21 avril 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
Ce cadre religieux occulte en grande partie la réalité politique d’une guerre que Netanyahou a longuement préparée en présentant l’Iran en termes apocalyptiques comme le successeur du nazisme.
Mais, comme le suggère Fingan O’Toole, dans The [New York Review], quelque chose d’encore plus inquiétant est à l’œuvre : entre les mains de Trump, la guerre est débarrassée de toute justification politique ou morale cohérente, elle est réduite à un spectacle et à un discours sans nul autre sens que celui de la destruction. Ce vide n’est cependant pas anodin. Il signale à la fois une profonde faiblesse politique et une adhésion sans retenue à la violence d’État.
Si cette politique de déshumanisation n’est pas maîtrisée, elle laisse présager la réapparition des camps comme instruments de gouvernement camouflés sous les certitudes morales du dogmatisme religieux.
La fusion de la guerre, du spectacle et du zèle religieux n’est pas une simple fioriture rhétorique. C’est le signe d’une transformation plus profonde de la manière dont la violence est pensée et justifiée.
Le secrétaire à la défense de Trump, Pete Hegseth, donne à cette vision du monde son expression la plus effrayante. Faisant écho au langage de la guerre sainte, il a déclaré dans The NewYorker que la mission de l’armée était de « déchaîner depuis le ciel la mort et la destruction à longueur de journée ». La guerre est ici dépouillée de toute retenue langagière, de toute référence au droit, voire de l’idée de sa nécessité tragique. Elle devient une affirmation ouverte de l’anéantissement comme vertu.
Selon le New York Times, cette rhétorique marque un profond glissement du cadre moral qui guide la puissance américaine. Au lieu d’invoquer la justice ou la défense, elle exalte la vengeance. Dans cette vision du monde, l’ennemi n’est pas un adversaire qu’il faut contenir ou avec lequel on peut négocier, mais un adversaire à anéantir. La guerre devient ainsi non seulement l’instrument d’une politique, mais aussi un spectacle de fureur vertueuse, un théâtre de domination où la violence est sanctifiée et où le pouvoir de faire couler le sang et d’infliger la souffrance et la mort est une preuve de force.
La portée de cette culture guerrière s’étend bien au-delà du champ de bataille
Sa logique n’est plus restreinte à la politique étrangère, elle migre vers l’intérieur, remodèle le langage, les institutions et les pratiques de la vie politique intérieure.
La guerre a longtemps été l’expression la plus brutale du pouvoir étatique, mais dans la culture politique de Donald Trump, elle a pris une signification encore plus sombre. Elle n’est plus simplement un instrument stratégique de politique étrangère : c’est désormais une culture de la guerre où la violence, le nationalisme chrétien blanc et le spectacle de la militarisation fonctionnent comme une pédagogie se donnant pour mission d’enseigner aux citoyen·nes sa propre admiration.
Dans ce registre, l’opération Epic Fury est, selon The Hartman Report, une barbarie remodelée qui se drape en un spectacle mettant en scène une esthétique d’impunité et un anéantissement moral. La guerre est désormais une leçon quotidienne administrée aux citoyen·ne par les images et la rhétorique.
Dans cet enseignement, la cruauté est un signe de force et les ennemis, tant extérieurs qu’intérieurs, sont indignes de reconnaissance ou de justice et doivent être soumis à l’humiliation, à la répression et à la violence.
Dans ces conditions, la violence à l’extérieur n’a plus besoin d’être dissimulée derrière le langage éculé de la nécessité de sauver la démocratie. Elle met en lumière ce que la politique étrangère américaine est depuis longtemps : l’instrument impitoyable du pouvoir impérial.
Sur le plan intérieur, cette pédagogie se manifeste quant à elle, comme nous l’avons analysé précédemment dans Socialist Project, par le spectacle de la force militaire dans nos rues, mais aussi par des lois, des institutions et des récits culturels qui normalisent le pouvoir autoritaire.
Les salles de classe sont redéfinies comme des lieux de discipline patriotique où l’histoire est réécrite en mythe nationaliste, où la surveillance devient un devoir civique et où les élèves apprennent que l’obéissance est une vertu tandis que la dissidence les marque comme suspects. L’éducation ne nourrit plus le jugement critique ni la responsabilité démocratique, elle devient une machine à produire des sujets qui intériorisent les valeurs du militarisme, de la hiérarchie et de l’autorité incontestée.
