Tiré de Entre les lignes et les mots
Au cours de la journée, certaines ont rejoint des manifestations dans 15 lieux clés à travers le pays, tandis que d’autres sont restées chez elles, faisant de leur absence une condamnation de la façon dont cette crise a déjà privé les femmes de leur sécurité, de leur souveraineté et de leur pleine participation à la société. Vêtues de noir en signe de solidarité avec les victimes et les survivantes, les femmes se sont allongées pendant 15 minutes à midi, en hommage poignant et vivant aux 15 femmes assassinées chaque jour.
Vendredi en fin d’après-midi, le Dr Bongani Elias Sithole, directeur du Centre national de gestion des catastrophes (NDMC), a officiellement classé la violence sexiste et le féminicide comme une catastrophe nationale, soulignant que la crise répondait aux critères juridiques requis pour une telle désignation. La veille, le président Cyril Ramaphosa avait reconnu l’urgence de la question lors d’une conférence de presse précédant le sommet du G20, laissant entendre une intervention officielle de l’État. À son tour, Women for Change a salué cette décision comme une victoire du mouvement de grève, annonçant que les femmes du pays « avaient gagné ».
Pour beaucoup, cependant, la réponse du gouvernement a été perçue comme une tentative timide de limiter les dégâts plutôt que comme un véritable examen de conscience. La grève a coïncidé avec une série de manifestations autour du Nasrec Expo Center, où se tenait le sommet. Parmi celles-ci figuraient une manifestation de l’Opération Dudula (un groupe populiste d’extrême droite appelant à l’expulsion massive des migrants africains), une manifestation contre le gouvernement de l’African National Congress organisée par le MK Party de l’ancien président déchu Jacob Zuma, et une manifestation de l’All United Amhara Association contre la présence du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, invoquant la persécution continue du peuple Amhara. Alors que les puissances politiques et économiques mondiales se réunissaient à Johannesburg, le gouvernement semblait désireux de projeter une image de stabilité politique et d’autorité morale, d’autant plus que le gouvernement américain brillait par son absence, continuant à proférer des accusations sans fondement de soi-disant « génocide blanc ». Ironiquement, le confinement de ces manifestations sous le couvert de l’ordre public a renforcé l’image que l’Afrique du Sud se donne d’elle-même comme l’une des rares démocraties africaines engagées en faveur d’une société civile dynamique et robuste.
Ce n’était pas la seule initiative visant à nettoyer la ville. Dans les jours qui ont précédé le sommet, Johannesburg est devenue méconnaissable pour ses propres habitant·Ês. Les feux de circulation cassés clignotaient de toutes les couleurs, les nids-de-poule ont été bouchés à la hâte avec du ciment, les lampadaires ont été remis en état et les sans-abri et les commerçants informels ont été chassés de la vue du public, tandis que la présence policière était renforcée le long des axes stratégiques. Le spectacle semblait prévisible, presque satirique. Alors que les Sud-Africain·es plaisantaient ouvertement sur la précipitation théâtrale à montrer une gouvernance compétente dans une ville qui était depuis longtemps en déclin visible, il était révélateur que de telles mises en scène soient devenues monnaie courante dans un pays dont la principale préoccupation semble être de préserver l’image de son centre économique en tant que « ville africaine de classe mondiale ».
Sur le papier, le G20 Women’s Shutdown a techniquement atteint son objectif. Pourtant, l’annonce du gouvernement sur la violence sexiste et le féminicide n’a pas été considérée comme un véritable triomphe. Dans un contexte d’inégalités croissantes, d’un marché du travail fracturé et d’un mécontentement politique grandissant, le shutdown a révélé les limites de la résistance passive dans un pays où la majorité des Sud-Africain·es ne peuvent tout simplement pas se permettre d’arrêter de travailler, même pour une journée. Pour celles qui ont pu prendre congé, la question demeure : cette forme de résistance a-t-elle un réel poids si elle est tacitement sanctionnée par des employeurs dont l’engagement envers les femmes se limite à un simple communiqué de presse ?
Les réseaux sociaux ont été brièvement inondés d’images fortes de femmes immobiles vêtues de noir, comme pour préfigurer les pertes humaines continues dues à la violence masculine dans le pays. Mais ces images se sont rapidement dissoutes dans le tourbillon des contenus en ligne. Même les marches elles-mêmes, sincères, solennelles, nécessaires, semblaient douloureusement familières à ceux qui s’étaient mobilisés après les meurtres de Karabo Mokoena, Uyinene Mrwetyana, Reeva Steenkamp, Mpho Hlongwane, Kirsten Kluyts et d’autres dont les noms ont fait ou ne font pas la une des journaux.
Ce rituel d’indignation risque d’engendrer une sorte d’engourdissement. À la suite des manifestations, le débat public s’est rapidement tourné vers la dénonciation des « activistes performatives », cette ennuyeuse bande d’escrocs qui diffusent leur progressisme en ligne sans aligner leurs actions sur leurs valeurs déclarées. Malheureusement, même cette critique semble douloureusement familière, soulignant la cannibalisation qui s’installe souvent dans les mouvements sans orientation claire ni stratégie concrète. La résistance passive a autrefois constitué une menace directe pour l’État d’apartheid, qui dépendait de la main-d’œuvre noire bon marché qu’il exploitait, dévalorisait et réprimait systématiquement. Aujourd’hui, dans une économie marquée par le chômage, l’informalité et l’extrême précarité, la plupart des Sud-Africain·es ne disposent plus du tampon économique qui faisait autrefois du retrait massif une forme d’action collective véritablement disruptive. La question n’est plus seulement de savoir comment résister, mais ce que signifie encore la résistance lorsque l’État n’a plus besoin de notre consentement pour nous laisser tomber.
Khanya Mtshali, rédactrice
Africa Is a Country, Courriel du 24 novembre 2025
Traduit par DE
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