Édition du 12 mai 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

L'action politique des organisations syndicales québécoises : la nécessité de dépasser une politique de pression, de dialogue social et de neutralité partisane

Ce texte se veut une analyse de la partie du Document de réflexion sur les États généraux du syndicalisme portant sur le rôle politique des syndicats et sur les résultats de la large consultation menée sur le sujet. Il s’agit d’en faire une analyse de classe afin d’en tirer quelques leçons stratégiques favorisant le développement de l’action politique des syndicats au Québec.

Les contours de la stratégie politique dominante des syndicats québécois

Le document soumis au débat par les organisations syndicales québécoises lors des États généraux du syndicalisme pose avec une clarté certaine les coordonnées de l’action politique syndicale. Cette action s’articule autour de trois axes — l’encadrement du travail et des lois, les enjeux professionnels et sectoriels, les enjeux socio-économiques larges — et mobilise une gamme de moyens allant de la négociation collective aux manifestations, en passant par la participation aux mécanismes parlementaires et aux espaces de concertation multipartites. Le tout s’inscrit dans une tradition propre au modèle québécois né de la Révolution tranquille : celle du dialogue social tripartite entre l’État, le patronat et les syndicats, héritage institutionnel que les organisations syndicales défendent avec constance, même lorsqu’elles en dénoncent la dégradation actuelle.

Le dialogue social à l’ère néolibérale : une concertation sans rapport de force

Pour comprendre les impasses du positionnement stratégique actuel des organisations syndicales québécoises, il faut replacer le dialogue social dans son contexte historique et dans sa fonction de classe. Le document affirme que « le dialogue social au Québec est un outil important pour la défense des droits des travailleuses et travailleurs, mais il présente également des limites et des défis », notamment « le déséquilibre des rapports de force au profit des intérêts patronaux » et « le manque de réelle influence des syndicats ». Ce diagnostic est juste, mais il ne s’interroge pas sur les causes des limites structurelles de cette stratégie.

Le dialogue social tripartite né au Québec dans les années 1960-1970 s’inscrivait dans un contexte bien précis : celui du capitalisme fordiste keynésien, où l’État jouait un rôle d’arbitre et de redistribution, où la croissance économique permettait des compromis réels entre capital et travail, et où le rapport de force syndical — amplifié par la montée des taux de syndicalisation et une combativité de base notable — contraignait le patronat à certaines concessions. Dans ce cadre, le dialogue social pouvait effectivement produire des gains pour la classe laborieuse : amélioration des conditions de travail et extension des services publics.

Ce cadre a été profondément transformé depuis les années 1980 par l’offensive néolibérale à l’échelle mondiale. La mondialisation des échanges, la financiarisation de l’économie, la mobilité accrue du capital, les pressions à la privatisation des services publics, la flexibilisation du travail et le renforcement de la précarisation de la main-d’œuvre ont radicalement modifié les termes du rapport de force entre capital et travail. Dans ce nouveau contexte, le dialogue social ne fonctionne plus de la même façon. Les concessions que le patronat était prêt à consentir dans la période fordiste ne sont plus à l’ordre du jour : le capital peut désormais menacer de déplacer la production, de sous-traiter, d’automatiser ou de délocaliser, et cette menace permanente pèse sur chaque table de négociation et chaque espace de concertation. Le dialogue social tend ainsi à devenir non plus un mécanisme de partage des gains de productivité, mais un mécanisme de gestion des reculs, où les syndicats sont appelés à « participer » à la mise en œuvre de politiques qui leur sont défavorables.

Malgré la volonté des organisations syndicales de maintenir des lignes de communication avec le gouvernement Legault afin de chercher à influencer les décisions par la voie de la représentation et de la pression législative, le gouvernement de la CAQ a, cette dernière année, évolué vers une politique de plus en plus répressive envers le mouvement syndical. Le résultat est un enchaînement d’attaques : la Loi 14 restreignant le droit de grève, la Loi 3 encadrant les cotisations syndicales, la Loi 28 instaurant un régime discriminatoire en santé et sécurité, le projet de loi 13 menaçant le droit de manifester, l’allègement unilatéral de la Loi du 1 %, les compressions dans les services publics. À chaque fois, les organisations syndicales ont dénoncé ces mesures comme des « ruptures » du dialogue social, et à chaque fois le gouvernement a ignoré leurs protestations. Non pas parce que le gouvernement Legault était particulièrement malveillant — d’autres gouvernements avaient procédé de même avant lui —, mais parce que, dans un contexte néolibéral, la logique du capital pousse inévitablement à affaiblir les contre-pouvoirs, à réduire les coûts du travail et à libérer le marché de ses entraves institutionnelles.

