Édition du 6 décembre 2022

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Livres et revues

Le capitalisme en 10 leçons

Le progrès social s’est traduit par une déconnexion croissante entre le revenu et l’acte de travail
Par • Mis en ligne le 10 mars 2012
Source : http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2012/02/21/le-progres-social-sest-traduit-par-une-deconnexion-croissante-entre-le-revenu-et-lacte-de-travail/

Contre « la pré­ten­tion de la science éco­no­mique à vou­loir ré­duire ce qui est un mode d’organisation so­ciale à un en­semble de lois aussi in­con­tour­nables que celles de la phy­sique » , Mi­chel Husson nous rap­pelle que « Le ca­pital se dé­finit comme un rap­port so­cial fondé sur la pro­priété des moyens de pro­duc­tion »

Pour ana­lyser de ma­nière cri­tique le ca­pi­ta­lisme contem­po­rain « Il faut donc réussir à rendre compte à la fois des in­va­riants du ca­pi­ta­lisme et de la di­ver­sité de ses formes concrètes ». Il im­porte donc de pré­senter les dif­fé­rentes pé­riodes qui se sont suc­cé­dées, non de ma­nière li­néaires, mais en lien avec les contra­dic­tions in­ternes du sys­tème et les luttes (de classe) qui se sont dé­rou­lées. « A né­gliger la di­ver­sité des ins­ti­tu­tions et des ar­ran­ge­ments so­ciaux, on verse ra­pi­de­ment dans l’économicisme qui consiste à tout ra­mener à des dé­ter­mi­na­tions éco­no­miques. Ré­ci­pro­que­ment, la fo­ca­li­sa­tion sur les spé­ci­fi­cités peut faire ou­blier les ten­dances com­munes et sur­es­timer la mal­léa­bi­lité du ca­pi­ta­lisme ». Ce qui permet à l’auteur de sou­li­gner que la crise ac­tuelle « est au fond la crise des so­lu­tions ap­por­tées à la crise pré­cé­dente ».

Le fil di­rec­teur de l’ouvrage « est que le ca­pi­ta­lisme est entré dans une ère de ‘ren­de­ments dé­crois­sants’ », qu’il est de « moins en moins ca­pable d’intégrer la sa­tis­fac­tion des be­soins hu­mains à sa propre lo­gique » et qu’à l’inverse « la mar­chan­di­sa­tion du monde conduit à l’éviction de cer­tains be­soins es­sen­tiels ».

Je ne sau­rais ici pré­senter la to­ta­lité de l’ouvrage. Je me conten­te­rais d’indiquer quelques pistes en es­sayant le plus pos­sible de laisser la pa­role à Mi­chel Husson. Bien évi­de­ment, mes choix, sub­jec­tifs, ne sau­raient en­gager l’auteur.

Plan du livre :

« 1. De quoi le ca­pi­ta­lisme est-il le nom ? » L’auteur montre que « l’introduction du ca­pi­ta­lisme re­pré­sente une vé­ri­table rup­ture par rap­port aux mé­ca­nismes so­ciaux an­té­rieurs ». Il dé­crit les condi­tions préa­lables né­ces­saires dont la mise à dis­po­si­tion de main-d’œuvre « libre ». Mi­chel Husson re­prend la grille de lec­ture de Po­me­ranz « la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle naît d’une com­bi­naison assez aléa­toire de contraintes géo­lo­giques, de res­sources ex­té­rieures, de mise à dis­po­ni­bi­lité d’une force de tra­vail et de pro­grès tech­no­lo­giques. Cette al­chimie très par­ti­cu­lière permet de com­prendre pour­quoi l’essor du ca­pi­ta­lisme n’a rien de pré­dé­ter­miné. »

