Édition du 20 janvier 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

L’affaire Epstein réveille une colère féministe familière

Les courriels d’Epstein sont accablants, mais guère surprenants.

Ma réaction ressemble à cette célèbre scène de Casablanca où le capitaine Renault déclare à Rick : « Je suis choqué — choqué — de découvrir qu’on joue ici », quelques secondes avant qu’on ne lui remette ses propres gains. Mais ces courriels ne sont qu’un élément d’un problème plus vaste : jusqu’où ce pays et les systèmes que nous avons créés — de la plus petite juridiction jusqu’à la scène nationale — sont prêts à aller pour préserver le pouvoir des hommes au détriment du corps des femmes.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Nous avons toujours su que le président Trump devait figurer dans les dossiers Epstein. Le président a tenté d’en faire un problème «  Démocrate » en exigeant que le ministère de la Justice enquête sur les Démocrates ayant des liens avec M. Epstein. Puis, percevant peut-être le mécontentement de sa base MAGA, il a annoncé son soutien à la publication des dossiers, écrivant sur son compte « Truth Social » : « Nous n’avons rien à cacher.  »

M. Trump a raison. Il n’a rien à cacher puisqu’il n’a rien à perdre. Quel que soit le contenu de ces dossiers, cela ne suffira sûrement pas à le détrôner. Du moins pas encore. Même ceux qui ont exprimé une certaine forme de remords — Larry Summers, par exemple (ex-président de l’université Harvard) — ont mis des années. D’autres hommes cités, comme Steve Bannon, Peter Thiel, Noam Chomsky et Michael Wolff, ont cherché à se distancer de M. Epstein ou n’ont pas répondu aux demandes de la presse.

Nous avons déjà vécu cela. Pour beaucoup, la saga Epstein rappelle le mouvement#MeToo, autrefois porteur d’espoir, quand il semblait possible de réformer les systèmes dominés par les hommes qui maintenaient les femmes au sol. Le mouvement a conduit à la condamnation de quelques hommes, mais il a aussi nourri une réaction violente qui nous rappelle que notre pays n’a jamais réellement protégé les femmes. Cette réaction a également, peut-on dire, contribué à la réélection de M. Trump, qui a présidé une ère peut-être unique par sa volonté de sacrifier les institutions démocratiques et certaines normes américaines, dans le but de contrôler les femmes.

Au moment où j’écris ces lignes, une proposition de la Maison-Blanche vise à réduire le statut du Bureau de lutte contre les violences faites aux femmes au sein du ministère de la Justice et à en diminuer le budget déjà minimal de près de 30%. Cela dévasterait les centres d’hébergement, les programmes d’aide et les mesures de prévention de la violence, et accroîtrait le danger pour les victimes de violences conjugales et familiales dans tout le pays.

Dans le même temps, un rapport sur les décès violents de filles et de femmes entre 2014 et 2020 a constaté que l’adoption de lois restreignant l’accès à l’avortement étaient associées à une hausse de 3,4% des homicides liés à la violence conjugale. Nous mourons en raison de notre absence de choix. On estime qu’une femme sur 20 aux États-Unis tombe enceinte à la suite d’un viol ou d’une contrainte sexuelle — soit environ six millions de femmes ayant une grossesse due à la violence. Six millions. Les deux tiers des femmes tombées enceintes après un viol ont été blessées durant l’agression.

Êtes-vous aussi en colère que moi ? La misogynie, si banale dans l’ensemble du mode opératoire de M. Trump, légitime des systèmes qui privilégient les libertés masculines au détriment de la vie des femmes. Un jeune homme de l’Oklahoma, Jesse Mack Butler, risquait récemment des décennies de prison pour avoir agressé sexuellement deux adolescentes, lesquelles ont toutes deux affirmé qu’il les avait étranglées (il avait alors 16 et 17 ans, et en a aujourd’hui 18). Il a étranglé l’une d’elles si violemment que son médecin lui a dit qu’elle avait eu de la chance de survivre, selon l’organisation Oklahoma Watch. Mais un accord a été conclu et il a finalement écopé de travaux d’intérêt général et d’un suivi psychologique obligatoire.