Cette culture guerrière reflète ce qu’Achille Mbembe appelle la « nécropolitique » [3], à savoir une forme de pouvoir organisée autour de la capacité à décider de la vie et de la mort des autres. La violence cesse ainsi d’être un instrument politique pour devenir une caractéristique déterminante de l’identité politique.
Il est ainsi particulièrement alarmant de constater que pour parler de cette guerre, l’imagerie et la rhétorique des croisades ont refait leur apparition. On peut s’en rendre compte en voyant le tatouage du secrétaire à la défense et en entendant ses affirmations répétées, citées par le Guardian, selon lesquelles Trump a été désigné par Dieu pour exercer le pouvoir militaire contre de prétendus infidèles. […]
La guerre est célébrée comme une preuve de force, les ennemis sont dépouillés de leur humanité et la destruction de populations entières est présentée comme le prix nécessaire du rétablissement de la grandeur nationale invoquée par le slogan « America First ». Dans un tel ordre nécropolitique, l’État tire sa légitimité non pas de la protection de la vie, mais de la démonstration de sa capacité à la détruire.
Sous le régime quasi-fascisme dans lequel nous visons, l’anéantissement de la moralité est en plein essor. La grande presse ne rend pratiquement pas compte du fait que quelque 3,2 millions de personnes sont désormais déplacées à l’intérieur de l’Iran en raison du conflit. La même insensibilité morale transparaît également dans la réaction de Trump face à la mort de soldats américains : « Nous avons trois morts, [et] nous nous attendons à des pertes, mais au final, ce sera une excellente affaire pour le monde ». […] Hegseth a, quant à lui, critiqué les médias pour avoir trop parlé des pertes américaines « dans le but de faire passer Trump pour un sale type ».
Le militarisme cesse d’être une exception pour devenir un principe organisateur central
Dans de telles conditions, même le massacre de civils, y compris d’enfants, disparaît derrière la logique brutale du pouvoir et le spectacle du triomphe militaire. Les dévastations et les conséquences des bombardements sur l’Iran sont […] largement effacées du discours officiel au profit de la démonstration triomphante de la puissance technologique et d’une rhétorique nationaliste.
Les souffrances causées par la guerre ne sont pas simplement ignorées, elles sont ouvertement banalisées. Lorsqu’on lui a demandé sur CBS News si l’implication de la Russie dans le conflit risquait de mettre en danger des vies américaines, Hegseth a balayé cette préoccupation avec une franchise glaciale : « Ceux qui devraient s’inquiéter en ce moment, ce sont les Iraniens qui pensent qu’ils vont survivre. » […]
Le coût économique stupéfiant de la guerre met encore davantage en évidence les priorités déformées qui fondent cet ordre militarisé : The Atlantic a relevé que le conflit coûtait 1 milliard de dollars par jour et que cette somme pourrait couvrir le coût quotidien de l’aide alimentaire pour les 41 millions d’Américains qui dépendent de l’aide alimentaire ou contribuer à maintenir la couverture Medicaid pour les 16 millions de personnes qui devraient perdre leur couverture santé en raison des récentes coupes budgétaires. En ce sens, la guerre ne se contente pas de dévaster des vies à l’étranger, elle prive également de ressources les programmes sociaux qui soutiennent la vie au pays. […]
Cependant, les conséquences économiques vont bien au-delà de ses coûts immédiats. L’Iran menaçant la navigation dans le détroit d’Ormuz […], le conflit risque de déclencher un choc économique mondial susceptible de pousser le monde vers la récession. Le fait que ces dangers soient à peine reconnus par l’administration Trump révèle l’incroyable imprudence avec laquelle cette guerre a été lancée : un mélange d’agression géopolitique et d’ignorance profonde des forces économiques qu’elle a mises en mouvement.
Il y a cependant un problème plus profond. Cette guerre ne surgit pas de manière isolée : elle reflète la logique du capitalisme gangster où le militarisme est devenu la norme. C’est désormais une caractéristique permanente de la politique nationale.
Ce schéma n’est pas nouveau non plus. Il y a longtemps que les États-Unis considèrent les dépenses de guerre comme une caractéristique permanente de leur politique nationale :
Nous savons que les guerres coûtent cher. Ayant réussi à nous extirper de conflits prolongés au Moyen-Orient il y a seulement trois ans, nous disposons de repères clairs qui ne sont pas rassurants. Le projet « The Costs of War » de l’Institut Watson de l’université Brown estime que de la fin 2001 à l’exercice 2022, les États-Unis ont dépensé ou engagé 8 000 milliards de dollars pour les guerres post-11 Septembre : 5 800 milliards en coûts directs et au moins 2 200 milliards pour les soins des anciens combattants jusqu’en 2050. Chacun de ces dollars n’a pas été consacré aux écoles, aux ponts ou aux soins de santé.