« 2. D’où vient le profit ? ». L’auteur in­ter­roge les ver­sions néo­clas­siques et leurs pré­ten­tions à of­frir une vi­sion co­hé­rente du ca­pi­ta­lisme « au­tour de deux no­tions clés : qu’est ce le profit ? Com­ment se réa­lise ‘l’allocation des res­sources rares entre les fins al­ter­na­tives’ sous le ca­pi­ta­lisme ? ». Il sou­ligne « la mi­sère de la ‘science’ éco­no­mique do­mi­nante. » C’est le cha­pitre le plus ardu du livre. Pour celles et ceux qui vou­draient ap­pro­fondir, je si­gnale l’introduction (http://hussonet.free.fr/boukaweb.pdf) de l’auteur à la ré­édi­tion du livre de Ni­colas Bou­kha­rine : L’économie po­li­tique du ren­tier ( Syl­lepse 2010) Ob­jec­ti­vité so­ciale. Mi­chel Husson in­siste sur le ca­rac­tère très par­ti­cu­lier de la mar­chan­dise « force de travail ».

« 3. Pour­quoi les riches sont-ils plus riches ? » ou va­ria­tions sur la pro­duc­ti­vité du tra­vail, les sur­plus, l’accumulation de ri­chesses, le par­tage entre profit et sa­laires, les in­éga­lités, les pres­sions ou luttes so­ciales. Deux phé­no­mènes peuvent être mis en re­la­tion « Le pre­mier est que les in­éga­lités ont eu ten­dance à se ré­duire sur longue pé­riode » et « la courbe s’inverse avec le tour­nant li­béral des an­nées 1980 et une nou­velle ten­dance au creu­se­ment des in­éga­lités s’instaure ». Il ne fau­drait ce­pen­dant croire à une ré­duc­tion « na­tu­relle » des in­éga­lités, gé­nérée spon­ta­né­ment par le fonc­tion­ne­ment du sys­tème. « Il faut plutôt y voir l’effet des luttes so­ciales, des évo­lu­tions dans la struc­ture de la force de tra­vail, et aussi des po­li­tiques pu­bliques ». L’auteur sou­ligne que « l’intervention de l’État n’a pas di­minué en tant qu’agent actif de la struc­tu­ra­tion de la so­ciété » et ter­mine cette partie par « l’égalité est la condi­tion ab­solue du bien-être so­cial et de la vé­ri­table li­berté, dé­finie comme ‘le sen­ti­ment de ne pas être mé­prisé et traité en in­fé­rieur’. »

« 4. De quoi avons-nous (vrai­ment) be­soin ? » L’auteur pré­sente « la dis­tinc­tion clas­sique entre va­leur d’échange et va­leur d’usage » et nous rap­pelle contre les lec­tures hâ­tives, éco­no­mi­cistes ou mal-intentionnées « Or les va­leurs d’usage im­portent, même dans le champ du mar­xisme, parce que le bou­clage concret des schémas de re­pro­duc­tion sup­pose une cor­res­pon­dance entre ce qui est pro­duit et ce qui est consommé ». Mi­chel Husson sou­ligne à la fois que « les biens et ser­vices mar­chands in­di­vi­dua­li­sables oc­cupent une place dé­crois­sante dans la consom­ma­tion » et que « la de­mande so­ciale est de moins en moins conforme aux exi­gences de ren­ta­bi­lité » ou pour le dire ma­nière per­cu­tante « Mais tous les be­soins ne sont pas égaux de­vant le ca­pi­ta­lisme et il va donc tout faire pour les mo­deler en fonc­tion de ses exi­gences propres ». L’auteur dé­ve­loppe re­mar­qua­ble­ment au­tour de la no­tion de be­soins. D’un coté, pour la ren­ta­bi­lité, il fau­drait que les be­soins s’adaptent à la pro­duc­tion, c’est d’ailleurs le rôle des ma­tra­quages pu­bli­ci­taires, que les individu-e-s pro­duc­teurs s’effacent de­vant des êtres consommatrices/consommateurs. D’autre part, contre celles et ceux qui vou­draient dicter les be­soins es­sen­tiels, au nom de la sou­te­na­bi­lité du dé­ve­lop­pe­ment par exemple, Mi­chel Husson op­pose « il s’agit de créer les bases ma­té­rielles qui per­mettent d’effectuer d’autres choix, à la fois dans les condi­tions de vie et dans la maî­trise des grands choix so­ciaux ». Contrai­re­ment à une lé­gende, le marché et la dé­mo­cratie ne font pas bon mé­nage. Et l’auteur d’ajouter « Dans une so­ciété ra­tion­nelle, le be­soin ne se­rait plus seule­ment une condi­tion vide de contenu ga­ran­tis­sant la va­leur » et « La dé­mo­cratie est donc la condi­tion même de fonc­tion­ne­ment d’une telle or­ga­ni­sa­tion so­ciale, et cette concep­tion conduit à poser au­tre­ment l’articulation entre plan et marché » d’où « l’importance dé­ci­sive des règles ins­ti­tu­tion­nelles et du pro­cessus d’échanges et de confron­ta­tion ».

