Édition du 17 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Le care ? Un terme dans un différend politique

Amaia Perez Orozco réfléchit aux pièges du capitalisme et à la centralité du travail du care dans la durabilité de la vie.

La question du soin est au cœur des récentes grèves féministes dans diverses parties du monde. Nous parlons de récupérer, de défendre et de prendre soin du territoire Corps-Terre [Cuerpo-Tierra] et du Réseau de la vie [Red de la Vida]. Il y a eu aussi une table sur le Système National de Soins au Expansion forum économique des femmes de 2022 [Expansión Women Economic Forum 2022] financé par Coca Cola Mexique, entre autres. Parlons-nous de la même chose ?

Tiré de Capiremov.org

Si, il y a deux décennies, le mot soin était peu utilisé, aujourd’hui il est devenu un champ de profonde dispute politique. Par conséquent, nous devons nous demander de quoi nous parlons lorsque chacune de nous l’utilise. Il serait possible de faire une thèse de doctorat (ce serait très long !) ou quelques séminaires autogérés (également très longs !) pour discuter de cette question. Ce que nous montrons ici n’est qu’une petite partie de quelque chose de beaucoup plus large. Et nous proposons ces réflexions pour aider dans la lutte politique.

Dans les féminismes anti-systémiques (anticapitalistes, antiracistes, écologistes…), nous entrons dans le thème du soin par deux lignes complémentaires. D’une part, on parle du (travail du) care pour se référer à des travaux invisibles qui sont faits gratuitement ou de manière très précaire ; qui ont historiquement été sous la responsabilité des femmes, répartis inégalement entre nous ; et qui sont essentiels pour soutenir la vie dans un système qui attaque la vie. L’idée du soin est liée à celles du travail domestique et du travail reproductif.

Le soin est la face B du système socio-économique capitaliste. Il n’est pas seulement lié à la cuisine, au lavage ou aux soins d’un bébé. Prendre soin peut consister à cultiver la plantation pour donner à manger ; à chercher de l’eau ou du bois de chauffage ; à nettoyer une rivière polluée ou à réparer le toit d’une maison afin que la pluie n’y pénètre pas. Le soin ne se réduit pas aux tâches typiques des ménagères blanches, urbaines et de la classe moyenne. Il est tout ce dont nous avons besoin pour que la vie fonctionne et ne nous est pas donné par le marché ou l’État. Ce sont les travaux essentiels pour la continuité du réseau de vie qui se déroule de ce côté du marché, au plus près de la vie.

De cette façon d’aborder les soins, nous dénonçons que, dans le modèle hégémonique du mauvais développement¹, ils ne sont pas considérés comme une responsabilité collective. Pourquoi ? Parce que la priorité dans ce modèle est le processus d’accumulation du capital, celui qui marchandise la vie, l’utilise et l’exploite à son service. Dans cette Chose Scandaleuse (c’est-à-dire dans le capitalisme hétéropatriarcal néocolonialiste et écocide), le soin est invisible car, si nous le percevons, nous commençons à nous poser des questions très inconfortables : pourquoi prendre soin de la vie en commun n’est-il pas une priorité ? Pourquoi avons-nous une économie qui, au lieu de soutenir la vie, l’attaque ?

Les soins doivent rester invisibles pour ne pas dénoncer le conflit capital-vie. Le capitalisme est un système qui permet l’accumulation d’avantages privés au détriment de la dépossession de la vie collective et de la vie de la planète. Mais sans la vie, il n’y a pas de capitalisme non plus. L’hétéropatriarcat et le néocolonialisme assurent l’existence d’emplois et de sphères économiques cachés qui font avancer la vie sous attaque… sans protester. Quand les femmes obéissent à l’ordre hétéropatriarcal de tout pour l’amour, elles cachent le conflit. Lorsque les hommes continuent de profiter du privilège de ne pas s’en soucier, ils sont complices du capital. Quand nous payons à bas prix la vie d’une migrante ou d’une femme racialisée pour qu’elle puisse faire ce que nous préférerions ne pas faire pour mieux gagner notre vie, nous donnons au conflit capital-vie un dimension mondiale.

D’autre part, construire la lutte politique à partir des soins, c’est faire ressortir la profonde perversion du système et lutter pour une rupture frontale.

Dans les expériences quotidiennes des femmes, il y a une force politique immense, car ensemble, nous pouvons comprendre où se trouvent les énormes difficultés pour maintenir des vies qui valent la peine d’être vécues et la joie d’être vécues dans cette Chose scandaleuse. Ensemble, nous pouvons nous rebeller.

Comme le disent d’autres compagnes travailleuses domestiques et des soins : sans nous, le monde ne bouge pas. Nous prétendons ne pas continuer à le déplacer seules et ne pas le déplacer au détriment de nos vies. Mais, surtout, parce que nous savons que nous sommes la base, nous savons que nous pouvons renverser le monde.

La deuxième façon d’aborder les soins a été de souligner que toutes les personnes, au quotidien, en ont besoin. À partir du soin, nous nous percevons en termes de communauté et de territoire corps-terre, rompant avec le regard blanc et masculin de l’individualité et de la méritocratie. Prendre soin, c’est reconstruire le bien-être physique et émotionnel. Le marché, les institutions et le regard masculin tiennent pour acquis que la vie est prête, en attente de sa jouissance : être exploitée, mise au service du développement ou sacrifiée pour la révolution.

