Édition du 27 septembre 2022

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Planète

L’Europe repeint en vert le gaz fossile et le nucléaire

Le Parlement européen a voté mercredi 6 juillet pour que certains investissements dans le gaz et le nucléaire soient classés comme verts. La France a été à la manœuvre de cette vaste opération de greenwashing qui pourrait, en l’état, générer de nouveaux flux d’argent vers la Russie.

6 juillet 2022 | tiré de mediapart.fr | Photo : La centrale nucléaire de Tihange, en Belgique. 24 janvier 2022. © Photo Eric Lalmand / Belga Mag / Belga via AFP

Le gaz fossile et le nucléaire sont-ils des énergies nécessaires à la transition écologique de l’Europe ? Oui, ont tranché mercredi 6 juillet les parlementaires en session plénière à Strasbourg.

Les eurodéputé·es devaient valider ou poser leur veto à la proposition de la Commission européenne d’inclure le gaz et le nucléaire dans la « taxonomie verte ». Ce terme technique désigne un outil essentiel pour la transition énergétique : il s’agit de la classification écologique des différentes activités industrielles afin de réorienter des milliards d’euros de fonds privés vers des projets vertueux pour le climat.

L’an dernier, la Commission européenne a émis une série d’actes délégués – des textes juridiques contraignants – pour, entre autres, labelliser le solaire et l’éolien comme des énergies vertes (ici et ).

Puis le 2 février dernier, la Commission a proposé un acte délégué complémentaire pour inscrire dans la taxonomie verte le gaz fossile et le nucléaire comme des énergies dites « de transition ».

Un contre-sens climatique total. En effet, pour limiter les dérèglements climatiques, il faudrait laisser dans nos sous-sols plus de la moitié des réserves mondiales de gaz. « Les scientifiques du Giec estiment qu’à l’échelle mondiale, l’usage du gaz doit réduire de 70 % d’ici à 2050 par rapport aux niveaux de 2019. Même Werner Hoyer, le président de la Banque européenne d’investissement, a déclaré l’an dernier que “le gaz est fini” », rappelle Clémence Dubois, responsable France de l’ONG écologiste 350.org.

De plus, en raison des pollutions et des déchets générés par l’industrie atomique, le nucléaire ne répond pas à l’un des principes clés de la taxonomie verte qui vise à ce que toutes les technologies incluses « ne nuisent pas de manière significative » à l’environnement. À cela s’ajoute le temps de construction beaucoup trop long des réacteurs nucléaires, qui fait que l’atome ne peut être considéré comme une énergie de transition face à l’urgence climatique.

Hold-up sur la transition énergétique

La proposition de Bruxelles avait en début d’année provoqué une levée de boucliers (lire ici à ce sujet). Et la France avait été sous le feu des critiques pour son lobbying forcené en faveur du nucléaire, au point de soutenir les revendications pro-énergies fossiles des pays gaziers (lire ici).

Paris a en effet noué une alliance inédite avec les pays d’Europe centrale peu ambitieux en matière climatique, telles la Tchéquie, la Hongrie gouvernée par le nationaliste Viktor Orbán, ou la Pologne dirigée par un gouvernement ultra-conservateur qui refuse de mettre fin à ses exploitations charbonnières.

La raison de ce curieux soutien de la France aux revendications gazières de ces pays réside dans le fait qu’elle a demandé en contrepartie leur appui pour que le nucléaire soit considéré comme une énergie climato-compatible dans la taxonomie.

Emmanuel Macron ayant annoncé la relance du nucléaire en novembre dernier, Paris a plus que jamais besoin du soutien politique et financier de l’Union européenne (UE) pour ériger ses nouveaux réacteurs.

L’agression russe en Ukraine depuis le 24 février a cependant changé la portée politique de cette inclusion du gaz et de l’atome dans la taxonomie verte. L’acte délégué de la Commission européenne pourrait bénéficier au régime de Vladimir Poutine.

