Édition du 24 janvier 2023

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Le mouvement des femmes dans le monde

L’Allemagne est le bordel de l’Europe. On estime que 1,2 million d’hommes y achètent du sexe tous les jours

L’Allemagne est connue comme le bordel de l’Europe. C’est un titre durement gagné. Avec plus de 3 000 maisons closes dans le pays, et 500 rien qu’à Berlin, son commerce du sexe représente plus de 11 milliards de livres par an.

Tiré de Entre les lignes et les mots

La prostitution, sous toutes ses formes, est légale en Allemagne, et ce depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Récemment, cependant, les attitudes ont changé. Les citoyens et les hommes politiques exigent que le gouvernement prenne conscience de la réalité de « l’état-proxénète » et considère le terrible tribut que la prostitution fait payer aux femmes et aux jeunes filles.

La « prostitution industrialisée » allemande est horrible, selon les femmes qui y ont survécu. Les lois de ce pays donnent le feu vert aux proxénètes – on les appelle « hommes d’affaires » et « managers » lorsqu’ils achètent et vendent des femmes désespérées. En 2001, Cologne a ouvert le premier bordel avec service au volant au monde, et depuis, d’autres ont suivi. Il existe des « méga-bordels » dans des villes comme Munich et Berlin, qui peuvent accueillir environ 650 clients en même temps et proposent une offre « early bird » comprenant un hamburger, une bière et du sexe. Aux heures creuses, certains bordels proposent des offres « deux femmes pour le prix d’une » et des « happy hours » avec des tarifs réduits.

La légalisation a contribué à l’expansion du commerce du sexe en Allemagne : on estime à 400 000 le nombre de femmes prostituées et à environ 1,2 million le nombre d’hommes (la population de l’Allemagne est d’un peu plus de 80 millions de personnes) qui achètent des services sexuels chaque jour.

Cependant, un nouveau rapport, présenté lors d’une conférence internationale à Berlin la semaine dernière, a largement contribué à modifier le discours sur la prostitution et ses méfaits, dans un pays qui a longtemps défendu et promu l’intérieur du corps de la femme comme un lieu de travail approprié. Ce rapport, intitulé « Les hommes qui paient pour du sexe en Allemagne et ce qu’ils nous apprennent sur l’échec de la prostitution légale » (en cours d’adaptation française), s’appuie sur les réponses de 96 acheteurs de sexe allemands et valide une grande partie de ce que les survivantes du commerce du sexe et des universitaires du droit disent au monde depuis des décennies.

Les répondants de cette étude, âgés de 18 à 89 ans, constituaient un groupe généralement diversifié, allant des chômeurs et d’hommes occupant des emplois non qualifiés à faible revenu jusqu’à des professionnels de haut niveau. Ces prostitueurs ont livré des informations franches sur leurs attitudes, leurs comportements et leurs motivations lorsqu’il s’agit de payer pour du sexe. On leur a posé des questions telles que : comment fonctionne la légalisation ? A-t-elle pour effet d’assurer plus de sécurité aux femmes ? A-t-elle entraîné une réduction de la traite des êtres humains à des fins sexuelles ?

Cette recherche, menée par Mme Melissa Farley, psychologue, constitue la dernière partie d’une étude menée dans six pays sur les prostitueurs, à partir de données issues de longs entretiens avec 763 hommes aux États-Unis, au Cambodge, en Angleterre, en Inde, en Écosse et en Allemagne.

En Allemagne, la Loi sur la prostitution adoptée en 2002 a introduit une légalisation complète qui a classé le commerce du sexe comme une forme de travail, et un « emploi comme un autre ». Les proxénètes sont devenus des hommes d’affaires, et les femmes des « travailleuses du sexe ». Elle a balayé toutes les restrictions de l’après-guerre qui disaient que la prostitution n’était « pas interdite mais… immorale ». Et, malgré les tentatives du gouvernement de régulariser le commerce du sexe, presque aucun proxénète ne payait de taxes : quelque 44 (sur 80 000) femmes prostituées se sont enregistrées comme telles, alors que c’est une obligation légale.

En 2017, suite au lobbying des féministes et aux témoignages de policiers sur la montée de la criminalité et de la violence sous le régime de légalisation, le gouvernement a introduit un certain nombre de restrictions : les proxénètes ne sont plus autorisés à dicter les « services » que les femmes doivent fournir aux clients, les propriétaires de maisons closes doivent demander une licence et les clients ont l’obligation d’utiliser des préservatifs.

« Bien sûr, il n’y avait aucun moyen de faire appliquer ces règlements », me dit Angie*, une survivante allemande du commerce du sexe. « Les proxénètes sont des criminels qui veulent juste gagner de l’argent, et on ne peut pas les obliger à enfiler un préservatif. Nous devions quand même continuer à faire ce qu’on nous disait de faire.  »

En Allemagne, la prostitution est considérée comme une nécessité pour les hommes, et presque bonne pour la société au sens large. Comme le dit un acheteur de sexe : « La nature des hommes est de n’avoir aucun contrôle sur eux-mêmes. Mais parce qu’ils peuvent avoir recours à des prostituées, il y a moins de délits sexuels. » Il ne pourrait pas avoir plus tort : non seulement des infractions sexuelles sont commises contre des femmes prostituées, mais dans les pays où la prostitution est légalisée, les taux de violence masculine ont tendance à être plus élevés que dans les autres.