Vue sous cet angle, la guerre contre l’Iran révèle comment le militarisme fonctionne à la fois comme spectacle, comme idéologie, comme politique et comme forme d’extorsion. La souffrance des victimes des bombardements est effacée tandis qu’on exige d’énormes sacrifices de la part du public américain. La violence devient à la fois le langage du pouvoir et la mesure de la légitimité politique dans un ordre nécropolitique qui normalise la destruction tout en rendant invisibles ses coûts humains.
Le fascisme progresse à petits pas
Primo Levi nous avait avertis : il est rare que le fascisme s’installe d’un seul coup ; il progresse par de petites concessions morales qui normalisent progressivement la cruauté et érodent la capacité à reconnaître l’injustice. La violence devient politiquement acceptable grâce à un langage qui la légitime, qui vide les mots de leur sens moral tout en transformant la brutalité en rhétorique de la nécessité et du destin.
Nous assistons en ce moment à ce que Toni Morrison avait rappelé dans son discours de réception du prix Nobel qu’avec leurs discours, les dirigeants qui ont du sang sur les mains « se contentant d’admirer leur propre paralysie ». Ils manient un langage enivré de pouvoir, séduit par son propre narcissisme et vidé de toute responsabilité morale. Lorsque le discours politique est saturé de cette rhétorique, la violence n’a plus besoin d’être justifiée. Elle est au contraire présentée comme une fatalité, une nécessité, voire une vertu.
Peu de personnages illustrent cette imagination nécropolitique de manière aussi frappante que Pete Hegseth. […] Dans son livre, The War on Warriors [4], il raconte avoir rejeté les avis d’un juriste militaire qui expliquait les règles d’engagement aux soldats qu’il avait sous son commandement en Irak : « Je ne laisserai pas ces absurdités s’infiltrer dans votre cerveau », écrit-il. Cette remarque est révélatrice non seulement de son mépris envers les contraintes juridiques régissant la guerre, mais elle dévoile sa vision idéologique du monde.
La dimension religieuse de cette rhétorique est également apparue dans la communication officielle de l’armée. Lors d’une conférence de presse au Pentagone, Hegseth a conclu son intervention en citant la Bible pour donner un cadre à la guerre contre l’Iran. […] Désormais, la communication de l’armée fait souvent référence aux Écritures, alors que les dirigeants présentent de plus en plus les conflits géopolitiques en termes bibliques. […]
La frontière entre stratégie et mission religieuse s’estompe
Quand la violence politique est sanctifiée, l’État adopte la posture morale qui est celle d’une croisade plutôt que celle d’une démocratie soumise à la loi.
Ailleurs dans son livre, Hegseth lance une attaque frontale contre les lois de la guerre :
Nos guerriers sont contraints de suivre des règles arbitraires et qu’on leur demande de sacrifier davantage de vies [américaines] pour que les tribunaux internationaux se sentent mieux dans leur peau. Ne vaut-il pas mieux gagner nos guerres selon nos propres règles ? Qui se soucie de ce que pensent les autres pays ?
Ce ne sont pas là de simples fanfaronnades rhétoriques. Cela traduit un rejet profond du cadre moral qui a régi la guerre depuis le milieu du 20e siècle, à savoir les conventions de Genève. Celles-ci […] reposaient sur un principe simple mais crucial : même en temps de guerre, il doit y avoir des limites morales. Les civils ne peuvent être délibérément pris pour cible, les prisonniers ne peuvent être torturés et des communautés entières ne peuvent être traitées comme jetables. […] Lorsque ces limites sont écartées comme des inconvénients ou comme des signes de faiblesse, les conséquences ne sont ni abstraites ni lointaines. Elles sont inscrites sur les corps des morts et les paysages dévastés laissés derrière. L’histoire de la guerre moderne nous offre des rappels effrayants : le massacre de My Lai au Vietnam ; les chambres de torture d’Abou Ghraib ; les prisons secrètes. […].