« 5. Qu’est ce qui n’est pas une mar­chan­dise ? » Pour le ca­pi­ta­lisme tout peut ou (re)devenir mar­chan­dise. A l’inverse des pro­cessus de dé­mar­chan­di­sa­tion qui ont « ac­com­pa­gnés » le pro­grès so­cial, le ca­pi­ta­lisme néo­li­béral est aussi un tour­nant vers la (re)marchandisation de toute chose. Le titre de cette note est issue de ce cha­pitre. La mar­chan­di­sa­tion du tra­vail, de la force de tra­vail tient une place par­ti­cu­lière dans le sys­tème ca­pi­ta­liste et dans sa phase néo­li­bé­rale. Ainsi « La flexi­bi­lité pourrait-être très bien dé­finie comme la sup­pres­sion de tous les dis­po­si­tifs qui font que, jus­te­ment, la force de tra­vail n’est pas une mar­chan­dise comme une autre ». Flexi­bi­lité, in­di­vi­dua­li­sa­tion des sa­laires et des autres condi­tions sa­la­riales, dé­ve­lop­pe­ment de l’externalisation et de la sous-traitance, il s’agit pour les gou­ver­nants de re­mettre en cause « les liens contrac­tuels hé­rités du passé, en fai­sant des sa­la­riés la va­riable d’ajustement ». Nous as­sis­tons aussi aujourd’hui à une mar­chan­di­sa­tion de la connais­sance (bre­vets, pro­priété in­tel­lec­tuelle, etc) au nom d’un marché plus ef­fi­cace, moins coû­teux, une trans­for­ma­tion de la vie en vie-marchande, sous une dé­li­rante pré­sen­ta­tion d’un tout comp­table. Contre cette construc­tion idéo­lo­gique, l’auteur sou­ligne « l’incommensurabilité d’un cer­tain nombre de droits so­ciaux ». Il faut lire avec at­ten­tion les pages sur les biens pu­blics, les biens in­tra­gé­né­ra­tion­nels et in­ter­gé­né­ra­tion­nels et s’interroger « quels élé­ments la so­ciété est-elle prête à laisser au libre jeu du marché ? ». La sa­tis­fac­tion des be­soins est une ra­tio­na­lité su­pé­rieure au « calcul éco­no­mique ».

« 6. Le ca­pi­ta­lisme peut-il se mettre au vert ? » Mi­chel Husson ana­lyse les pro­blèmes de l’énergie, de la tran­si­tion éner­gé­tique, les éco­taxes et « la contra­dic­tion entre l’objectif de profit maximum et celui de ré­duc­tion des dé­penses d’énergie », sans nier un pos­sible « ver­dis­se­ment » du sys­tème. En com­plé­ment pos­sible : Contre­Temps N°12, qua­trième tri­mestre 2011 (Edi­tions Syl­lepse, Paris 2011) In­ter­con­nexion des crises so­ciale et éco­lo­gique glo­bales gé­né­rées par la dy­na­mique du ca­pital et Da­niel Ta­nuro : L’impossible ca­pi­ta­lisme vert (Les em­pê­cheurs de penser en rond / La Dé­cou­verte, Paris 2010) Crise his­to­rique de la re­la­tion de l’humanité et son en­vi­ron­ne­ment.

