Édition du 27 octobre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique latine

Colloque du CAPMO sur l’anniversaire du coup d’État au Chili

L’expérience chilienne du gouvernement Allende avec ses points forts, fut un phare d’espoir pour les peuples de la région

Le CAPMO ainsi que plusieurs organisations organisait un colloque de commémoration ayant pour thème "Coup d’État au Chili et néolibéralisme : actualité de la pensée d’Allende". Nous en reproduisons la deuxième partie (deux articles sont parus dans notre édition du 1er octobre), soit l’intervention d’Émilia Castro, membre du Conseil central de la CSN Québec-Chaudière-Appalaches, ainsi que l’intervention de Victor Diaz du Centre Pablo Neruda (lire "Il n’est plus possible d’accepter que les 10% de la population s’approprient 44% des revenus du Chili"). Un remerciement spécial à Yves Carrier du CAPMO pour le travail de retranscription des présentations.

Bonsoir tout le monde. Je remercie le CAPMO d’avoir organisé cette soirée qui m’apparait très importante sur le plan historique. En général, je prends quelques notes et je me lance, mais cette fois j’ai décidé d’écrire mon texte parce que je dois vous avouer que derrière mon analyse de ce qui est arrivé au Chili, il y a beaucoup d’émotions et le souvenir de visages qui ne sont plus là.

Mon premier engagement, comme celui de milliers et de millions de Chiliens et de Chiliennes, était guidé par un profond désir de vouloir changer l’ordre des choses et de s’attaquer aux injustices subies par les femmes et les hommes partout dans le monde. On avait déjà à cette époque une conscience très internationaliste. En 1970, au Chili, je faisais parti de cette génération qui a vécu une période historique où tous les espoirs étaient permis. Nous avions la certitude de pouvoir changer les choses. Je revois les visages de tous les camarades qui, comme moi, croyaient à un projet de société où les valeurs de justice et d’équité étaient incontournables. Mais malheureusement, en ce jour de septembre, nos rêves se sont écroulés, piétinés par les bottes des militaires. Une intense répression a frappé mon pays et avec elle la mort, la torture, les disparitions de militants de gauche, devinrent notre novelle réalité. Ce fut une période noire de notre histoire.

Alors, j’ai du prendre le chemin de l’exil comme des milliers d’autres Chiliens et Chiliennes. Je suis arrivé à Québec le 18 décembre 1974, en plein hiver, au froid, mais entourée par la chaleur de la solidarité des Québecois et des Québécoises qui a été porté à des centaines de Chiliens et de Chiliennes à travers entre autre, le Comité de solidarité Québec-Chili. Cette accueil chaleureux a été vécu dans toutes les villes du monde où les Chiliens ont dû s’exiler.

Il faut se rappeler que le 11 septembre 1973, il y a quarante ans, s’installait en Amérique latine un grand laboratoire d’expériences néolibérales. Ce coup d’État s’attaquait à un gouvernement élu de façon démocratique, celui de Salvador Allende. Il est important de saisir cela parce que les répercussions de cet événement se font sentir encore aujourd’hui et jusqu’ici dans le nord. C’est au Chili que l’ensemble des pouvoirs économiques, militaires et politiques, ont frappé fort en unissant leurs forces pour bloquer les changements nécessaires pour construire une société plus juste et équitable. Les entreprises multinationales, la droite de vieilles souches, à côté des secteurs de l’oligarchie, le fascisme et l’Église catholique, financés allègrement par la C.I.A., ont travaillé continuellement pour déstabiliser un gouvernement populaire élu démocratiquement. Des centaines de personnes ont disparues ou ont été assassinées. Ce fléau s’étendait dans tout le Cône sud, coordonné par ce qu’on connait maintenant comme l’Opération Condor qui était l’appareil répressif de différentes dictatures militaires.

Cette même coordination existait dans les domaines économiques et financiers avec l’application des mêmes recettes néolibérales, en Argentine et au Paraguay. Ces plans étaient établis par l’économiste Milton Friedman en collaboration avec les institutions financières internationales et les économistes chiliens formés à l’Université de Chicago que nous appelions les Chicago boys.

