Édition du 29 novembre 2022

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International

Vénézuela

La révolution bolivarienne : à la croisée des chemins

Suite à un récent séjour au Venezuela (décembre 2009), où il a eu l’occasion de rencontrer des intellectuels et des militants d’organisations populaires liés à la révolution bolivarienne, Pierre Mouterde nous fait état des ombres et des lumières de ce processus révolutionnaire venant tout juste de fêter ses 11 ans d’âge.

Pour beaucoup d’observateurs, le processus de la révolution bolivarienne initié en 1998 sous l’égide du président Chavez, occupe une place tout à fait particulière à tel point qu’il fait figure aujourd’hui de symbole et que tous ceux et celles qui aspirent à un autre monde possible en suivent le déroulement de très près. Comme une promesse ! Voilà en effet que dans son sillage ont pu être freinées de manière très nette les politiques hégémoniques en Amérique latine du néolibéralisme contemporain ainsi que mis en mouvement tout un peuple, en transformant –comme l’exprimait si bien le philosophe costa-ricain, Frantz Hinkelammert—« l’impossible en possible ».

Un processus de transformation sociale inédit

Sous l’infatigable leadership d’un ex militaire, le Venezuela est ainsi entré dans un processus de transformation sociale tout à fait inédit. Car sans rien abandonner pour l’instant, ni de la démocratie représentative, ni même de l’économie de libre marché capitaliste, le président Chavez a néanmoins engagé son pays, dans une série de réformes non négligeables, réussissant qui plus est à faire face avec succès à plusieurs tentatives de déstabilisation menées par une opposition de droite, soutenue directement par les USA et prête à tout pour préserver ses privilèges (coup d’État manqué du 11 avril 2002 et grève patronale pétrolière de décembre 2002-février 2003).

Sur bien des fronts, les réussites ne manquent pas et paraissent même tout à fait spectaculaires compte tenu du vent de droite soufflant par ailleurs sur tant de pays de la planète : processus constituant et participatif donnant naissance à une nouvelle constitution particulièrement avancée (1999) ; lancement de missions dans le domaine de la santé, de l’éducation et de la culture, rendant plus accessible aux secteurs populaires l’aide publique de l’État, jusqu’à présent grugée par la corruption et les politiques de privatisation néolibérale ; redistribution de la rente pétrolière vers les plus défavorisés, faisant baisser de façon significative les taux de pauvreté et de grande pauvreté (d’environ 60% en 2003 à 30% en 2008 ; et de 29,1% en 2003 à 9% en 2008 [1] ) ; constitution sous les auspices de l’Alba (Alternative bolivarienne pour les Amériques), de nouvelles formes de solidarités internationales Sud-Sud notamment avec Cuba, l’Équateur et la Bolivie. Et ces réussites sont d’autant plus significatives que sous les coups de butoir de l’opposition intérieure, le président Chavez n’a cessé de chercher à radicaliser ce processus, passant à partir de 2005 d’un discours nationaliste et populaire somme toute assez classique à la référence explicite au socialisme, un socialisme pensé comme « socialisme du 21ième siècle ».

Difficultés à l’horizon

Traversant avec succès les nombreuses échéances électorales internes qui lui étaient fixées (notamment le fameux référendum révocatoire de 2004), Hugo Chavez a néanmoins buté sur l’une d’elle lors du référendum de septembre 2007, alors qu’il proposait à la population vénézuélienne de nouveaux amendements à la constitution impliquant l’institutionnalisation d’un pouvoir populaire ainsi que la possibilité pour le président du pays de se représenter sans limites à son poste. En effet il n’a pas réussi à obtenir la majorité des votes nécessaires, et cela non pas parce que l’opposition de droite était parvenue à gagner plus de suffrages, mais parce que tout simplement une partie de ses traditionnels appuis ne s’est pas déplacée pour aller voter. Et depuis, aux élections régionales et municipales de l’année 2008, si le PSUV, le parti du Président Chavez, a emporté globalement la mise, il n’en a pas moins perdu des villes et des États parmi les plus populeux du Venezuela, autre indice des difficultés que commencent à rencontrer les partisans du processus bolivarien. Comme si l’élan plein d’espérance qui avait emporté –surtout après 2002/2003— une bonne partie des secteurs populaires vénézuéliens derrière Hugo Chavez paraissait être peu à peu retombé, finissant même par semer le doute dans bien des esprits autrefois acquis aux volontés de changement présidentielles.