« 7. Où mène la mon­dia­li­sa­tion ? » L’agencement de l’économie mon­diale est bou­le­versée par la place gran­dis­sante de cer­tains pays dits émer­gents « cer­tains pays, conçus au dé­part comme ré­ser­voirs de main-d’œuvre bon marché, connaissent une forte crois­sance de leurs ex­por­ta­tions, inondent les mar­chés des pays dé­ve­loppés et ‘re­montent les fi­lières’, au­tre­ment dit se mettent à pro­duire des biens de haute tech­no­logie ».Ce­pen­dant si le Pro­duit In­té­rieur Brut (PIB) mon­dial peut se ven­tiler en deux parts égales, entre pays dits avancés et les autres, il ne fau­drait pas ou­blier que les pre­miers ne re­pré­sentent que le sep­tième de la po­pu­la­tion mon­diale. Les PIB moyens par habitant-e-s sont donc très dif­fé­rents et cachent des dif­fé­ren­tia­tions im­por­tantes entre les très riches et les autres, entre sous-régions et entre femmes et hommes. La mon­dia­li­sa­tion ac­tuelle est par­tiel­le­ment d’une autre com­plexité que l’internationalisation an­té­rieure, entre autres par la mon­dia­li­sa­tion pro­duc­tive. « Concrè­te­ment, les mar­chan­dises sont do­ré­na­vant pro­duites à cheval sur plu­sieurs pays, et ce phé­no­mène va au-delà d’une simple aug­men­ta­tion des cou­rants d’échange. Ce n’est pas seule­ment le marché qui de­vient mon­dial, mais ce sont les lieux de pro­duc­tion qui se dé­ploient et se re­struc­turent à une échelle pla­né­taire. Les dif­fé­rents stades de la fa­bri­ca­tion d’un pro­duit sont ré­partis entre plu­sieurs pays : on parle alors de ‘dé­com­po­si­tion in­ter­na­tio­nale des pro­cessus pro­duc­tifs’ ou de ‘chaînes de va­leur glo­bale’ ». Cette mon­dia­li­sa­tion de la pro­duc­tion est portée par l’investissement in­ter­na­tional, les fa­meux in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers (IDE) dont il faut néan­moins sou­li­gner qu’ils res­tent ma­jo­ri­tai­re­ment orientés vers les pays….développés. Mi­chel Husson ana­lyse la nou­velle car­to­gra­phie du monde, dont les re­la­tions Chine/États-Unis. Il montre que la struc­tu­ra­tion éco­no­mique mon­diale est de plus en plus dis­socié de la car­to­gra­phie des États et ex­plique les mé­ca­nismes de « l’institutionnalisation de l’absence de règles à tra­vers la créa­tion de l’OMC (Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce) ». Si je suis l’auteur dans « La mon­dia­li­sa­tion réel­le­ment exis­tante in­tro­duit ainsi une dif­fé­rence im­por­tante avec les formes clas­siques de l’impérialisme », je pense néan­moins que les dé­bats de­vraient s’approfondir sur les contrac­tions dans cette nou­velle confi­gu­ra­tion. Pour le dire fran­che­ment le duo Chine/États-Unis pour­rait se dé­nouer et le lea­der­ship mon­dial être dis­puté, y com­pris sous une forme clas­sique de guerre. Mais la puis­sance éco­no­mique de la Chine n’est aujourd’hui que très po­ten­tielle et l’impérialisme amé­ri­cain dis­pose de la seule puis­sance mi­li­taire réel­le­ment existante.

