Par Smith PRINVIL
La capitale haïtienne, désormais fragmentée entre zones rouges et poches de résistance, abrite chaque soir un autre théâtre : celui de la faim, de l’abandon, de la débrouillardise extrême. Dans les rues de Pétion-Ville, au Carrefour de l’Aéroport, dans certains recoins de Delmas ou des places discrètes de Tabarre, des jeunes filles s’exposent au danger, plus par nécessité que par choix. Le sexe tarifé devient l’ultime ressource dans une économie de survie, là où l’État est absent, la famille impuissante, et l’avenir suspendu.
Elles ont 14, 15, parfois 20 ans. Étudiantes décrocheuses, déplacées internes, orphelines ou filles de familles effondrées. Certaines vivaient à Carrefour-Feuilles, à Solino, à Martissant ou à Bel-Air, territoires ravagés par les gangs et les incendies. D’autres viennent de camps d’infortune où les promesses humanitaires se sont évaporées. Elles vendent leur corps comme on vend des mangues au bord de la route – parce qu’il faut manger, se laver, aider les plus jeunes à survivre aussi.
Dans ce Port-au-Prince ravagé, il n’y a plus d’innocence. Il n’y a que la débrouille. Le commerce sexuel n’est pas ici un choix libertaire ou une revendication de pouvoir. Il est un appel au secours. Une stratégie de survie. Une transaction quotidienne entre précarité extrême et danger permanent.
On pourrait croire que la violence dissuade. Au contraire, elle fait partie du décor. Quand les filles sortent le soir, elles savent qu’elles risquent autant un viol qu’une rafle, un assassinat qu’un simple mépris. Mais elles y vont quand même. Parce que les besoins sont primaires : une bouteille d’eau, un peu de riz, une recharge pour le téléphone, un savon pour laver le peu de dignité qu’il leur reste.
Et qui paie ? Qui "consomme" ? Des policiers, des politiciens, des employés d’ONG, des petits commerçants, parfois même des bandits. La société toute entière. Celle-là même qui les juge en silence le matin, les désigne du doigt à l’église, mais les sollicite une fois la nuit tombée.
Ce n’est pas un simple fait divers. C’est une tragédie sociale. Une preuve accablante de la faillite de l’État haïtien, mais aussi de l’indifférence d’une société qui a normalisé l’exploitation des plus vulnérables. Là où il aurait fallu des bourses scolaires, on trouve des hôtels miteux. Là où il aurait fallu des centres d’accueil et de protection, on trouve des rues sombres et des trottoirs hostiles. Là où il aurait fallu une politique publique, on trouve le silence.
Il est temps de dire les choses. Ce pays ne peut pas continuer à tolérer l’indicible, à normaliser l’exploitation sexuelle des mineures, à détourner le regard face à une forme moderne d’esclavage. Il faut un sursaut, une levée d’indignation, une mobilisation collective pour que ces jeunes filles retrouvent ce qu’on leur a volé : leur avenir.
Chaque fois qu’une fillette est contrainte de vendre son corps pour manger, c’est toute la nation qui se prostitue un peu plus. C’est l’image de Dessalines que l’on piétine. C’est le rêve d’un peuple souverain qu’on prostitue sur l’autel du désespoir.
Port-au-Prince brûle, gémit, s’enfonce. Mais au cœur de cette nuit, il y a des voix qu’il faut entendre. Et des combats qu’il faut mener, non pas demain, mais aujourd’hui. Maintenant.
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