C’est qu’au Venezuela –au-delà même d’une phraséologie révolutionnaire amplement utilisée— bien des problèmes du quotidien n’ont toujours pas été réglés, quand ils ne se sont pas simplement amplifiés. À commencer par celui de l’insécurité qui est devenu le souci numéro un des Vénézuéliens, entre autres choses parce que depuis 1998, le taux d’homicides a triplé au pays. On compte ainsi à Caracas en moyenne près de 45 morts violentes par fin de semaine, résultats d’une série de facteurs (corruption des différentes polices, montée du « narcotrafique », développement de groupes para militaires venant de Colombie, etc.) vis-à-vis desquels le pouvoir a mis trop longtemps à réagir (on vient tout juste de lancer ce décembre 2009 une nouvelle police, alors qu’une commission présidentielle l’appelait de ses vœux depuis plus de 3 ans). De manière générale, c’est tout ce qui concerne la gestion étatique de la vie au jour le jour qui semble ne pas bien fonctionner et alimenter en sourdine les récriminations populaires : lourdeurs et corruption de l’administration publique traditionnelle, ramassage chaotique des ordures, gestion de l’eau et de l’électricité inefficiente dont les coupures –dues à la sécheresse mais aussi à l’absence de gestion à long terme— sont de plus fréquentes. Même la mission Barrio Adentro (services de santé de première ligne) qui en son temps (lancée en 2003) avait forcé l’admiration, connaît des difficultés et plusieurs postes de santé sont aujourd’hui –après le départ des médecins cubains— abandonnés, faute de véritable suivi.

Pensé par le haut

Et cela peut apparaître d’autant plus curieux que le discours du gouvernement et plus particulièrement celui de Chavez, semble prendre un cours chaque fois plus idéologique, ne manquant aucune occasion de dénoncer le capitalisme (ainsi qu’on a pu le voir par exemple à Copenhague) et de s’en prendre aux ennemis du peuple ou du socialisme. Mais sans que par ailleurs ces appels soient portés ou relayés par un véritable mouvement social dont on pourrait observer clairement le poids grandissant dans les affaires du pays, ni non plus qu’ils paraissent se structurer dans des politiques systématiques pensées sur le long terme, en cherchant par exemple à trouver des solutions de fond à la mono exportation du pétrole (93% des exportations) ou à l’inflation galopante et à la surévaluation de la monnaie locale.

Et ce manque est d’autant plus notable, lorsqu’on peut avoir la chance, à titre de contre exemple, d’observer comme nous avons pu le faire à La Vega, la présence dans certains quartiers de Caracas, de groupes populaires encore très autonomes et très actifs, capables de donner à leur quartier autrefois déshérités un visage digne et prometteur : « mercal » bien géré, centre d’informatique très performant, poste de santé en pleine activité, cuisines collectives prises collectivement en main, aide aux familles monoparentales, centre culturel très actif, radio communautaire, coopératives, etc.

C’est sans doute la deuxième difficulté majeure que rencontre aujourd’hui le processus bolivarien. C’est par le haut et à travers la seule action « politique » du président et de ses partisans regroupés dans le PSUV que sont impulsées –souvent en réaction à tel ou tel événement décrié par la grande presse— les transformations jugées nécessaires, des transformations qui d’ailleurs restent en termes économiques fort modérées, comme si le geste ne suivait pas toujours exactement la parole. Ainsi en dix ans, le secteur étatique nationalisé ne se serait pratiquement pas amplifié relativement au secteur privé (il aurait même légèrement baissé : 70% l’économie seraient toujours le fait du secteur privé) et les coopératives de l’économie sociale ne représenteraient guère plus que 1,6% de l’activité économique.