« 8. A quoi sert l’Europe li­bé­rale ? » Il n’y a pas de ca­pital eu­ro­péen. Aujourd’hui do­minent, hors de tout cadre dé­mo­cra­tique, des po­li­tiques de pri­va­ti­sa­tion des ser­vices pu­blics, de la mise concur­rence (et donc de la pri­mauté du moins-disant) des sys­tèmes so­ciaux. Il s’agit donc bien d’un « mo­dèle éco­no­mique tronqué » où « L’euro réel­le­ment exis­tant n’est donc rien d’autre qu’un outil de po­lice éco­no­mique ». L’auteur ajoute ju­di­cieu­se­ment « Le marché unique n’est pas le dé­bouché prin­cipal, mais la base ar­rière d’une visée plus large ». De nom­breux ar­gu­ments utiles pour re­fuser le rôle pro­fon­dé­ment an­ti­so­cial et ré­ac­tion­naire des traités, dont le projet en cours vi­sant « à consti­tu­tion­na­liser une ter­rible ré­gres­sion so­ciale comme moyen d’assainir les fi­nances pu­bliques… »,

« 9. Qu’est ce qu’une crise ? » Mi­chel Husson pré­sente et ana­lyses les trois sortes de crises aux­quelles le ca­pi­ta­lisme est confronté : les crises pé­rio­diques, les crises de ré­gu­la­tion et la crise sys­té­mique. Il met en re­la­tion les évo­lu­tion de la pro­duc­ti­vité, les in­ter­ven­tions de l’État « so­cial », l’augmentation des si mal-nommés pré­lè­ve­ments obli­ga­toires, l’inflation, la durée du temps de tra­vail, pour conclure une nou­velle fois sur « l’écart se creuse ainsi entre la de­mande so­ciale et l’offre ren­table ». Pour ap­pro­fondir, un ou­vrage plus an­cien de l’auteur Un pur ca­pi­ta­lisme (Édi­tions Page deux, Lau­sanne 2008) La crise est cer­taine, mais la ca­tas­trophe ne l’est pas.

« 10. Pour­quoi on va dans le mur ». Si les dé­rives de la fi­nance ont bien une di­men­sion dé­men­tielle, il ne faut pas ou­blier que « la fi­nance n’est pas ex­crois­sance : elle est au contraire un rouage es­sen­tiel du ca­pi­ta­lisme dans sa ver­sion néo­li­bé­rale ». L’auteur ex­plique la ge­nèse de cette fi­nan­cia­ri­sa­tion dont le rôle des pou­voirs pu­blics, des États. Après la ré­ces­sion de 1974/1975 « Il y a eu un mé­lange très ef­fi­cace de po­li­tiques dé­li­bé­rées de la part des gou­ver­ne­ments et d’une of­fen­sive pa­tro­nale contre les sa­laires ». L’auteur dé­crit la mise place des condi­tions fa­vo­rables à l’essor de la fi­nance : « des me­sures de dé­ré­gle­men­ta­tion font tomber les obs­tacles et on fa­brique éven­tuel­le­ment de toutes pièces des mar­chés fi­nan­ciers ». Puis il ana­lyse la « na­ture » des titres financiers, droit de ti­rage sur la ri­chesse pro­duite ou à pro­duire, et nous rap­pelle que « La fi­nance ne crée donc pas de va­leur, même si elle agit sur sa ré­par­ti­tion ». D’un coté, baisse de la part des sa­laires, stag­na­tion du taux d’accumulation et de l’autre aug­men­ta­tion de la part des di­vi­dendes. En re­gard de la fa­meuse « norme » de 15% de ren­ta­bi­lité des fonds propres exigée par les ac­tion­naires, l’auteur sou­ligne « une éco­nomie qui croît au mieux de 3% par an ne peut of­frir du­ra­ble­ment un tel ren­de­ment à ses ac­tion­naires ». L’auteur ter­mine ce cha­pitre sur quatre grandes contra­dic­tions : « Di­lemme de la ré­par­ti­tion : ré­ta­blis­se­ment de la ren­ta­bi­lité ou em­plois ? », « Di­lemme de la mon­dia­li­sa­tion : ré­sorp­tion des dés­équi­libres ou crois­sance mon­diale ? », « Di­lemme bud­gé­taire : ré­sorp­tion des dé­fi­cits ou dé­penses so­ciales ? » et « Di­lemme eu­ro­péen : chacun pour soi ou co­or­di­na­tion ? »

Ga­geons que les ré­ponses de­vront être po­li­tiques, dé­mo­cra­ti­que­ment éla­bo­rées ; qu’elles s ’ap­puie­ront sur un audit de la dette et l’annulation de sa partie odieuse et illé­gi­time, que la baisse ra­di­cale du temps de tra­vail sera au centre de la construc­tion d’une al­ter­na­tive ma­jo­ri­taire à ce sys­tème. Contre le chacun-e pour soi et la guerre entre tou-te-s et tou-te-s, l’invention d’une so­ciété qui sa­tis­fasse plei­ne­ment les be­soins hu­mains, les be­soins de toutes et tous.