Comparez son cas à celui d’une femme avec qui je me suis entretenue, actuellement incarcérée à l’établissement correctionnel pour femmes de Caroline du Nord. Une nuit de 2012, cette femme, Latina Ray, et son partenaire sexuel, Lawrence McQueen, se sont disputés. Elle m’a dit qu’il l’avait frappée à de nombreuses reprises. Mais cette nuit-là était différente. Ce soir-là, expliqua Mme Ray, M. McQueen utilisa la crosse d’une arme pour l’agresser. Elle dit qu’il l’a battue si violemment qu’il lui a fracturé un os du visage, la rendant aveugle d’un œil. Ils se sont battus pour prendre le contrôle de l’arme et elle a réussi à attraper cette arme et à tirer, le tuant. Elle a été assignée à un avocat commis d’office. Mais Latina Ray était noire et pauvre, et elle savait qu’elle ne pouvait pas confier son avenir au système judiciaire. Elle accepta donc un accord de plaider-coupable. Sur sa photo judiciaire, on distingue son œil mutilé.

Nos lois sur la légitime défense stipulent que si vous êtes sur le point d’être tué-e ou de subir de graves blessures, vous avez le droit de vous défendre. Pas Latina Ray. Elle, avait droit à encaisser les coups et à se taire. C’est ce que sa vie jusque-là lui avait appris. Beaucoup des victimes de M. Epstein — plus d’un millier — connaissaient aussi ces leçons.

La même violence perpétrée contre ces femmes dans la vie réelle est de plus en plus reproduite sur les plateformes en ligne. Sora 2, l’outil vidéo génératif d’OpenAI, aide des créateurs sur TikTok et X à produire de fausses vidéos d’étranglement mettant en scène des adolescentes représentées en train de se débattre, pleurer et tomber.

Les victimes de vidéos deepfakes sont majoritairement des femmes, et une étude de 2019 a révélé que 96% de ces vidéos étaient pornographiques et non consenties. Ces technologies servent d’outils de recrutement pour ceux qui veulent faire reculer les droits des femmes. Les femmes membres du Congrès ont 70 fois plus de risques d’être ciblées par de la pornographie deepfake que leurs homologues masculins. Jusqu’à présent, les entreprises technologiques n’ont guère montré de volonté de réguler leurs algorithmes de manière adéquate. Pendant ce temps, notre président dit à une journaliste : « Silence, grosse truie », sans conséquence.

Étant donné la domination masculine dans les entreprises technologiques, parmi les décideurs politiques, les juges, les policiers et même les joueurs sur les plateformes de jeux vidéo, peut-être devrions-nous nous y attendre, nous les femmes. Peut-être devrions-nous encaisser et nous taire. Est-ce là le prix à payer pour vouloir une vie au-delà des couches et des repas ? La question est rhétorique, bien sûr, car nous subissons la violence masculine depuis bien plus longtemps que nous n’avons nos belles petites carrières.

Des carrières que certaines femmes, de manière déroutante, estiment ne pas mériter. Le mois dernier, Helen Andrews, invitée récente du podcast Interesting Times de Ross Douthat, a écrit un article dans le magazine Compact affirmant que la féminisation du monde du travail avait entraîné la montée de la «  cancel culture » et du « wokisme ». Ce phénomène, disait-elle, annonçait le déclin de nombreuses institutions, y compris notre système juridique. Elle cite comme preuve que près de 60% des étudiants en droit l’an dernier étaient des femmes. Elle écrit cela tout en sachant, je suppose, que les États-Unis ne disposent toujours pas d’une loi fédérale contre le viol conjugal — si bien que, si les femmes sont en train de « ruiner » notre système juridique par leurs émotions prétendument excessives, elles se montrent remarquablement lentes. Apparemment, notre simple présence annoncerait un effondrement systémique imminent.