Trump a non seulement étendu la portée de la violence américaine à l’étranger, il a également importé le langage et les moyens de la guerre sur le sol américain, en déployant des forces fédérales lourdement armées dans des villes américaines où elles opéraient dans une quasi-impunité. Le message était sans équivoque : la violence paramilitaire longtemps infligée à des populations lointaines, notamment en Amérique latine, pouvait désormais être tournée vers l’intérieur, effaçant la frontière entre les champs de bataille étrangers et la politique intérieure. […]
Pour Hegseth, les contraintes juridiques et morales qui pèsent sur la guerre sont autant de faiblesses et d’obstacles bureaucratiques élevés par des élites lointaines. La fragile architecture morale laisse la place à la violence pure et à la victoire par tous les moyens.
Cette normalisation de la violence sans aucune borne légale alimente la culture guerrière plus large qui façonne l’imaginaire politique du mouvement MAGA. L’usage de la force n’est plus le dernier recours tragique mais la preuve de la vitalité nationale. [5] La violence devient la mesure de la masculinité et du patriotisme, tandis que la réflexion ou la retenue sont rejetées comme des signes de lâcheté. La guerre est pensée comme une force purificatrice capable de restaurer la grandeur nationale.
La logique culturelle profonde qui sous-tend cette exaltation de la force a été mise en évidence il y a déjà plusieurs décennies par Walter Benjamin [6]. Alors que l’ombre du fascisme descendait sur l’Europe, il avait relevé que les mouvements autoritaires cherchaient à « esthétiser » leurs actions politiques. Ils substituaient le spectacle du pouvoir à la délibération démocratique. La guerre devenait une expérience esthétique ultime, une démonstration éblouissante de puissance technologique conçue pour submerger la réflexion morale.
Benjamin nous aide à comprendre la culture politique dans laquelle baigne Trump où la guerre est esthétisée et la violence mise en scène comme le spectacle de la puissance nationale. La propagande gouvernementale célébrant les raids aériens ressemble de plus en plus au langage visuel des jeux vidéo et des films d’action. Les explosions apparaissent comme des scènes de cinéma, les cibles disparaissent dans des éclats de lumière et la destruction devient une démonstration de maîtrise technologique plutôt qu’une catastrophe humaine. […]
La démonstration devient encore plus claire au travers des réflexions de Guy Debord sur la « société du spectacle » : le spectacle des bombardements se substitue à l’expérience vécue par ceux qui les subissent et pousse les citoyens à accepter les représentations de la force plutôt que d’en discuter les conséquences.
De son côté, Susan Sontag [7] avait anticipé ce danger dans ses réflexions sur l’imagerie de guerre. Elle affirmait que l’exposition répétée à des images de violence pouvait produire ce qu’elle appelait une forme d’anesthésie morale. Quand les spectateurs sont fascinés par la puissance visuelle de la destruction, la souffrance que ces images représentent s’éloigne progressivement de leur conscience morale. La culture visuelle entourant la guerre contemporaine illustre précisément cette dynamique. Lorsque les images de bombardements sont présentées à la manière des médias de divertissement, la frontière entre la guerre et le spectacle s’estompe. La violence devient un produit consommable.
Violence guerrière glorifiée et récit biblique
Mais le spectacle ne peut à lui seul soutenir cette culture guerrière. Il faut l’accompagner d’un récit moral qui légitime sa violence, la protège de la critique et qui la rend à la fois juste et nécessaire. C’est là qu’intervient le fondamentalisme religieux qui irrigue certaines franges du mouvement MAGA.
Plusieurs personnalités de l’entourage de Trump, ainsi que des dirigeants des pays alliés, ont présenté les conflits au Moyen-Orient en termes explicitement bibliques. L’Iran est dépeinte non pas comme un adversaire géopolitique, mais comme un ennemi spirituel au sein d’une lutte plus large entre le bien et le mal.
Comme l’observe The Nation, certains cercles nationalistes chrétiens interprètent ouvertement le conflit à travers les prophéties de la fin des temps, suggérant que la confrontation avec l’Iran pourrait accomplir les récits bibliques entourant l’Armageddon et le retour du Christ. […] et qu’elle pourrait façonner la région « pour mille ans ». […] Il y a lieu d’être très inquiet quand le militarisme se confond avec une religion apocalyptique. La guerre cesse d’être un échec tragique de la diplomatie pour devenir un drame sacré. La violence est sanctifiée en tant qu’instrument par lequel la destinée divine est censée se réaliser. […]
Dans certains cas, la rhétorique est allée encore plus loin. Il a été rapporté que des officiers ont décrit à leurs hommes que la guerre faisait partie d’un « plan de Dieu » en invoquant les prophéties bibliques et l’Apocalypse pour suggérer que le conflit pourrait marquer le début de la fin des temps.