Quelques ci­ta­tions complémentaires :

« La grande prouesse de l’économie do­mi­nante, c’est d’entretenir une confu­sion per­ma­nente entre le ca­pital comme en­semble de moyens de pro­duc­tion et le ca­pital comme rap­port so­cial. »

« Les be­soins, leur mode d’expression et leur pos­si­bi­lité de sa­tis­fac­tion sont mo­delés par les condi­tions d’existence »

« Le mode de consom­ma­tion peut aussi être consi­déré comme un mode de com­pen­sa­tion de be­soins in­sa­tis­faits »

« Les confé­rences de ci­toyens sont une ex­pé­rience pas­sion­nante du point de vue de la prise de dé­ci­sion col­lec­tive. Le prin­cipe consiste à réunir un groupe de ci­toyens qui ne sont pas eux-mêmes des ex­perts, mais qui ont à leur dis­po­si­tion de spé­cia­listes qui les ini­tient au do­maine. Après ces pre­miers échanges, le groupe de ci­toyens in­ter­pelle de nou­veaux ex­perts ou dé­ci­deurs qu’ils ont eux-mêmes choisis, puis dé­li­bèrent et éla­borent leurs re­com­man­da­tions. »

« A l’encontre de la vi­sion ‘pa­ra­si­taire’, il faut au contraire in­sister sur la fonc­tion­na­lité de la fi­nance : elle fait partie in­té­grante du ca­pi­ta­lisme contem­po­rain et son poids crois­sant est en soi un in­dice de dys­fonc­tion­ne­ments chro­niques du ca­pi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant » et « la fi­nance n’est pas un pa­ra­site sur un corps sain, mais le moyen de ‘bou­cler’ la re­pro­duc­tion du ca­pi­ta­lisme néo­li­béral ».

En conclu­sion, Mi­chel Husson sou­ligne, contre une cer­taine lec­ture sclé­rosée ce ré­cla­mant du mar­xisme : « Le ca­pi­ta­lisme n’est pas pour au­tant un fruit mûr et ne s’effondrera pas malgré sa perte d’efficacité. L’idée même d’une ‘crise fi­nale’ est in­trin­sè­que­ment ab­surde, parce que le ca­pi­ta­lisme n’est pas seule­ment un mo­dèle éco­no­mique, mais un en­semble de rap­ports so­ciaux ; et ceux-ci ne peuvent être remis en cause que par l’initiative de forces so­ciales dé­ci­dées à les dé­passer. »


Le livre est très ju­di­cieu­se­ment illustré par de des­sins cor­ro­sifs de Charb.

Ce­pen­dant deux de ces des­sins me semblent plus que pro­blé­ma­tiques. L’un page 169, le com­mer­çant chez qui le per­son­nage va acheter le pain est ré­duit à sa qua­li­fi­ca­tion ba­nale d’arabe. Charb pense-t-il que cette ca­rac­té­ris­tique puisse être prin­ci­pale pour ce commerçant ?

Le dessin page 193 montre un ado­ra­teur du marché fai­sant sa prière « Il n’y a de marché que le marché et l’Europe est son pro­phète ». Par le texte et par le geste il s’agit ici d’un renvoi in­dé­niable à l’Islam. Charb semble donc avoir in­tégré une hy­po­thé­tique dan­ge­ro­sité de l’Islam !

