Édition du 9 juin 2026

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Asie/Proche-Orient

L’absence de justice en Syrie

« Aucun des criminels du régime d’Assad n’aurait imaginé qu’un jour viendrait où il serait tenu de rendre compte de ses crimes ; ils se croyaient éternels et pensaient que quiconque s’opposait à eux ou leur tenait tête était voué à être éternellement perdant. (...) De même aujourd’hui, aucun des auteurs de crimes liés au régime post-Assad, qu’ils aient commis ces crimes avant ou après la chute d’Assad, n’imagine qu’il pourrait se retrouver dans la même situation que celle des criminels du régime d’Assad aujourd’hui. »

Tiré d’Europe solidaire sans frontière.

Aucun des criminels du régime d’Assad n’aurait imaginé qu’un jour viendrait où il serait tenu de rendre compte de ses crimes ; ils se croyaient éternels et pensaient que quiconque s’opposait à eux ou leur tenait tête était voué à être éternellement perdant. Il ne leur était pas venu à l’esprit qu’ils pourraient vivre les moments d’humiliation qu’ils vivent aujourd’hui, eux qui avaient l’habitude d’humilier les gens et de bafouer leurs droits sans aucune retenue. De même aujourd’hui, aucun des auteurs de crimes liés au régime post-Assad, qu’ils aient commis ces crimes avant ou après la chute d’Assad, n’imagine qu’il pourrait se retrouver dans la même situation que celle des criminels du régime d’Assad aujourd’hui. Or, si l’idée d’une responsabilité pénale venait à effleurer l’esprit du criminel, cela lui gâcherait son crime ; cette idée doit donc rester loin de son esprit, soit en raison des tendances criminelles inscrites dans sa psychologie, qui le plongent entièrement dans le crime sans qu’il ne pense à ce qui viendra après, soit parce qu’il se sent à l’abri, ce qui lui permet de laisser libre cours à ses instincts en toute sérénité ; il ne se contente pas de commettre le crime, mais en fait un art et s’en vante, car il trouve des gens pour l’applaudir. C’est ainsi que l’on peut définir le système politique des pays semblables à la Syrie : une usine à criminels.

Être criminel au sein du régime politique en place signifie être protégé ; si « votre régime » venait à tomber, vous perdriez cette protection, et c’est alors que la justice pourrait s’abattre sur vous. Le fait de croire en l’éternité d’un système politique affranchi des contraintes civiles, de la surveillance de la presse et d’un pouvoir judiciaire indépendant et respecté alimente chez les membres du régime une tendance à bafouer les droits des gens jusqu’à commettre des crimes. Telle est la tradition politique bien ancrée dans nos pays, où le système politique représente tout, où il est l’unique sujet et où tout ce qui se trouve en dehors n’est qu’un objet de domination et de mépris. Le système peut ainsi faire d’un criminel un héros s’il le souhaite, ou le traduire en justice comme il le mérite s’il le souhaite également. Il n’existe aucune volonté interne supérieure à la sienne ni équivalente à celle-ci.

Dans notre tradition bien établie, il n’existe pas de volonté civile active en dehors du pouvoir politique ; ainsi, la définition « objective » du crime est sans valeur. Nous entendons par là une définition indépendante des humeurs politiques ; seule la définition politique variable du crime fait autorité. En effet, chaque régime politique redéfinit le crime, punissant ou pardonnant selon son bon vouloir et son bon plaisir. Telle est notre tradition politique, si profondément enracinée que le spectacle de la mise en cause et de l’humiliation de criminels qui pensaient échapper à toute responsabilité ne dissuade pas ceux qui détiennent le pouvoir de suivre la même voie criminelle que leurs prédécesseurs. Chaque régime reprend le chemin tracé par son prédécesseur. Une tradition qui transcende les fluctuations politiques, une tradition qui est restée à l’abri de toute remise en cause lors des révolutions arabes qui ont visé à « renverser le régime » et qui, dans plusieurs pays, dont la Syrie, ont conduit à accepter l’inacceptable pour se libérer d’un « régime » qui utilisait le crime pour se maintenir au pouvoir.

