécurité, dialogue politique et développement. Une doctrine forgée par sa propre expérience de lutte contre le terrorisme dans les années 1990, où la réponse militaire avait finalement été complétée par des mécanismes de réconciliation et de dialogue national.
L’Algérie dispose également, selon lui, d’une expérience diplomatique importante dans les tentatives de médiation au Mali et au Sahel. Pour cette raison, Jamal Yessa, considère qu’« il n’y a pas d’autre voie » que celle d’une solution politique négociée.

Au-delà des rivalités géopolitiques et des discours souverainistes, le Sahel semble ainsi confronté à une réalité incontournable, aucune armée, aucun drone et aucune puissance étrangère ne pourront, seuls, mettre fin à une crise dont les racines sont à la fois politiques, sociales et historiques.Et pendant que les capitales sahéliennes poursuivent leur fuite en avant militaire, une question demeure : combien de temps encore le Sahel pourra-t-il supporter une guerre sans horizon politique ?

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