Dans les an­nées trente, celles et ceux qui étaient ainsi montré-e-s du doigt, causes de tous les maux réels et in­ventés, étaient les « Juifs », aujourd’hui sont dé­si­gnés les « Arabes », sans ou­blier dans toute l’Europe, hier et aujourd’hui, la stig­ma­ti­sa­tion des « Rroms ». In­sup­por­table est cette ra­cia­li­sa­tion, ce ra­cisme « banal », « ordinaire ».

Pour ceux qui pro­fessent ou re­pro­duisent ces in­sup­por­tables « ba­na­lités » une (in)conscience de leurs significations/impacts mais pour celles et ceux qui les su­bissent : une mise en cause per­ma­nente de leur intégrité.

Et un troi­sième dessin, page 119, peut-être ca­rac­té­risé comme un vé­ri­table dé­ra­page. Un pa­tron néo­li­béral en train de dy­na­miter les 35 heures, c’est en effet du ter­ro­risme so­cial. Mais quand cet homme dit « Li­bé­ra­lisme Akbar ! » cela confirme, qu’aux yeux du des­si­na­teur, le lien entre arabe/islam et ter­ro­risme fait sens, comme nous le chantent les médias.

Que pense Charb de cette odieuse assimilation ?.

Un livre clair. Grâce à la qua­lité des pré­sen­ta­tions, la très grande ma­jo­rité des cha­pitres est ac­ces­sible aux débutant-e-s en « éco­nomie ». Une vé­ri­table ex­per­tise au ser­vice des ques­tion­ne­ments et de l’émancipation. Bi­blio­gra­phie et liens : http://hussonet.free.fr/capibib.

Les so­lu­tions po­li­tiques évo­quées pour en finir avec la conju­gaison d’une crise his­to­rique du sys­tème ca­pi­ta­lisme et d’une crise glo­bale de notre re­la­tion à l’environnement sont au­tant de pistes, qu’il nous faut ex­plorer, pour éla­borer des ré­ponses col­lec­tives et démocratiques.

Contre les vi­sions occidentales-centrées, il est bon de rap­peler avec l’auteur (source nationsonline.org) :

« Si le monde était un village…

Si l’on ra­me­nait la po­pu­la­tion mon­diale à un vil­lage de 100 ha­bi­tants, il res­sem­ble­rait à ceci :

- 81 vi­vraient dans un pays en dé­ve­lop­pe­ment avec un re­venu moyen de 3 580 dol­lars, les 19 autres vi­vraient dans un pays dé­ve­loppé avec un re­venu moyen de 22 060 dollars ;

- il y au­raient 61 Asia­tiques, 12 Eu­ro­péens, 13 Afri­cains, 9 Sud-Américains et 5 Nord-Américains ;

- 75 se­raient non blancs, tandis que 25 se­raient blancs ;

- 48 vi­vraient avec moins de 2 dollar par jour, et 20 vi­vraient avec moins de 1 dollar ;

- 8 n’auraient pas accès à des ins­tal­la­tions sa­ni­taires élémentaires ;

- 50 se­raient citadins ;

- 25 se­raient sans lo­ge­ment ou vi­vraient dans des lo­ge­ments insalubres ;

- 17 au­raient moins de 18 ans ;

- 16 n’auraient pas accès à l’eau potable ;

- 16 se­raient illettrés ;

- 14 souf­fri­raient de malnutrition ;

- 8 au­raient accès à In­ternet à la maison ;

- 4,5 se­raient ci­toyens des États-Unis ;

- 1 se­rait in­fecté par le VIH/sida ;

- 1 seul se­rait di­plômé de en­sei­gne­ment supérieur. »

Une dé­cli­naison genrée se­rait plus que la bienvenue.

« Dans quel monde bar­bare vivons-nous, qui ne réussit pas à ga­rantir ces droits élé­men­taires à l’ensemble des ha­bi­tants de la pla­nète ? »

Mi­chel Husson ( http://hussonet.free.fr/@bibi.htm ) : Le ca­pi­ta­lisme en 10 leçons

Petit cours illustré d’économie hétérodoxe

Des­sins de Charb

Zones, Paris 2012, 254 pages, 16 euros

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