Édition du 28 novembre 2023

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États-Unis

La transidentité, cible obsessionnelle de l’extrême droite américaine

Jamais autant de lois visant les personnes trans n’avaient été votées aux États-Unis. Après l’avortement et le mariage des couples de même sexe, la transidentité est la nouvelle cible des républicains.

16 mai 2023 | tiré de mediapart.fr | Photo : Zooey Zephyr quitte la chambre des représentants du Montana après que les législateurs ont voté pour lui interdire d’y siéger, le 26 avril 2023. © Photo Thom Bridge / Independent Record via AP / Sipa
https://www.mediapart.fr/journal/international/160523/la-transidentite-cible-obsessionnelle-de-l-extreme-droite-americaine?utm_source=quotidienne-20230516-184221&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20230516-184221&M_BT=733272004833

Au nord-ouest des États-Unis, l’État du Montana est surtout connu pour ses paysages de carte postale. Il est peu habituel qu’il fasse l’actualité. Début mai, l’opiniâtreté de Zooey Zephyr a brutalement placé ce petit État sous les projecteurs.

Membre de la chambre des représentants de l’État, Zooey Zephyr, une jeune femme de 34 ans, est la première personne transgenre élue dans le Montana.

Le 18 avril, cette assemblée à majorité conservatrice était en train d’examiner une loi interdisant aux enfants transgenres de faire leur transition. Zooey Zephyr a évoqué le risque élevé de suicides chez les jeunes trans souffrant de dysphorie de genre, la détresse ressentie par celles et ceux dont l’identité de genre ne correspond pas au sexe assigné à la naissance.

Aux élu·es républicain·es, elle a lancé cette phrase : « Si vous votez cette loi […], j’espère que vous verrez le sang sur vos mains. » Pour cette tirade, et le soutien bruyant qu’elle a reçu depuis les tribunes du public, Zooey Zephyr a été interdite de siéger jusqu’à la fin de l’année. Devant ses collègues, elle a crânement refusé de s’excuser : « C’est me demander de rester silencieuse alors que ma communauté est confrontée à des lois qui nous tuent. »

Depuis, Zooey Zephyr assiste aux séances depuis un couloir etle texte a été voté. Le Montana est devenu le 15e État américain à voter une telle loi.

« Ces décisions devraient être prises par les familles et leurs médecins, et non par les politiciens », a réagi, en vain, l’Académie américaine de médecine pédiatrique.

Le Montana n’est qu’un exemple parmi d’autres. Depuis le début de l’année, de nombreux États du Sud et du Midwest, tous contrôlés par les républicains, ont attaqué les droits des personnes trans.

La Géorgie, l’Idaho, l’Indiana, le Kentucky, le Mississippi, le Dakota du Nord et du Sud, le Tennessee ou encore l’Utah ont voté des lois qui interdisent les soins médicaux liés à des transitions de genre, en pénalisant parfois les médecins qui s’y aventureraient.

D’autres États, parfois les mêmes, ont mis dans la loi l’obligation de présenter une carte d’identité pour vérifier le sexe des participant·es aux compétitions sportives étudiantes ; l’obligation, pour les sportifs et sportives, de concourir dans les compétitions en fonction de leur sexe de naissance ; l’interdiction des show drags (lire notre article) ou les toilettes non genrées.

Dans l’Arkansas, le premier État à avoir interdit les transitions de genre pour les mineurs en 2021, l’inventivité législative des républicains n’a pas de limite : deux lois pour obliger les élèves et les adultes à utiliser les toilettes de leur sexe de naissance ; une autre pour éviter les cours sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre ; une troisième pour autoriser les professeur·es à mégenrer leurs élèves trans. Une quatrième est destinée à faciliter les démarches judiciaires de mineur·es qui souhaiteraient, des années après, se retourner contre le médecin qui les aurait aidé·es à transitionner.

Une dernière autorise les discriminations, y compris contre les LGBTQI+, si elles sont justifiées « par des raisons religieuses sincères ». L’Arkansas est farouchement conservateur : pas de raison que ces lois ne soient pas bientôt votées.

