Édition du 31 janvier 2023

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International

Élections présidentielles en France

Le clivage droite/gauche est-il dépassé ?

Nous vivons une étonnante période politique. L’agitation médiatique et sondagière bat son plein. Les politologues multiplient les analyses devant la montée de François Bayrou dans les intentions de vote - mais de la coupe aux lèvres, il y a parfois loin... Toute une psychologie de bazar est mobilisée pour expliquer les sentiments des Français. Les spéculations vont bon train sur l’effondrement du clivage droite/gauche que certains comparent à un nouvel effondrement du mur de Berlin - rien moins que ça !

Dans tout cela, il y a un nombre considérable de billevesées que des experts qui se sont toujours trompés déversent à flots continus. Rares sont ceux qui entendent les analyses pertinentes masquées derrière l’écran de fumée jeté pour brouiller, autant que faire se peut, le jugement des citoyens. Jean-Luc Mélenchon juge, avec son franc-parler habituel, que le pays « en état d’insurrection civique », il estime que les Français « veulent tourner la page tant d’une politique libérale qu’ils haïssent que d’un système de partis et d’institutions qu’ils méprisent. On peut même assister à un double 21 avril où droite et gauche traditionnelles seraient éliminées ». Qui l’entend parmi tous les géniaux stratèges qui prétendent conduire la gauche à la victoire ? C’est pourtant de ce point de vue qu’on peut comprendre ce qui se passe dans le pays et qu’on peut en déduire les actions à entreprendre.

Essayons donc d’aborder les questions sur le fond.

Commençons par le commencement. C’est-à-dire par un peu d’histoire. Le clivage droite/gauche est un héritage de la révolution française : à gauche se sont assis les partisans les plus décidés de la révolution. Il a trouvé son prolongement dans l’alliance nouée dans les premières années de la IIIe République entre les républicains radicaux et les représentants du mouvement ouvrier. Cette alliance a cependant toujours posé problème. Les radicaux dont on disait méchamment qu’ils étaient comme les radis, rouges dehors et blancs dedans, ont toujours été des partisans de la libre entreprise et de l’économie de marché (on dirait aujourd’hui des « libéraux ») étaient considérés par les socialistes comme des alliés peu sûrs et les chefs socialistes alliés aux radicaux étaient soupçonnés de mettre ainsi le mouvement ouvrier à la remorque d’un parti bourgeois. Après la seconde guerre mondiale, c’est au sein même des partis se réclamant du mouvement ouvrier que le clivage s’est opéré. Atlantistes invétérés, les socialistes s’unissaient aux radicaux et aux démocrates chrétiens « centristes » contre les communistes inféodés à la bureaucratie stalinienne. La question de l’Union de la Gauche a donc toujours été une question problématique. Il n’est donc pas certain qu’il faille se contenter de regretter l’âge d’or (mythique, comme tous les âges d’or) de l’union de la gauche parce qu’en procédant ainsi on masque les réels clivages qui expliquent l’explosion de la gauche aujourd’hui.

On peut penser qu’il existe dans le pays une sorte de clivage droite/gauche très ancien et qui perdure en dépit des transformations de la « superstructure » politique. Les citoyens français sont majoritairement attachés à la laïcité (Bayrou en avait fait, en son temps, l’amère expérience) ; ils sont attachés à l’égalité non seulement formelle (celle qui veut que riches et pauvres aient également le droit de coucher sous les ponts, selon la formule d’Anatole France) mais aussi réelle, c’est-à-dire à cette fraternité institutionnelle que représente la sécurité sociale, l’assurance-chômage et plus généralement tous ces acquis sociaux qui découlent des grandes luttes ouvrières et qui ont été institutionnalisés en 1936 et 1945. Ils sont également attachés à la souveraineté populaire comme l’a montré le référendum de 2005 sur le TCE. Tout cela pourrait définir une « gauche réelle », bien loin de recouper les frontières de la gauche institutionnelle. De l’insurrection populaire contre la réforme Juppé en 1995 à la vaste mobilisation contre le CPE en passant par les mobilisations contre la réforme Allègre-Royal de 2000, ne manquent pas les exemples qui montrent la vitalité de cette « gauche réelle ».