L’insuffisance de la stratégie de pression : le problème du rapport de force

Le document de réflexion insiste à juste titre sur la nécessité du rapport de force. Il reconnaît que les États généraux du syndicalisme ont identifié le « besoin de renforcer le rapport de force et la capacité de mobilisation des organisations syndicales » comme un enjeu prioritaire. Mais la question cruciale — comment construire ce rapport de force ? — reste sans véritable réponse. La stratégie implicite se réduit à renforcer la cohésion interne, mieux communiquer avec les membres, élargir les alliances avec la société civile et maintenir une pression constante sur les décideurs politiques. Cette stratégie présente une limite fondamentale : elle reste entièrement à l’intérieur du système, sans jamais interroger les règles du jeu elles-mêmes.

Le rapport de force dans une société capitaliste n’est pas d’abord une question de communication ou de coalitions institutionnelles. C’est une question de pouvoir social, c’est-à-dire de capacité de la classe laborieuse à interrompre la production et la circulation du capital, à mobiliser ses membres de façon durable et conflictuelle, et à poser la question de la propriété et du contrôle des moyens de production. Or, la stratégie de pression-dialogue-concertation tend précisément à déplacer le terrain de la lutte des classes du lieu où le rapport de force ouvrier est le plus fort — les lieux de travail, la grève, la mobilisation de masse — vers les espaces institutionnels où la domination capitaliste est la plus consolidée : les commissions parlementaires, les organismes tripartites, les rencontres avec les ministres.

Le document reconnaît d’ailleurs ce problème : « les organisations patronales recourent à des firmes de communication et de lobbyisme. Le temps d’écoute des politiciens est tellement court qu’il faut faire sa place ». Mais la conclusion qui en est tirée — améliorer la communication directe avec les membres comme levier d’influence — reste bien en deçà de ce que la situation exige. Le problème n’est pas que les syndicats communiquent mal : c’est que les règles du jeu politique sont structurellement biaisées en faveur du capital, et que nul effort de communication ne saurait compenser ce déséquilibre fondamental sans qu’on s’attaque aux règles elles-mêmes.

Dans ces espaces, les syndicats sont structurellement désavantagés face à un patronat qui dispose de ressources en lobbyisme supérieures, d’un accès privilégié aux décideurs et d’une proximité de classe avec les élites gouvernementales et les différents partis politiques défendant les intérêts des différentes fractions de la classe dominante.

La question partisane : une neutralité qui n’est pas neutre

Sur la question de l’action partisane, le texte décrit un spectre allant de l’alliance conjoncturelle à la neutralité absolue, et conclut que la consultation des membres révèle un rejet « presque unanime » de l’action partisane. À l’exception de la FTQ, les organisations syndicales québécoises s’affirment politiquement neutres sur le plan partisan. La FTQ, plus proche du modèle syndical anglo-canadien avec ses liens historiques avec le NPD, a soutenu à l’occasion un parti politique, que ce soit le NPD ou le Parti québécois.

Cette neutralité partisane, qui se présente comme une garantie d’indépendance et de représentativité large, mérite d’être examinée de près. Le document de réflexion ne fait aucune référence aux débats sur la question d’un parti des travailleurs et des travailleuses, débats qui s’étaient développés de la fin des années 1960 jusqu’à la prise du pouvoir par le Parti québécois en 1976. L’oubli de ces débats n’est pas le fruit d’une amnésie accidentelle : il est le produit d’un réalignement politique dont les effets structurent encore aujourd’hui les horizons du possible pour le mouvement syndical.

La position de neutralité ou de quasi-neutralité repose sur plusieurs arguments : respecter la diversité des opinions politiques des membres, préserver la crédibilité des organisations face à l’ensemble du champ politique et éviter de diviser le mouvement sur des questions partisanes. Ces arguments ont une valeur réelle et ne doivent pas être balayés d’un revers de main. Mais ils doivent être mis en regard de leurs conséquences concrètes dans le contexte politique québécois. Dans un système électoral où quatre partis néolibéraux — la CAQ, le PLQ, le PCQ et le PQ — défendent structurellement les intérêts du capital, et où Québec solidaire reste une force minoritaire, la neutralité syndicale signifie concrètement que les organisations ouvrières renoncent à soutenir la seule formation qui revendique défendre les intérêts de la classe laborieuse. Elles acceptent ainsi que le capital et ses alliés déterminent, à travers les mécanismes électoraux, quel gouvernement mettra en œuvre les politiques affectant directement leurs membres, se condamnant ensuite à réagir à ces politiques par la pression et le dialogue, depuis une position structurellement défensive.