Et cela est d’autant plus déroutant pour nombre des partisans du président que dans toutes les interventions du gouvernement, on fait de moins en moins clairement la distinction —l’influence du modèle cubain y étant sans doute pour quelque chose— entre l’intervention de l’État proprement dite et celle du PSUV. Ce qui fait par exemple que la grande réforme des conseils communaux voulue par le président Chavez –sans doute une des plus intéressantes— tend aujourd’hui à être confisquée par les seuls membres du PSUV, alors qu’elle avait pour objectif de mettre au service de tous citoyens qui voulaient se prendre en main au niveau de la commune, des ressources offertes par l’État (aides publiques pour développer collectivement son quartier, former des coopératives, poursuivre des études, avoir accès à des services de santé, etc.). D’où le peu de place déterminante qu’occupent aujourd’hui dans le processus actuel les mouvements sociaux (syndicats, organisations communautaires, paysannes, indigènes, féministes, etc.), d’où le suivisme d’une majorité de militants de base du PSUV se gardant de toute critique envers leurs leaders, d’où aussi le rôle absolument central du président Chavez qui finit par s’immiscer dans la moindre des décisions de l’État et du parti. Ce n’est pas pour rien que, lors d’un colloque organisé en mai 2009 par le Centre international Miranda, un groupe d’intellectuels et de chercheurs favorables à Chavez ait interrogé « l’hyper-leadership » de Chavez… et que ce dernier s’en soit publiquement offusqué lors de son émission dominicale à « Allo Presidente ».

Doublement préoccupant

Certes le Venezuela bolivarien vit un contexte politique difficile où, au-delà des problèmes que nous venons de mentionner, l’opposition de droite continue à miner systématiquement les efforts du président et où les USA d’Amérique tentent de reprendre le terrain perdu, notamment par le renforcement de leur présence militaire en Colombie et par leur soutien aux militaires « putchistes » honduriens, installant ici aux frontières du Venezuela un climat belliqueux, et bloquant là-bas en Honduras tout retour du président Zélaya et par conséquent tout élargissement rapide de l’Alba.

On comprend donc bien quelques-unes des raisons à l’horizon de ces difficultés. Elles n’en demeurent pas moins doublement préoccupantes pour tous ceux et celles qui voient dans le processus bolivarien une alternative possible aux maux du capitalisme néolibéral. Préoccupant tout d’abord, parce qu’aux prochaines élections législatives (septembre 2010), il est loin d’être assuré que le PSUV puisse dans un tel contexte facilement l’emporter, et cela même si de récentes réformes électorales ont permis de renforcer –en diminuant le caractère proportionnel du vote— le poids du parti le plus important (PSUV). Il ne faut pas en effet oublier que depuis 2007 le gros de l’opposition de droite vénézuélienne a changé de stratégie en devenant politiquement plus nuancée et en pariant désormais sur la possibilité de l’emporter en termes électoraux. Elle est donc devenue un adversaire électoral sérieux.

Préoccupant ensuite parce que la révolution bolivarienne représente un formidable espoir en Amérique latine et que toute fragilisation ou écueil de cette dernière, sera vécue comme un terrible revers pour tous ceux et celles qui aspirent non seulement à plus de justice sociale, mais encore à un renouvellement des pratiques d’émancipation collective et de transformations sociale dans le continent.

Raison de plus pour suivre, certes avec optimisme, mais aussi et surtout avec grande lucidité, ce qui se passe là-bas et appuyer comme jamais tous ceux et celles qui veulent que le socialisme du 21ième siècle qu’on tente d’expérimenter au Venezuela bolivarien puisse rimer avec l’auto organisation populaire et la démocratie participative !


[1Chiffres de l’économiste venezuelien Victor Alvarez R. (voir Comuna, Pensamiento critico en la revolucion, intellectuales, démocracia y socialismo, p. 37)

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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