Les exportations de gaz russe vers l’Europe sont en effet l’un des moteurs financiers de l’action militaire de la Russie en Ukraine. Depuis le début de la guerre, l’UE a déjà acheté pour plus de 28 milliards d’euros de gaz fossile russe.
Par ailleurs, Rosatom, le géant public russe du nucléaire, est le premier exportateur mondial de centrales nucléaires. La firme est un partenaire de longue date de l’industrie atomique française, notamment pour fournir du combustible nucléaire à sept réacteurs en Europe.

Nikolaï Shulginov, le ministre russe de l’énergie, a été jusqu’à confier en février que cet acte délégué de la Commission européenne apporterait à son pays « une série d’opportunités ».

Greenpeace a publié en mai dernier un rapport estimant que la Russie pourrait gagner 32 milliards d’euros d’ici à 2030 via de nouveaux projets gaziers financés grâce à la taxonomie verte. De même, l’inclusion du nucléaire permettrait à Rosatom de bénéficier d’une part importante des potentiels investissements dans cette énergie, estimés à 500 milliards d’euros d’ici à 2050.

Dans cette même étude, l’ONG a dévoilé comment des firmes russes de l’énergie, telles Gazprom ou Rosatom, ont, tout comme la France, fait pression à Bruxelles pour que le gaz et le nucléaire soient inscrits dans la taxonomie verte.

En quatre ans, ces entreprises russes ont pu rencontrer au moins 18 fois des commissaires et des hauts fonctionnaires de l’UE, soit directement, soit par l’intermédiaire de lobbies.

Débats houleux

La veille du vote de l’acte délégué de l’exécutif européen, les eurodéputé·es ont eu le 5 juillet un débat agité dans l’hémicycle du Parlement à Strasbourg.
Après que Mairead McGuinness, la commissaire aux services financiers, a parlé d’un « texte pragmatique et réaliste face à une situation d’incertitude », Bas Eickhout, eurodéputé vert néerlandais, a épinglé Emmanuel Macron, déclarant que cette taxonomie était « un pur jeu politique joué par la France, avec des critères écrits par la France, ne profitant qu’à la France ».

Le sujet divisait au sein même des conservateurs du Parti populaire européen. Ainsi, Markus Ferber, parlementaire allemand de droite, a plaidé : « Cet acte délégué n’est pas à la hauteur des attentes : il ne se fonde pas sur des recommandations scientifiques. »

Le Français Gilles Boyer, du parti Renaissance, le groupe de La République en marche, a quant à lui lancé : « Personne ne dit que le gaz et le nucléaire sont des énergies vertes, mais elles sont temporairement indispensables à la transition. Nous devons utiliser tous les outils pour nous passer en priorité du pétrole et du charbon. »

Les propres experts de la Commission européenne se sont prononcés contre cette classification.
Manon Aubry, eurodéputée française de gauche.

Malgré tout, mercredi 6 juillet, 328 eurodéputé·es, essentiellement conservateurs, d’extrême droite, ainsi que les libéraux de Renaissance se sont prononcé·es pour l’acte délégué climaticide de la Commission européenne, contre 278 voix.
Pascal Canfin, élu Renaissance et président de la commission environnement du Parlement européen, s’est félicité de ce vote arguant que « la taxonomie nous aidera à faire face à l’urgence climatique à laquelle nous sommes confrontés ».

« Les propres experts de la Commission européenne se sont prononcés contre cette classification, s’est indignée auprès de Mediapart l’élue européenne insoumise Manon Aubry. C’est un greenwashing honteux, une mine d’or pour Vladimir Poutine et un contre-sens complet avec la politique européenne de sortie de la dépendance du gaz russe ! »

Aurore Lalucq, eurodéputée française au groupe de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates, a pour sa part dénoncé « une faute historique de la Commission européenne ». Et d’ajouter : « C’est une erreur scientifique, mais aussi démocratique. Nous sommes le continent du Green Deal, et le message politique envoyé avec ce vote, c’est qu’une énergie fossile est... verte. C’est terrible. »

Des pays européens, à l’instar de l’Autriche et du Luxembourg, ont déjà annoncé qu’ils saisiraient la Cour de justice de l’UE, seule voie encore disponible pour contester cet acte délégué.
Mickaël Correia

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