Mme Andrews ignore un fait gênant : les femmes sont peut-être plus nombreuses à entrer en faculté de droit, mais leur carrière stagne souvent vers 30 ou 40 ans, période où elles souhaitent avoir des enfants. Mme Andrews suggère que les reculs en matière de féminisation du travail se résorberaient une fois que les hommes quitteraient les postes de pouvoir en politique, business et milieu universitaire. Mais si tel était le cas, le nombre d’institutions universitaires d’élite dirigées par des femmes ne serait pas aussi bas : en 2022, seulement 22% d’entre elles étaient dirigées par une femme. Les femmes ne représentent aussi que 14% des dirigeants du secteur technologique mondial, et l’ONU estime qu’il faudra près d’un siècle avant d’atteindre la parité dans les postes de direction.

Alors oui, j’ai le droit d’être en colère. Nous l’avons toutes et tous. Ces derniers jours, je ne compte plus le nombre d’amies qui m’ont confié être bouleversées par cette affaire Epstein, ravivant le souvenir de leurs propres agressions par des hommes. La promesse du mouvement#MeToo semble plus lointaine que jamais.

Parmi les femmes qui m’ont contactée se trouvait une amie et collègue, Rebecca Hamilton, qui a écrit dans The Washington Post qu’elle avait été violée des années auparavant par quelqu’un ayant un pouvoir et une autorité considérables sur elle. Elle expliquait qu’il lui avait fallu deux ans pour signaler son viol. «  Ce qui est terrible dans l’actualité actuelle », m’a-t-elle écrit dans un courriel, « c’est l’impression que j’ai presque laissé ma vie dans la bataille pour empêcher un seul individu fortuné d’avoir un accès illimité aux jeunes femmes — un objectif déjà modeste — et qu’entre-temps, il n’était qu’un rouage d’une structure globale conçue pour permettre encore plus de violences. »

Son histoire nous rappelle que nous avons le droit d’exiger une vie à l’abri de la violence masculine. Nous avons le droit d’exiger davantage de nos dirigeants, d’exiger une enquête transparente sur les dossiers Epstein, d’exiger que les auteurs de ces crimes rendent des comptes, indépendamment de leur affiliation politique ou de leur influence culturelle, d’exiger justice pour les enfants et les femmes victimes du trafic orchestré par M. Epstein, et, peut-être plus que tout, d’exiger un changement réel forçant un système brisé à se réinventer.

En attendant, nous avons le droit d’exprimer toute notre colère, et, messieurs, franchement, nous apprécierions un moment de gratitude de votre part pour le fait que nous n’avons pas encore réduit en cendres cette foutue entreprise humaine.

Je ne m’attends pas à ce que les dossiers Epstein révèlent quoi que ce soit que nous ne sachions déjà, ni qu’ils aboutissent à des poursuites pénales. Mais, de la même façon que la misogynie venant d’en haut se réplique dans toute la culture, je crois encore qu’un changement significatif peut se produire. Peut-être que les dossiers Epstein serviront d’avertissement aux puissants : lorsque les fautes commises dans la vie privée sont aussi graves que celles révélées dans la saga Epstein, elles appellent des conséquences publiques.

La plupart des personnes ayant réussi à demander des comptes à M. Trump ont été des femmes, à commencer par E. Jean Carroll. Et il était encourageant de voir comment les représentantes Nancy Mace, Lauren Boebert et Marjorie Taylor Greene n’ont pas flanché face aux pressions de M. Trump. Ces femmes nous ont montré le courage d’exiger davantage de ces systèmes. Et plus que tout, elles nous ont montré que nos vies méritent d’être défendues.

Rachel Louise Snyder, professeure de littérature et de journalisme à l’American University et chroniqueuse au New York Times. Ce texte a paru en anglais dans le New York Times le 22 novembre 2025.
Traduction : Julie Drolet
https://tradfem.wordpress.com/2025/11/24/laffaire-epstein-reveille-une-colere-feministe-familiere/

Usa, il caso Epstein riaccende la rabbia femminista
https://andream94.wordpress.com/2025/11/28/usa-il-caso-epstein-riaccende-la-rabbia-femminista/
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