Il y a aussi une « droite réelle » dans ce pays, beaucoup plus restreinte que ne le disent ses résultats électoraux. Cette droite est composite. Elle retrouve souvent dans les idées de Le Pen une partie de ses propres idées : il suffit de voir comment s’effectuent les recrutements dans de très nombreuses entreprises pour comprendre que la « préférence nationale » chère au chef du FN est une triste réalité dont sont victimes, massivement, ceux qui ont un nom à consonance étrangère, voire ceux qui habitent un quartier « mal famé ». Une toute récente enquête vient une fois de plus de le rappeler. Il y a une droite qui défend avec opiniâtreté son coffre-fort, ses privilèges, contrôle les médias et l’économie et qui, si elle se dit « libérale », ne croît qu’au principe d’autorité. Ce « parti de l’ordre » a ses hommes dans tous les partis, même s’il s’exprime de manière privilégiée dans le clan Sarkozy.

La véritable tourmente politique dans laquelle nous sommes vient de ce que les partis institutionnels n’ont plus qu’un rapport lointain avec ce clivage politique profond, réel et aussi vieux que la République. Soyons plus précis. La droite, derrière Sarkozy et Le Pen, est bien à droite. Mais c’est l’effondrement de la gauche qui provoque ce qui apparaît comme un véritable chaos politique. Par un processus qui a commencé il y a longtemps (sans doute au moment du fameux tournant de 83/84 [1]), le principal parti de la gauche, le PS, s’est toujours plus éloigné de ses origines socialistes pour devenir une autre sorte de parti centriste ou de parti démocrate à l’américaine. Ce processus n’est pas sans rencontrer des résistances au sein de l’électorat (qui a majoritairement voté contre les consignes du parti en 2005), dans la base militante et même dans l’appareil. Les gros malins de la grande presse ne voient que des batailles d’éléphants, incapables qu’ils sont de comprendre les enjeux politiques et sociaux, les enjeux en termes de lutte des classes qui s’expriment dans ces batailles internes. L’évolution de Laurent Fabius qui l’a conduit à être un des porte-parole du « non au TCE » et à se présenter comme candidat à la candidature, était tout sauf une « bataille d’éléphants ». Fabius, qui est loin d’être un gauchiste, a senti que le sol se dérobait sous les pieds d’un PS dont l’évolution droitière conduit à son explosion.

Mais force est de reconnaître que Fabius a été largement battu au sein du PS alors qu’il était la dernière chance sérieuse pour la gauche de se souder, de se reconstruire et l’emporter contre la droite. Cette défaite exprime a contrario la poussée des courants qui dans le PS considèrent que la transformation socialiste de notre société est une lubie archaïque, qu’il faut s’adapter à l’ordre mondial impérialiste et que le PS n’a plus d’autre fonction que de faire passer en douceur, par ses liens avec le mouvement syndical en particulier, les fameuses « réformes indispensables », c’est-à-dire les contre-réformes exigées par le capital financier. Ayant renoncé au principe d’égalité au profit du principe d’autorité, le socialisme est réduit au « social », c’est-à-dire à la charité que les riches octroient aux pauvres, à conditions qu’ils se tiennent tranquilles, selon la formule du « gagnant-gagnant » de Mme Royal.

Alors que le milieu vital du PS est la démocratie parlementaire, en son sein se sont renforcées les tendances bonapartistes, la volonté de se situer « au-dessus des partis », ce que Mme Royal incarne à merveille, elle qui, à France 2 le 15 mars, s’est vantée de dire que c’était elle qui donnait la ligne - bonjour, la démocratie participative ! - et qu’elle n’allait pas « négocier » avec le PS. Mme Royal se prenant pour « mon général », veut un « lien direct avec les Français ». Bref, si on met de côté les formules décoratives et le pathos un peu ridicule sur le mode « je sais parce que je suis une mère de famille », elle n’apparaît pour beaucoup d’électeurs traditionnels de gauche que comme un Sarkozy à peine repeint en rose.

Faut-il, dans ces conditions, s’étonner si de très nombreux Français considèrent ce clivage droite/gauche comme non pertinent ? Ils n’ont pas eu besoin d’entendre Bayrou ou les savantes analyses des sondeurs. Il leur a suffi d’entendre Mme Royal. En mai 1981, François Mitterrand annonçait qu’on allait construire le socialisme en France ! Aujourd’hui, foin du socialisme, ne reste plus que la formule cléricale de « l’ordre juste ».