Nombre de lois transphobes présentées en 2023 dans les États américains. Plus l’État est foncé, plus le nombre de lois est important. La coche indique les États où certaines de ces lois ont été votées. © Washington Post/ACLU

« Nous vivons des temps de péril pour les personnes trans, s’alarme Brandon Wolf, porte-parole de la principale organisation LGBT de Floride, Equality Florida. L’extrême droite essaie de construire un mouvement sur leur dos. Ils sont persuadés que les personnes trans n’ont pas droit à la même dignité que les autres, ils les déshumanisent et les hypersexualisent. Ils partent en guerre contre leurs libertés, leurs droits. Ils veulent les empêcher de transitionner, de changer d’état civil, d’utiliser les pronoms de leur choix à l’école. »

Particulièrement ciblé par les législateurs : ce qu’on appelle aux États-Unis le « gender-affirming care » pour les enfants ou les adolescent·es. Il s’agit, en français, d’une série de dispositions et de soins médicaux qui permettent aux ados trans d’être mieux dans leur peau. Certaines sont sociales, comme le fait pour un professeur ou une professeure de respecter le prénom qu’un·e de ses élèves se donne. D’autres impliquent des thérapies hormonales, et parfois des opérations chirurgicales.

Selon Reuters, qui a tenté de quantifier le phénomène, ces dernières méthodes ne concernent que quelques milliers de mineur·es par an. D’ailleurs, seul 1 % des Américain·es se définissent comme transgenres. Les républicains états-uniens ont pourtant décidé d’en faire leur priorité du moment, le ciment de la guerre qu’ils prétendent mener au nom de l’Amérique chrétienne menacée par la culture « woke ». Selon le New York Times, au moins vingt États républicains ont déjà adopté des législations ciblant les personnes trans.

Depuis le début de l’année, les lois fusent. Le site Trans Legislation Tracker recense 543 propositions législatives ciblant des personnes trans depuis le début de l’année 2023. Soixante-dix ont déjà été votées ou promulguées. « Pour la quatrième année consécutive, c’est un nouveau record », affirme la page d’accueil du site. En 2022, « seules » 174 propositions législatives anti-trans avaient été déposées et vingt-six votées.

« Dans les seuls trois premiers mois de 2023, davantage de lois attaquant le droit à la santé des personnes transgenres ont été déposées qu’au cours des six dernières années », calcule de son côté Movement Advancement Project, un think tank qui défend les droits des personnes LGBTQI+.

Le média queer Them dresse chaque semaine un état des lieux de l’offensive transphobe. Rien qu’entre le 6 mai et le 13 mai, le site a comptabilisé huit lois discutées en Louisiane, dans le Montana, le Nebraska et au Texas pour interdire le « gender-affirming care » ; quatre en Louisiane et au Texas pour faire disparaître des écoles les allusions à la transidentité, forcer les professeur·es à mégenrer les élèves trans, alerter les parents d’enfants trans ; deux lois, l’une adoptée et l’autre en cours de lecture, dans le Missouri et l’Ohio pour obliger les étudiant·es trans à concourir aux compétitions sportives selon le sexe assigné à leur naissance, etc.

Le site recense aussi les lois protégeant les personnes trans dans certains États ou encore les démarches judiciaires de différentes organisations, telles l’ACLU ou Lambda Legal, pour contrer des lois ayant été adoptées, et celles du Département fédéral de la justice.

« Dans notre pays, les extrémistes MAGA [les soutiens de Donald Trump, rassemblés sous le slogan “Make America great again” – ndlr] proposent des centaines de lois haineuses et extrêmes qui ciblent les enfants transgenres et leurs familles. Ces attaques doivent cesser », a réagi le président Joe Biden le 31 mars. Mais la loi que la Chambre des représentants, alors démocrate, a votée en 2021 pour garantir l’égalité des droits des LGBT reste en cale sèche, faute des voix nécessaires au Sénat pour la faire adopter.

Atlanta, Géorgie, le 31 mars 2023. Manifestation devant la chambre des représentants de Géorgie pour protester contre le vote d’une loi criminalisant les soins médicaux pour les personnes trans de moins de 18 ans. © Photo Robin Rayne / ZUMA Press Wire / Abaca

Aux États-Unis, la droite religieuse a longtemps concentré ses feux sur l’avortement. Avec succès : après des décennies d’activisme conservateur, le droit des femmes à disposer de leur corps n’est plus protégé au niveau fédéral depuis une décision historique de juillet 2022 de la Cour suprême, à majorité conservatrice depuis le mandat de Donald Trump. Désormais, les États ont la possibilité de le limiter ou de l’interdire, ce qui met en danger la vie de milliers de femmes dans les États conservateurs. Dans quatorze d’entre eux, les avortements sont désormais interdits.