C’est ainsi que le régime post-« régime » a pu reconstituer le vieil ordre des choses, s’érigeant en autorité pour définir le crime. Ce qui a privé la société de la possibilité de se doter d’un système judiciaire indépendant, opposé au crime par principe et capable d’imposer sa justice. Cela a également ouvert la voie à la corruption de la conscience publique en l’impliquant dans une équation politique qui accepte le crime comme moyen de punir le crime. Nous manquons toujours d’une institution judiciaire dont les juges auraient pour seule référence la justice, et la justice reste vulnérable à la manipulation car elle reste entre les mains d’auteurs de crimes protégés par la force et par une opinion publique qui ne trouve pas d’alternative dotée à la fois de force et d’intégrité.

Ce qui est constant dans nos pays, c’est que les régimes militaro-policiers bloquent les voies du changement politique pacifique, tout en s’obstinant à créer davantage de raisons qui justifient ce changement, de sorte que la violence reste la seule voie. et cette voie, outre le coût exorbitant qu’elle exige du pays, conduit à l’émergence d’entités militaires opposées qui, dans leurs relations internes et leurs pratiques, ressemblent à l’entité qu’elles combattent. C’est inévitable, car le respect unilatéral des principes humanitaires et du droit international rendra cette partie vulnérable à une défaite militaire face à un adversaire brutal qui ne respecte ni loi ni valeur. Nous nous retrouverons alors confrontés à un conflit militaire entre des parties qui commettent des crimes, chacune trouvant une justification à ses crimes et le soutien de ses partisans. Et comme il n’est pas possible de faire la part des choses entre les auteurs de crimes, on aboutit, dans de tels conflits, à ce que la victoire de n’importe quelle partie conduise à un régime « d’élite » de même nature politique et psychologique. Et c’est ainsi que l’on recommencera à tracer le même cercle.

Le risque dans de tels conflits violents au contenu politico-intellectuel atrophié comme on en a connu lors de révolutions visant à « renverser le régime » qui ont secoué les pays arabes, dont la révolution syrienne, c’est que le principe d’identité l’emporte sur l’idée de liberté, qu’il s’agisse d’une identité organique antérieure au conflit (confessionnelle, religieuse, ethnique, clanique… etc.) ou d’une identité partisane émergente qui se sclérose dans le conflit, perd son sens politique et devient incapable de voir ses propres crimes tout en pointant du doigt ceux de l’adversaire. Dans ce type de conflits, c’est la demande pour les éléments les plus sectaires et violents qui augmente, ce qui chasse la rationalité politique et ouvre un marché florissant à l’étroitesse d’esprit identitaire qui menace le destin de tout le pays, comme c’est le cas en Syrie aujourd’hui et dans plus d’un pays arabe qui a été balayé par la vague de violence.

Le plus dangereux serait que cette dynamique parvienne à polariser l’élite rationnelle de la société, l’amenant à accepter certains crimes et à en rejeter d’autres, ce qui revient à affaiblir la rationalité ou même à chasser la raison, la rendant incapable de contrer la tendance des violents à saper les fondements de l’État de droit et de l’indépendance de la justice. Si Abd al-Rahman al-Kawakibi (un des premiers théoriciens du nationalisme arabe. Critique acerbe du despotisme et de la tyrannie) avait raison d’affirmer qu’il ne faut pas résister à la tyrannie par la violence, il n’en reste pas moins qu’il est difficile d’éviter le conflit violent sous des régimes qui ferment toutes les voies du changement pacifique. Dans ces conditions, le seuls chemin qui reste, ce serait que les élites rationnelles conservent leur équilibre et jouent leur rôle dans le développement d’une action civile qui s’oppose à l’autoritarisme, et dans la formation d’une conscience publique qui rejette par principe le crime et la violation des droits.

Rateb Shabo

• Traduction DeepL revue par Pierre Vandevoorde pour ESSF, relue par l’auteur.

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Rateb Shabo

Rateb Shabo est né en 1963. Il est chirurgien, traducteur de l’anglais et écrivain. Il est actuellement réfugié politique en France. Il a été détenu 16 ans dans les prisons syriennes (1983-1999). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels « Le monde de l’islam à ses débuts » (en arabe, non traduit), le récit de ses années de prison (« Achter deze Muren »-« derrière ces murs-là » disponible en arabe et en néerlandais) et « Une histoire du Parti de l’Action Communiste en Syrie (1976-1992) », non traduit.

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