La question du pouvoir et la dimension de classe

C’est ici que l’absence de perspective de classe dans le positionnement des organisations syndicales québécoises révèle toute son ampleur. Le texte soumis au débat décrit l’action politique syndicale comme un moyen « d’influencer les décisions gouvernementales dans le sens du projet de société et des valeurs que l’on porte ». Cette formulation est significative : il s’agit d’influencer, non de transformer ; d’intervenir dans un champ politique préexistant, non de le reconstruire ; de peser sur des décisions qui restent aux mains d’autres acteurs. Cette orientation refuse de reconnaître que les gouvernements en place administrent un État capitaliste qui n’est pas un arbitre neutre, mais un acteur structurellement lié à la reproduction du mode de production dominant.

Cette absence de perspective de classe n’est pas fortuite. Elle est le produit d’une longue évolution historique au cours de laquelle le syndicalisme québécois a progressivement abandonné ses références théoriques les plus radicales. Dans les années 1970, des textes comme Ne comptons que sur nos propres moyens (CSN), L’État, rouage de notre exploitation (FTQ) ou L’École au service de la classe dominante (CEQ) articulaient explicitement une analyse de classe du capitalisme québécois et posaient la nécessité d’une transformation profonde des rapports de production, et pas seulement d’une amélioration des conditions de travail dans le cadre existant. Cette radicalité théorique, même imparfaite et traversée de tensions, ouvrait des perspectives politiques que le syndicalisme québécois contemporain a en grande partie refermées.

L’abandon de l’analyse en termes de classes sociales permet de formuler des revendications de justice sociale sans remettre en question la propriété privée des moyens de production, la domination de la finance et du grand capital, ou les mécanismes d’exploitation qui structurent les rapports salariaux. Il autorise la recherche du dialogue avec le patronat et le gouvernement, au prix d’un effacement de la contradiction fondamentale entre capital et travail. Cette stratégie peut produire des victoires ponctuelles et des réformes significatives, particulièrement en période de reprise économique, mais elle ne peut engendrer la transformation structurelle nécessaire pour briser l’engrenage néolibéral, parce qu’elle se refuse à nommer et à affronter les détenteurs réels du pouvoir économique.

Vers une refondation de la stratégie politique du mouvement syndical

Cette critique de la stratégie des organisations syndicales québécoises ne vise pas à délégitimer leurs luttes quotidiennes, dont l’importance pour les membres est réelle et indéniable. Elle vise à mettre en évidence les limites structurelles d’une stratégie qui se cantonne à la pression et au dialogue dans un contexte où le rapport de force de classe est défavorable à la classe ouvrière, et à ouvrir des perspectives pour une refondation stratégique.

Cette refondation devrait reposer sur plusieurs pivots. D’abord, la réaffirmation d’une analyse de classe explicite du capitalisme québécois et de ses effets sur les travailleurs et les travailleuses, qui permette de nommer les véritables responsables des crises sociales que vivent les membres — non pas le gouvernement dans l’abstrait, mais le grand capital financier et industriel qui oriente les décisions gouvernementales à travers des mécanismes de pouvoir bien documentés. Ensuite, la remise à l’ordre du jour du débat sur l’indépendance politique de la classe ouvrière, c’est-à-dire sur la nécessité de se doter d’un parti politique des travailleurs et des travailleuses qui ne soit pas un simple lobby parmi d’autres dans un champ politique dominé par des partis bourgeois. La présence de Québec solidaire dans le paysage politique offre, à ce titre, une occasion que les organisations syndicales ont jusqu’ici sous-estimée comme véhicule possible de la défense des intérêts de la classe laborieuse, des femmes et des couches les plus maltraitées de la population. Enfin, la reconstitution d’une culture de la mobilisation, pouvant déboucher sur des grèves politiques et sociales comme levier principal du rapport de force, devrait supplanter la participation aux instances institutionnelles comme stratégie centrale.

Le contexte de 2026, paradoxalement, offre des conditions favorables à cette réorientation. La dégradation accélérée des services publics, la crise du coût de la vie, les attaques législatives répétées contre les droits syndicaux et l’incapacité manifeste du dialogue social à freiner ces reculs créent une situation objective de crise de la stratégie de concertation sociale. Les États généraux du syndicalisme témoignent d’une conscience collective que quelque chose doit changer. La question est de savoir si cette conscience débouchera sur un véritable renouveau stratégique ou sur une simple rénovation d’un modèle épuisé. La réponse dépendra, en grande partie, de la capacité du mouvement syndical à renouer avec ses traditions les plus radicales et à poser, sans détour, la question du pouvoir politique de la classe laborieuse dans la société.

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Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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