Alors que les LGBT gagnaient de la visibilité et des droits, les républicains se sont ensuite attaqués au mariage des couples de même sexe, autorisé par la Cour suprême en 2015. De l’aveu même de certains juges actuels de cette instance, comme l’ultraconservateur Clarence Thomas, il reste d’ailleurs menacé.

En 2016, la première loi transphobe est votée en Caroline du Nord. Elle interdit aux personnes trans d’utiliser les toilettes publiques de leur choix. Accueillie par des protestations et des appels au boycott, la loi est retirée. Mais depuis, ces « bathroom bills » (« lois WC ») n’ont fait que prospérer.

L’extrême droite essaie de construire un mouvement sur le dos des personnes trans. Ils les déshumanisent, les hypersexualisent, partent en guerre contre leurs droits.
Brandon Wolf, porte-parole d’Equality Florida.

« La vague des “lois WC” a commencé à déferler peu après l’autorisation fédérale du mariage des couples de même sexe : alors que les gays, les lesbiennes et les bis étaient davantage soutenus, leurs opposants se sont mis à attaquer spécifiquement les personnes trans », explique Toby Beauchamp, professeur d’études de genre à l’université d’Illinois. Une guerre anti-trans d’autant plus facile à mener auprès du grand public que « le manque de connaissance et la désinformation » sur la réalité des parcours de transition sont « utilisés contre les personnes transgenres »
.
Comme le raconte une enquête du New York Times, les républicains et les puissants groupes conservateurs qui les soutiennent ont multiplié les sondages auprès de leurs électeurs et électrices, et décidé de concentrer leurs efforts « sur deux fronts principaux », considérés comme plus faciles à comprendre et à instrumentaliser politiquement, en invoquant les menaces qui pèseraient sur la binarité des sexes, érigée en fondement civilisationnel à défendre.

Le premier concerne l’accès aux compétitions sportives des personnes trans. Le sujet est devenu une obsession des élu·es républicain·es et des médias conservateurs comme Fox News. En mars 2020, l’Idaho est devenu le premier État à interdire aux femmes trans de concourir dans des compétitions féminines. Depuis, vingt États ont adopté des lois similaires.

Le second concerne la restriction, ou l’interdition, de l’accès aux soins pour les adolescent·es mineur·es qui souhaitent transitionner.

Ces attaques sont orchestrées dans le cadre d’une « campagne coordonnée », selon le média Vox, par le parti républicain et des groupes de pression conservateurs aux moyens démesurés, comme l’Alliance Defending Freedom, le Family Research Council ou encore le Liberty Counsel, qui injectent des millions de dollars dans l’organisation de campagnes de terrain et écrivent les lois pour les élus républicains, qui n’ont plus ensuite qu’à les déposer.

Des méthodes éprouvées dans le passé, puisque cet activisme méthodique, mêlant campagnes de terrain, pression des parlementaires et conseil juridique dans l’écriture des lois, a permis aux républicains de détruire au fil des ans les protections légales de l’avortement ou encore les rares mécanismes publics de santé (lire notre reportage).

Pour séduire la base républicaine – et parfois au-delà –, la droite ne prétend pas attaquer directement les droits des personnes trans. Elle invoque au contraire la nécessité de « protéger les enfants », un argument utilisé dès la fin des années 1970, lorsque Anita Bryant, une ancienne chanteuse, lança en Floride une campagne pour « sauver nos enfants » des homosexuels qui chercheraient à les recruter. Particulièrement à l’école, alors que depuis peu, les enseignants gays de Miami ne pouvaient plus être licenciés en raison de leur orientation sexuelle.

Dans cette tradition, les lois anti-trans invoquent régulièrement « le droit des parents ». « Nous ressentons une urgence. Que pouvons-nous faire pour protéger nos enfants ? », explique ainsi Matt Sharp, responsable d’Alliance Defending Freedom, une des organisations les plus actives dans l’élaboration des lois transphobes, cité par le New York Times.