Toutes les activités étaient dictées par les lois du marché, un brutal endettement public et la privatisation des entreprises de l’État. Le profit sans limite et les intérêts privés placés au-dessus des droits des peuples n’avaient pour seul objectif que d’augmenter les bénéfices à n’importe quel prix, même au prix de la vie et du sang de millions de personnes.

L’expérience chilienne du gouvernement Allende avec ses points forts, fut un phare d’espoir pour les peuples de la région. C’était la concrétisation historique qu’il était possible de construire le changement. Cette expérience arrêtée par le fascisme, est reflétée dans les dernières paroles de Salvador Allende. « Le capital étranger et l’impérialisme réactionnaire ont créé ce climat afin que les forces armées brisent leurs engagements, pour que les secteurs de la bourgeoisie s’emparent du pouvoir pour continuer à protéger leurs privilèges et l’exploitation des richesses de la terre. »

Je voudrais m’attarder au rôle que les États-Unis ont joué dans le coup d’État chilien. En effet, c’est bien la C.I.A. qui était impliqué comme l’indiquent les archives audio de la Maison-Blanche impliquant le président Richard Nixon (1969-1974, destitué par le congrès après le scandale du Watergate) et son secrétaire d’État Henry Kissinger qui quelques années plus tard a obtenu le prix Nobel de la paix. En 1973, Nixon avait réussi à éliminer celui qu’il considérait comme l’ennemi à abattre, le président Allende. La cassure avec le Chili s’est produite après la nationalisation des mines de cuivre et le refus du gouvernement socialiste d’indemniser les multinationale américaines. Ce même Nixon avait dit alors à son secrétaire au trésor, John Connally : « J’ai décidé que nous allions sortir Allende, c’est un ennemi. »

En juillet 1973, deux mois avant le coup d’État, Nixon eut un aparté avec Kissinger. « Je crois que ce Chilien pourrait avoir quelques problèmes » de dire le président et Kissinger d’approuver : « Il y a de gros problèmes. » Nixon ajoute : « Si seulement l’armée pouvait trouver quelques personnes derrière elle. »

Cinq jours après le coup d’État qui coûta la vie à Allende, - le 16 septembre 1973 -, ces mêmes personnes se retrouvent au bureau ovale de la Maison-Blanche. Kissinger mentionne : « L’affaire au Chili se concrétise et bien sûr, au lieu de nous féliciter, la presse se lamente parce qu’un gouvernement procommuniste a été renversé. Sous le gouvernement d’Eisenhower, nous serions des héros. » Nixon : « Bon nous ne l’avons pas fait, comme vous le savez notre main n’apparait pas. » Et Kissinger d’ajouter : « Nous ne l’avons pas fait, nous avons aidé (…) nous avons créé les meilleures conditions possibles. » À Nixon de conclure : « Voilà, et c’est comme cela que nous allons le présenter. » C’était en 1973, il y a quarante ans.

Aujourd’hui, le Chili nous apparait comme un pays qui a réussi. Après la très sombre dictature du général Pinochet et le retour des civils au pouvoir en 1990, le Chili se présente avec des données économiques époustouflants et une démocratie merveilleuse. Qui peut penser que derrière cette « image pays » - comme elle a longtemps été désignée sérieusement par les gouvernement successifs, - survivait une réalité sinistre : le maintien intégral du système institutionnel, juridique et économique, de la dictature ? Personne !

La « transition » était parfaite avec un avantage considérable pour les auteurs de ce tour de passe-passe. Le « modèle » comme ils l’appellent serait désormais géré par des personnes incontestables sur le plan international, des anciens exilés, des anciens activistes anti-Pinochet, des purs démocrates. Les journalistes du monde entier, comme les spécialistes - politologues, économistes et sociologues - se sont empressés d’applaudir.