Selon Hannah Arendt, les systèmes idéologiques de ce type érodent la capacité humaine de jugement moral et affaiblissent les contraintes éthiques qui rendent la vie politique possible. Son analyse de la « banalité du mal » a révélé comment des individus peuvent devenir complices d’une violence immense lorsque la réflexion éthique est remplacée par les certitudes idéologiques. Lorsque la guerre est présentée comme une destinée ou une mission divine, la capacité à remettre en question son coût humain s’en trouve dangereusement affaiblie.
La convergence du militarisme, de la politique du spectacle et du nationalisme religieux
[…] Dans un article de CounterPunch, Anthony DiMaggio et Dean Caivano décrivent la guerre contre l’Iran comme s’inscrivant dans une transformation autoritaire plus large de la vie politique américaine, où le militarisme, le nationalisme religieux et la politique du spectacle convergent pour produire à un nouveau moment autoritaire.
Que l’on accepte ou non cette caractérisation dans son intégralité, cette fusion signale indéniablement un profond glissement dans le paysage moral de la politique américaine.
L’histoire nous offre, écrivait Primo Levi, des avertissements qui donnent à réfléchir sur ce à quoi de telles conceptions peuvent mener.
Chaque époque a son propre fascisme, et nous voyons les signes avant-coureurs partout où la concentration du pouvoir prive les citoyens de la possibilité et des moyens d’exprimer et d’agir selon leur libre arbitre. [8].
Le danger réside précisément dans ces signes avant-coureurs. Lorsque les dirigeants politiques bafouent le droit international, célèbrent la violence et sanctifient la guerre au travers du langage de la destinée religieuse, ils normalisent une culture où la brutalité et la cruauté sont banalisées et deviennent vertu. Les fondements moraux de la vie publique commencent alors à s’éroder et à mesure que le langage du fascisme s’installe, il dépouille les principes éthiques et la vérité de leur sens. Il ne reste plus alors du concept d’humanité commune qu’un « rictus méprisant ».
Ce qui devrait provoquer une indignation morale universelle, disparaît sous le spectacle des postures géopolitiques et la rhétorique du pouvoir vertueux. Ce silence révèle à quel point la culture de la guerre a pénétré la vie publique, normalisant le massacre de civils et effaçant leur souffrance de la mémoire collective.
Dans ce processus, l’amnésie historique et sociale se reproduit à travers le langage du fondamentalisme théocratique, qui présente la violence non pas comme un crime politique, mais comme faisant partie d’une lutte sacrée entre le bien et le mal.
[Cependant], le langage de la mission divine contribue à masquer les brutalités du capitalisme lui-même, permettant à un système fondé sur le caractère jetable, la dépossession, l’exploitation et la guerre sans fin de dissimuler sa cruauté derrière le camouflage moral d’une destinée religieuse.
Chez Trump, la fusion de l’esthétique et de la violence est également évidente dans son invocation répétée du déclin national. Cette rhétorique fonctionne comme un langage codé de l’usage et de la purification raciale, présentant certaines populations comme des signes de dégénérescence tout en promettant une renaissance nationale par la restauration de l’autorité et de la force. Comme le notent Anthony DiMaggio et Dean Caivano, un tel langage fusionne le vieil eugénisme avec la rhétorique fasciste du « sang et du sol » avec des appels à la hiérarchie sociale et au renouveau civilisationnel :
La rhétorique de Trump adopte le langage du déclin et de la renaissance, mais s’écarte de ce modèle classique de manière décisive. Lors de son deuxième discours d’investiture en janvier 2025, il a déclaré que « le déclin de l’Amérique était terminé ». Dans son [récent] discours sur l’État de l’Union, il a également décrit qu’avant son retour au pouvoir les États-Unis étaient « un pays mort ». Parler de la nation en termes biologiques, la dépeignant comme un corps sans vie et dégradée, permet de positionner le pouvoir exécutif comme la force capable d’en restaurer la vitalité. La légitimité se mesure alors en termes de vie et de mort plutôt qu’en termes de continuité institutionnelle.
Vu sous cet angle, le langage de déclin et de renaissance n’est pas une simple exagération rhétorique, mais s’inscrit dans une esthétique autoritaire plus profonde où la politique est représentée comme un drame de résurrection nationale.