De nombreux clients allemands interrogés ont constaté des preuves de coercition, de terreur et de violence envers les femmes. Malgré tout cela, ils demeurent tous prêts à payer pour du sexe. « Le système allemand a effectivement légalisé le viol, pour autant qu’il soit commis sur une femme prostituée », a déclaré Alice*, une autre survivante du commerce du sexe.

L’un des arguments utilisés par les partisans de la légalisation est que si les hommes savent qu’ils ne seront pas arrêtés pour avoir acheté du sexe, ils seront beaucoup plus enclins à signaler toute preuve de traite et d’exploitation de mineures. Cependant, sur les 96 prostitueurs allemands interrogés, un seul avait signalé à la police des preuves de trafic.

Le problème est que, comme l’a dit un client : «  Une fois que vous avez payé, vous pouvez lui faire tout ce que vous voulez. » On a demandé aux hommes s’ils étaient conscients de la violence des proxénètes envers les femmes. Beaucoup l’étaient, ayant vu les proxénètes commettre régulièrement des actes violents qui correspondent aux définitions internationales de la torture. Un homme a déclaré : « Il y en avait un [proxénète] qui a vraiment battu une de ses femmes. Avec son poing, deux ou trois fois dans le visage et l’a jetée contre le mur. » Un autre a signalé : « Quand les femmes ne payaient pas assez le proxénète, on leur arrachait les ongles ou on les battait à mort. Les femmes avaient peur et ne disaient jamais rien.  »

Les acheteurs de sexe ne montraient que peu ou pas d’empathie envers les femmes. « C’est comme prendre une tasse de café, quand vous avez fini, vous la jetez », a déclaré l’un d’eux. « C’est comme louer un organe pour 10 minutes », a déclaré un autre.

Il n’y a aucune honte à être un client en Allemagne, ce qui constitue une grande partie du problème. La légalisation est censée réduire la traite, la violence et le commerce sexuel clandestin, mais, comme le souligne le rapport, c’est le contraire qui s’est produit, les activités illégales se développant parallèlement aux activités légales.

Pour eux, les femmes prostituées sont « inviolables » et s’ils ne peuvent pas avoir des relations sexuelles avec qui ils veulent, quand ils veulent et comme ils veulent, ils seront obligés, comme l’a dit un homme, de « violer une vraie femme ». Les trois quarts des hommes interrogés partageaient cette conviction. Comme l’a dit l’un d’entre eux : «  La prostitution est bonne pour la société car les hommes ont une libido excessive et les hommes peuvent s’en défouler sans s’en prendre à d’autres femmes ou à des enfants. »

Jusqu’en 2020, Helmut Sporer était un policier détective chargé d’enquêter et de surveiller la prostitution en Allemagne, y compris la traite internationale. Au cours de sa carrière, Sporer a constaté une détérioration constante tant des conditions de vie des femmes qui sont prostituées que de la réponse apportée par les services de justice pénale pour lutter efficacement contre la prolifération du crime organisé et des abus au sein du système. Pour Sporer, cette détérioration ne s’est pas produite en dépit de la légalisation générale, mais à cause d’elle.

Les prostitueurs allemands semblent comprendre à quel point la prostitution est abusive : « La prostitution ne fonctionne que parce que les hommes sont dominants  », dit l’un d’eux.

Alors qu’est-ce qui pourrait dissuader les hommes de payer pour du sexe ? En Allemagne, il faudrait changer la loi. La légalisation devrait être abrogée et remplacée par une loi qui criminalise l’achat de services sexuels et aide les femmes à sortir du commerce du sexe. Chose incroyable, la plupart des hommes ont admis que rien d’autre ne les arrêterait que d’être inscrits dans un registre des délinquants sexuels ou d’avoir une condamnation pénale. Une telle loi a été adoptée en Suède, en Norvège, en Islande, en Irlande du Nord, au Canada, en France, en Irlande et en Israël, et il est prouvé que cette approche freine le commerce du sexe sous toutes ses formes.

Ne serait-ce pas une ironie amère si le gouvernement allemand était tellement consterné par les propos des prostitueurs que cela lui donnerait l’impulsion nécessaire pour enfin abroger ses lois ? Pour reprendre les mots de Rachel Moran, survivante irlandaise du commerce du sexe et autrice du livre L’enfer des passes (Éditions LIBRE), dont le puissant discours a clôturé la conférence à Berlin :
« Ces hommes ont validé tout ce que [nous] disons depuis des années », a-t-elle déclaré. «  Et je n’ai jamais pensé que je dirais cela, mais ‘merci’ aux prostitueurs allemands pour avoir donné au gouvernement allemand toutes les munitions dont il a besoin pour mettre fin à son commerce du sexe. »
Rachel Moran speaks out against legal prostitution in Germany : https://juliebindel.substack.com/p/a-speech-by-and-a-conversation-with

Julie Bindel
Version originale : https://unherd.com/2022/11/germany-europes-bordello/
Traduction : TRADFEM
Julie Bindel est une journaliste d’enquête, autrice et militante féministe. Son dernier livre s’intitule Feminism for Women : The Real Route to Liberation. Elle écrit également sur la plate-forme Substack.
https://tradfem.wordpress.com/2022/11/16/lallemagne-est-le-bordel-de-leurope-on-estime-que-12-million-dhommes-y-achetent-dus-sexe-tous-les-jours/

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