Ce maintien intégral repose sur une constitution inspirée par le franquisme, adoptée en 1980 en pleine dictature. C’est un pays sous le couvre-feu, avec des milliers de prisonniers politiques torturés dans des prisons secrètes, des dizaines de milliers de détenus dans des camps de concentration, des centaines de milliers d’exilés, toutes garanties suspendues. Pour étonnant que cela puisse paraître, c’est cette constitution complétée par les « Lois organiques constitutionnelles » adoptées par Pinochet immédiatement avant de quitter le devant de la scène, qui continuent d’encadrer la vie politique, économique et sociale, du Chili plus de 20 ans après en verrouillant toutes possibilités de changement. La volonté déclarée des idéologues pinochétistes, dont la figure principale Jaime Guzman reste encore une référence pour la droite au pouvoir, était que quels que soient leurs successeurs au pouvoir, ils seraient contraints d’appliquer la même politique.

Parmi ces « Lois organiques », celle de l’éducation, la LOCE, démonétisait tout l’enseignement secondaire public en en confiant la pleine responsabilité aux municipalités bien incapables de le gérer sans moyen. Dès 1973, la dictature a fermé les exemplaires écoles normales ainsi que l’Institut pédagogique, lieu emblématique de la formation des instituteurs et des professeurs, qui était un des orgueils de la République et le foyer de toute la vie intellectuelle de ce pays riche en écrivains qui a formé deux prix Nobel de littérature, Gabriella Mistral et Pablo Neruda. 

Les étudiants se sont soulevés contre cette éducation à rabais qui réserve l’accès au savoir à ceux qui peuvent se le payer, accroissant les disparités sociales traditionnelles et insurmontables sans la possibilité d’accéder au savoir. La loi facilitait également l’installation d’universités privées pratiquement non régulées, en principe à but non lucratif et libres de délivrer des diplômes à leur guise. En réalité, cette façon de faire est fort lucrative grâce aux subventions versées par l’État pour chaque étudiant, au prix exorbitant de chaque cursus —financés par des prêts avec des taux usuriers aux étudiants — et, enfin, grâce aux redevances payées par les universités aux sociétés immobilières possédant les campus universitaires et aux sociétés qui les entretiennent, toutes aux mains des propriétaires des universités. Le Chili est le seul pays au monde où 70% du coût de l’éducation des jeunes doit être pris en charge par la famille.

Aujourd’hui, le Chili est l’un des pays latino-américains les plus inégalitaires, (le salaire minium mensuel est d’environ 210$) où l’accès à l’éducation et à la santé sont payants, où les prix de l’immobilier ont doublé en quatre ans. Jusqu’à maintenant, les universitaires chiliens n’ayant que peu de moyens doivent s’endetter pour 10, 15 ou 20 ans, pour financer leurs études de médecine, sciences politiques, etc.

Les mouvements sociaux se mobilisent. Le mouvement étudiant milite afin de rendre l’éducation accessible, gratuite et reconnue, comme un droit universel et non comme une marchandise. Ces jeunes mènent depuis quelques années une lutte remarquable et avec une grande clarté politique. C’est ce qui nous donne de l’espoir.

Les femmes aussi mènent une lutte pour leurs droits, comme l’accès à l’avortement. En juillet dernier, 4 000 femmes ont manifesté pour réclamer le droit de décider de leur corps. Elles sont également présentes avec les mouvements sociaux afin de prendre leur place dans la construction d’un pays plus juste et plus équitable.

Comment ne pas parler également du peuple Mapuche. Ils subissent un état de siège permanent avec des perquisitions et des rafles. Ces opérations sont souvent accompagnées de destructions des maisons. À chaque opération militaire, des dizaines de membres des communautés sont arrêtés avec une violence inexplicable — sans présentation de mandats émis par un tribunal - et ils se retrouvent inculpés pour de supposés délits sans élément de preuve. Ils doivent être hospitalisés du fait de blessures reçues au cours des opérations, notamment des personnes âgées et des femmes. Et on dit que le Chili est une démocratie ?

À la suite des actions de dénonciation des violations des Droits des peuples indigènes au Chili, réalisées par de nombreuses associations européennes, la Commission des droits de l’homme aux Nations unies a adressé un message au gouvernement chilien, l’exhortant à respecter les accords internationaux et surtout à garantir les droits des peuples indigènes sous leurs territoires et leur droit à récupérer leurs terres ancestrales. Les Nations unies ont donné un délais d’un an au gouvernement chilien pour répondre à cette exigence. Malgré cela, la situation demeure la même.