Cela fait écho à la logique fasciste contre laquelle Walter Benjamin nous avait mis en garde : la nation est pensée comme un corps vivant qui doit être purifié et revitalisé par la force, tandis que ceux qui sont considérés comme indésirables sont écartés des limites de la préoccupation morale. Dans un tel cadre, la promesse de renouveau devient indissociable du pouvoir de décider quelles vies comptent et quelles morts sont jugées acceptables. Dans cette vision nécropolitique, la souveraineté ne se mesure pas à la protection de la vie mais à la capacité de la détruire.
Le langage de la purification, central dans la politique fasciste, fait écho à ce qu’écrivait Zygmunt Bauman [9] à propos de l’idéologie fasciste qui pense la société comme un espace à « jardiner » où ceux qui sont jugés indésirables sont traités comme des mauvaises herbes à éliminer.
Une société qui apprend à regarder la guerre comme un spectacle risque de perdre la capacité de reconnaître l’humanité qui disparaît derrière l’écran. Lorsque la cruauté devient un divertissement et que la destruction devient une preuve de force, les fondements moraux de la démocratie commencent à s’éroder. Comme le note Fintan O’Toole, dans de telles circonstances, « le fascisme fonctionne en faisant passer l’extrême pour normal ».
Résister à cette trajectoire exige plus que de s’opposer aux guerres ou à des politiques particulières
Il faut s’attaquer à la logique culturelle et aux pratiques pédagogiques qui transforment la violence en spectacle et la domination en vertu. Les démocraties ne peuvent survivre lorsque les dirigeants sacralisent la cruauté dans le langage de la destinée et de la mission divine. Si la culture du spectacle militarisé continue de s’étendre, le danger ne réside pas seulement dans une guerre sans fin à l’étranger, mais aussi dans la corrosion constante de la démocratie chez nous, la dévastation des populations civiles et la destruction accélérée d’une planète déjà poussée au bord du gouffre par le militarisme et le capitalisme extractiviste.
Construire une résistance de masse
Ce qu’il est crucial dans la lutte contre le fascisme théocratique néolibéral, c’est de comprendre que […] le changement imaginable est en soi le fondement de la construction d’une résistance de masse. Cette bataille s’étend au-delà des formes économiques et institutionnelles de domination pour englober les modes d’hégémonie qui façonnent le consentement, le désir, la moralité et le sens commun quotidien.
L’enjeu est une lutte autour de la conscience, des valeurs et du pouvoir d’agir. En ce sens, tout mouvement de résistance doit placer l’éducation au centre de son activité. La lutte pour les droits économiques, politiques et sociaux est indissociable de la remise en cause des conditions qui produisent et reproduisent la culture de domination et d’exploitation.
Résister à l’expansion du fascisme théocratique néolibéral exige l’émergence d’un vaste mouvement démocratique mené par les travailleurs, les jeunes et tous ceux qui sont destinés à être rejetés par l’ordre nécropolitique. Un tel mouvement dépend d’une culture formatrice capable de nourrir la conscience critique, le courage civique et de permettre de percevoir les possibilités. Il ne s’agit pas seulement d’une bataille contre la guerre et l’autoritarisme : c’est aussi la revendication d’un avenir différent, dans lequel la démocratie n’est plus synonyme de guerre permanente et de capitalisme gangster, mais où elle est réaffirmée comme un projet moral et politique ancré dans la justice, l’égalité et la raison critique.
Ce dont il s’agit, c’est d’une lutte pour réaffirmer l’éducation comme une pratique de liberté et pour ré-imaginer la politique comme un engagement éthique et collectif en faveur de la construction d’un monde plus juste, d’un avenir socialiste démocratique où la vie, l’égalité et la justice prévalent sur le profit, le caractère jetable et la guerre.
Henry A. Giroux
Henry A. Giroux est enseignant à l’université McMaster de Hamilton au Canada où il est titulaire de la chaire Paulo Freire de pédagogie critique. Il a notamment publié Pedagogy of Resistance : Against Manufactured Ignorance (Bloomsbury, 2022), Insurrections : Education in the Age of Counter-Revolutionary Politics (Bloomsbury, 2023) et, en collaboration avec Anthony DiMaggio, Fascism on Trial : Education and the Possibility of Democracy (Bloomsbury, 2025).
Source : CounterPunch, 20 mars 2026.
Publié dans Adresses n°19
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/wp-content/uploads/2026/04/adresses-nc2b019.pdf











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