Dans cette optique ultraconservatrice, la protection des enfants consiste à éliminer de leur environnement l’enseignement du genre, les références aux cultures LGBT, les lectures de drag-queen, mais aussi les références à l’histoire raciste des États-Unis. Ou encore à bannir les livres jugés « woke ».

« Les enfants sont des outils rhétoriques pratiques, poursuit l’universitaire Toby Beauchamp. La vulnérabilité des enfants – surtout des enfants blancs – a beaucoup été utilisée aux États-Unis pour justifier l’interférence du gouvernement et l’excès de criminalisation. On l’a vu à l’œuvre dans les arguments qui prônent le renforcement de la ségrégation raciale ou les “lois WC”. […] Ceux qui cherchent l’élimination pure et simple des trans visent les jeunes trans en pensant que s’ils peuvent les débarrasser de leur identité, ils pourront éradiquer la population trans tout entière. »

Le gouverneur de Floride, Ron DeSantis, à Smyrna, aux États-Unis, le 30 mars 2023. © Photo Elie Nouvelage / AFP

Alors que la campagne pour les primaires républicaines a déjà débuté avant l’élection de 2024, les figures du Parti républicain se sont toutes engouffrées dans la brèche, pensant avoir trouvé la martingale qui leur permettra de détrôner Donald Trump dans le cœur de son électorat.

En Virginie, le gouverneur Glenn Youngkin avait mis des droits parentaux au centre de sa campagne victorieuse en novembre 2021, une élection remarquée puisqu’elle est intervenue peu de temps après l’élection du démocrate Joe Biden à la Maison Blanche.

Au Texas, 30 millions d’habitant·es, le gouverneur Greg Abbott, qui pourrait se présenter, soutient le vote dans son État de lois limitant les enseignements sur le genre et la sexualité, interdisant aux femmes trans de participer à des compétitions sportives féminines et aux mineur·es trans de démarrer une transition de genre.

En Floride, Ron DeSantis, gouverneur qui prétend concurrencer Donald Trump en se présentant comme le preux pourfendeur de l’Amérique woke, a fait voter une loi dite « Don’t Say Gay » qui interdit dans cet État de 20 millions d’habitant·es toute mention de l’homosexualité à l’école, et qui s’attaque aux athlètes trans. Il vient de restreindre l’enseignement des politiques d’inclusion dans les universités de Floride et mène une guerre contre l’enseignement de l’histoire du racisme ou les études de genre.

« Pour accéder à la Maison Blanche, Ron De Santis s’est autoproclamé le leader du mouvement anti LGBTQI+ aux États-Unis, analyse Brandon Wolf d’Equality Florida. Il pense que s’attaquer aux LGBT, et plus particulièrement aux personnes trans, c’est la voie rapide pour ses ambitions. DeSantis a demandé au conseil des médecins de Floride de ne plus fournir de soins aux jeunes trans, aux agences de santé de ne pas financer les transitions des trans adultes. Il a enjoint aux écoles de censurer les livres liés à des sujets LGBT et mène une guerre contre les drag shows et Disney, qui soutient les LGBT. »

Pour n’être pas en reste, Donald Trump, qui reste le favori des républicains, a annoncé une interdiction nationale des transitions pour les mineur·es s’il était réélu, ainsi que la fin des financements fédéraux pour les établissements qui enseignent l’« idéologie du genre » ou professent l’aspect systémique du racisme aux États-Unis.

Selon une étude du Trevor Project, qui prévient le suicide chez les jeunes LGBT, 86 % des jeunes trans ou non binaires disent souffrir de l’incessant débat politique autour des sujets trans. « En Floride, les effets sont déjà dévastateurs, témoigne Brandon Wolf. Nous constatons une hausse des tentatives de suicide parmi la jeunesse LGBT. Des familles LGBT se demandent si elles ne vont pas quitter cet État de plus en plus hostile pour elles. Les étudiants trans évitent la Floride. »

Le porte-parole d’Equality Florida veut terminer sur une note d’espoir. « Malgré cette hostilité, les personnes trans continuent de se mobiliser, manifestent, racontent leurs histoires. Elles font preuve d’un formidable courage. »

Mathieu Magnaudeix

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