Beaucoup d’éminences de la direction du PS pensent et disent que tous ces électeurs de gauche qui disent vouloir voter Bayrou sont des irresponsables ou des bobos (là, c’est l’hôpital qui se moque de la charité !) ou, plus intello, que les Français devenant plus individualistes deviennent plus centristes. Ce sont des calembredaines. Les électeurs de gauche qui disent vouloir voter Bayrou [2]ne sont pas des idiots. Ils savent bien que Bayrou est, sur le plan économique et social, un homme de droite, pas très éloigné de Sarkozy, mais pas très éloigné non plus de Mme Royal. Il affirme même qu’il est plus proche de Royal et que son véritable adversaire est Sarkozy ! Mais ces électeurs cherchent les moyens de briser le carcan de la Ve République pourrissante. Ils tentent en quelque sorte d’instrumentaliser Bayrou. Puisqu’on leur a demandé en 2002 de voter Chirac pour faire barrage à Le Pen, pourquoi ne pas voter Bayrou pour faire barrage à ce véritable danger pour nos libertés qu’est Sarkozy ? C’est peut-être une erreur, mais c’est un raisonnement bien plus politique et bien plus sérieux que les coups de gueule de DSK et Royal contre Bayrou, coups de gueule auxquels personne de sensé ne peut apporter le moindre crédit.

Car aujourd’hui, s’il y a un véritable danger, ce n’est pas le « libéralisme » - un mot fourre-tout qui sert de chiffon rouge à agiter devant le nez d’une gauche politique qui a perdu depuis longtemps tout sens d’une analyse en termes de rapports de classes. Non, le véritable danger est celui de la mise en pièces de ce qui reste de nos libertés démocratiques. Sarkozy a dit ce qu’il fera, s’il est élu, et il a même commencé à le faire : faire évoluer la Ve République vers un État policier, contrôler les citoyens jusque dans leur vie privée, liquidant tous les droits des immigrés pour fabriquer au nom de « l’immigration choisie » une main d’œuvre taillable et corvéable à merci afin de peser sur les revendications ouvrières, réglementer sévèrement le droit de grève dans le privé et s’orienter vers sa pure et simple suppression dans le secteur public. Or, curieusement, cette question des libertés, est pratiquement absente de la campagne électorale... Aux petits malins qui croient qu’on peut faire joujou avec cela, rappelons que le mouvement ouvrier anglais ne s’est jamais relevé de l’ère Thatcher, dont Blair (le modèle de Mme Royal, soit dit en passant) est le digne héritier. Rappelons également que Bush (le modèle de Sarkozy, en dépit de la pitoyable opération de chirurgie esthétique entreprise par Guaino pour transformer son nouveau maître en gaulliste) s’est vigoureusement attaqué aux droits fondamentaux des citoyens des États-Unis, notamment avec le Patriot Act.

Si on veut donner encore un sens au mot « gauche », il est assez simple :

 Liberté : c’est-à-dire défense des libertés démocratiques, des droits individuels, refus de la société du fichage (les empreintes génétiques dès la naissance, proposait un séide de Sarkozy) et du contrôle généralisé, défense des libertés politiques et donc liquidation du régime du coup d’État permanent de la Ve République, défense des libertés syndicales, de l’indépendance des syndicats à l’égard du patronat, du gouvernement, des partis et arrêt de la criminalisation de l’action syndicale. Et surtout liberté pour le peuple de décider librement de son sort, de s’affranchir des carcans imposés pas la bureaucratie européiste.

 Égalité : égalité des droits humains fondamentaux entre Français et immigrés, égalité des droits politiques (contre la mainmise des groupes du complexe militaire, industriel et financier sur la presse, l’édition, les médias), égalité dans l’accès aux droits sociaux garantis par le préambule de la constitution de 1946 annexé à l’actuelle constitution, donc droit au revenu permettant de vivre dignement, droit au logement pour tous, droit à la retraite, droit au travail.

 Fraternité : contre l’égoïsme élevé en vertu suprême par les tenants de la soi-disant « société de responsabilité », défense de la protection sociale, défense des retraites fondées sur le principe de la solidarité entre les générations. Et puisque entre frères tout est commun, nationalisations des industries stratégiques, des monopoles de fait, nationalisation du système bancaire, seul moyen de fournir aux classes moyennes laborieuses le crédit à bon marché pour résister aux trusts capitalistes.

En quelques mots, ce sont les grandes lignes du programme de la République sociale (ce que la France est censée être, selon les termes de l’article I de la constitution !). Appelons cela la gauche, si on le veut. En tout cas, au-delà du barnum électoral, il n’y a rien d’autre à faire qu’à développer ces idées et rassembler pour reconstruire une force politique exprimant les intérêts du peuple contre les « grands » qui le dominent. Et sur cette base, le 22 avril, comme nous n’avons guère le choix qu’entre de mauvais candidats, chacun trouvera bien le bon chemin.

Denis Collin
Philosophe. Professeur en lycée.
www.la-sociale.net
(tiré du site www.legrandsoir.info)

Mots-clés : France International

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