Mais d’un point de vue féministe, nous savons que la vie ne sort pas de nulle part, elle n’existe pas par hasard, encore moins par intervention divine. Certains s’en sont rendus compte avec la covid-19 ; nous le savions déjà bien avant, nous le savons depuis toujours : la vie est quelque chose qui doit être tissée tous les jours. Et la seule façon d’y parvenir est dans un collectif et sur une planète qui nous accueille : nous faisons partie d’un tissu vivant. Nous sommes interdépendants et écodépendants. Cette conscience profonde de la toile de la vie nous permet de dénoncer que ces liens sont maintenant corrompus. Les soins que nous recevons de la terre, nous les rendons comme pillage et destruction. Et nous déformons le réseau d’interdépendance, le transformant en un réseau d’inégalités : ceux qui s’en soucient le plus reçoivent le moins de soins et vice versa.

Les soins opèrent à partir de flux asymétriques des femmes aux hommes, des classes populaires aux classes aisées, du Sud au Nord, des campagnes aux villes, des populations racialisées aux blanches…

Sur cette base, nous disons que le soin est l’horizon : un pari pour une bonne coexistence buenconvivir] ; pour les trames communautaires qui nous soutiennent ; pour les autres économies dans lesquelles toutes les vies sont importantes dans leur diversité. Il est un engagement quotidien et constant qui nous permet de transformer le cri de patrie libre ou mourir dans un nouvel appel de se révolter pour vivre. Ils signifie une position éthique et politique à partir de laquelle : parce que nous nous voulons vivantes, vivantes nous nous battons [vivas nos queremos, vivas nos luchamos]. Mais le soin, c’est aussi la putréfaction : cet enchevêtrement de relations inégales qui soutient le monde que nous voulons transformer ; le terrain marécageux des relations violentes dans lequel nous stigmatisons les personnes âgées ou les personnes handicapées comme dépendantes ; l’espace toxique dans lequel les hommes semblent insouciants (ils n’assument pas la responsabilité du soin ou ne reconnaissent pas les soins qu’ils reçoivent ; comme le dit Antonella Picchio, le travail le plus fatigant pour les femmes est de soutenir les fragilités des hommes afin qu’ils continuent à croire qu’ils sont forts) ; le territoire de l’éthique de servitude néocoloniale et de classe.

Les soins sont un espace profondément lié aux inégalités de genre. Mais ils ne sont pas seulement un problème des femmes. Nous exigeons que la présence historique (et inégale) des femmes soit reconnue. Non pas pour louer la bonne mère et la bonne épouse, mais pour se rebeller contre cette féminité sacrifiée. Et nous dénonçons les institutions publiques, les marchés capitalistes et l’absence historique des hommes. Nous exigeons leur présence… mais cette présence nécessite une reconstruction radicale.

Exiger la présence des hommes, ce n’est pas applaudir à la parentalité responsable, mais contraindre à une profonde remise en cause de la masculinité hégémonique liée à la violence, à l’appropriation du corps et de la vie des femmes, au déni des soins. Exiger des entreprises capitalistes, c’est faire comprendre que les soins ne peuvent pas être une niche sur le marché.

Nous nous battons pour que les services privatisés de garde d’enfants et de personnes âgées redeviennent publics et pour que de nouveaux marchés de niche (tels que ceux des entreprises d’externalisation du travail domestique rémunéré ou des plateformes collaboratives) soient interrompus. Et nous relions cette lutte à la lutte contre le (néo)extractivisme et la privatisation des biens communs. Responsabiliser les entreprises, c’est leur faire payer la reproduction de la vie dont elles profitent (payer avec des impôts, avec des droits du travail, avec des mesures qui favorisent la conciliation, avec des cotisations de sécurité sociale). Exiger de l’État, c’est utiliser les mécanismes de l’État-providence pour percer l’État-providence lui-même. Les systèmes de travail du care dont on parle de plus en plus sont un mécanisme de politique publique que nous pouvons utiliser (sur chaque territoire nous verrons si cela en vaut la peine), mais toujours pour aller au-delà des États libéraux au service du pouvoir des entreprises ; démocratiser et décentraliser les institutions publiques (en les rapprochant de la communauté, des municipalités et du local, et non pas d’un pouvoir centralisé et autoritaire) ; pour avancer en termes de droits collectifs, en laissant derrière nous la logique des droits individuels, où il n’y a pas de place pour les soins en tant que partie d’une parcelle de vie partagée.

Les soins, la face B de la Chose scandaleuse, sont le ciment qui unit nos vies interdépendantes et les ancre dans une terre vivante ; ils sont au cœur de la critique écoféministe et antiraciste de cette Chose scandaleuse. C’est le plus quotidien, le plus concret. Ce à quoi nous sommes toutes engagées et à partir duquel nous pouvons révolutionner le système en reconstruisant la vie au quotidien.

¹ Nous disons mauvais développement parce que le modèle de développement désiré, qui est imposé par le système, est insoutenable en termes écologiques ; inaccessible parce que ce n’est jamais suffisant ; et injuste parce qu’il est basé sur un réseau complexe d’inégalités de classe, de genre, de race, mondiales etc. La perversité de ce modèle est particulièrement visible lorsque l’on pense à l’extractivisme. Contrairement à ce modèle, issu des féminismes, notre pari est le bien vivre.

Amaia Perez Orozco est économiste féministe et intègre le collectif XXK – Féminismes, pensée et action [Colectiva XXK – Feminismos, Pensamiento y Acción].

Traduit du portugais par Andréia Manfrin Alves
Langue originale : espagnol

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