Quarante ans après ce coup d’État, une grande dette demeure en suspend envers la démocratie, mais surtout envers les personnes assassinées ou disparues. Cela prend plus que des regrets et des excuses publiques. Il faut qu’il y ait une sortie pour en finir avec l’impunité.

Le mercredi 4 septembre 2013, quelques jours avant le 40ème anniversaire du 11 septembre 1973 qui a renversé le président Salvador Allende, l’Association nationale des magistrats de l’ordre judiciaire du Chili a présenté ses excuses pour le « silence impropre à ses fonctions » durant la dictature d’Augusto Pinochet. Véritable mea culpa, acte politique fort, alors que le régime de Pinochet a fait plus de 3 000 victimes entre 1973 et 1990, cette déclaration des juges chiliens s’inscrit dans le mouvement de repentance initié depuis quelques jours par des hommes politiques du pays.

Depuis, la justice chilienne a été saisie de milliers d’affaires concernant les violations des droits de l’homme pendant cette période. 1 400 procès seraient encore en cours, mais des milliers d’autres cas n’ont pas encore été traités par les tribunaux du pays.

Estimant que leur responsabilité historique ne pouvait être passée sous silence, la magistrature chilienne a également admis que le pouvoir judiciaire aurait pu et aurait du faire plus afin de protéger les citoyens de l’arbitraire du régime Pinochet. Ils ont ainsi affirmé que « l’heure était venue de demander pardon aux victimes, à leurs proches et à la société chilienne ». Qui plus est, ils ont appelé leurs supérieurs, les juges de la Cour suprême, à mener un réflexion sur la manière dont ils avaient agi durant la dictature, conséquences de l’inertie du pouvoir judiciaire pendant les années Pinochet. Ils ont également souligné l’existence « d’un pacte du silence » entre les responsables de ces violations des droits de l’homme. Ils estiment d’ailleurs qu’il serait primordial de comprendre comment et pourquoi de tels manquements à leurs obligations ont pu se produire, et ce, afin de répondre à l’impérieuse nécessité de réconciliation nationale.

Dans quelques mois, il y aura des élections au Chili. Mes camarades vous parleront plus en détails de cette conjoncture. Il faut des changements majeurs afin de répondre aux demandes légitimes des mouvements sociaux. Aujourd’hui, il est nécessaire d’effectuer des changements importants, principalement à la constitution. Je cite le mouvement pour l’Assemblée constituante :

« Quiconque ferait la promesse de régler les grands problèmes du Chili sans changer la constitution actuelle, ferait preuve de démagogie et d’irresponsabilité, car même dans le cas où il remporterait 70% des votes, la cuirasse institutionnelle est telle qu’elle empêcherait de matérialiser les changements essentiels que notre peuple réclame. Le cadre institutionnel actuel ne permet que des changements superficiels dans des domaines secondaires à condition qu’ils ne remettent pas en cause le caractère subsidiaire de l’État, en vertu duquel on légitime le pillage auquel se livrent les entreprises étrangères qui emportent notre cuivre et autres ressources naturelles. On légitime les grands bénéfices de l’élite entrepreneuriale — en particulier le capital financier et spéculatif — tout comme la surexploitation du travail salarié, la discrimination des peuples autochtones, la déprédation de la nature et tout ce qui a transformé notre pays en une néo-colonie où prévaut une scandaleuse inégalité et l’injustice sociale. »

Je finis en citant un extrait du discours de Salvador Allende qui me semble approprié, pas seulement pour le peuple chilien, mais pour tous les peuples du monde.

« Je leur dis que j’ai la certitude que la graine que nous avons semée dans la conscience et la dignité de milliers de Chiliens ne pourra germer dans l’obscurantisme. Ils ont le pouvoir, ils peuvent nous dominer, mais les processus sociaux ne peuvent être arrêtés par le crime et la force. L’histoire nous appartient, car c’est le peuple qui la construit ».

Je vous invite à participer à ces processus sociaux.

Emilia Castro

Membre du Conseil central de la CSN de Québec-Chaudière-Appalaches et représentante du Québec au comité international de la Marche mondile des femmes.

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