Édition du 17 septembre 2019

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Europe

Leçons grecques un an après

La victoire électorale de Syriza le 25 janvier 2015 tout comme celle du NON dans le référendum grec du 5 juillet dernier contiennent sans doute plusieurs leçons pour les gauches radicales. Seule une réflexion théorique au croisement des sciences sociales et de la politique pourra les mettre en évidence a posteriori. Parmi les nombreuses problématiques renseignées par l’expérience grecque, il en est une de taille – celle de l’hégémonie des médias dominants.

Dimitris Fasfalis – www.surleseuildutemps.wordpress.com

Pour une partie des gauches radicales, en Europe et ailleurs, il existe une tendance à surestimer le pouvoir des médias établis à « fabriquer le consentement » de l’opinion publique. Cela donne lieu souvent à des variantes plus ou moins affirmées de complotisme et à un pessimisme radical sur la possibilité d’une action politique émancipatrice.

L’expérience des cinq dernières années en Grèce démontre sans ambiguïté que même si les puissants et les capitalistes possèdent, contrôlent et/ou orientent la majorité de la presse en fonction de l’aveuglement d’une minorité oligarchique qui s’identifie au système capitaliste néolibéral, cela ne résout en rien les contradictions d’une société. Bien au contraire, les mouvements sociaux, la lutte des classes et la possibilité de victoires politiques des gauches demeurent des éléments clés du paysage politique. Les raisons en sont multiples. Elles se rejoignent toutes dans l’autonomie politique irréductible des citoyens en temps de crise généralisée d’un pays.

Propagande

Une seule anecdote illustre clairement les limites propres à toute campagne de propagande pour soumettre les rebelles de la société grecque. Cette histoire est relatée par Thomas Lemahieu dans l’Humanité du 6 juillet 2015 (p. 7) :
« Sur Mega [chaîne privée aux mains d’un oligarque et ayant fait campagne pour le Oui au référendum], en direct, un journaliste se faufile dans la queue à la banque, il recherche un client en détresse. A un homme qui l’a repéré (souligné par nous), il demande : « Ce n’est pas trop dur de ne retirer que 120 euros par jour ? » (…) la réponse, préparée (souligné par nous), éclate : « Je soutiens mon gouvernement qui se bat pour que nous ne devenions pas des mendiants ! »

Arroseur arrosé, manipulateur manipulé. Il importe de souligner le travail de « préparation », de réflexion, de pensée autonome qui constitue l’une des conditions de possibilité de cette scène emblématique. Il s’agit en effet d’un « homme qui l’a repéré » : c’est dire à quel point ce malheureux à qui on voudrait faire dire la doxa du OUI a reconnu sur-le-champ ce qui se jouait dans cette mise en scène ratée d’un journaliste qui recueille l’opinion. L’homme qui a répondu « l’a repéré » parce qu’il avait en effet des repères clairs : à propos du gouvernement Syriza, du camp du OUI, de l’austérité, de la troïka, des riches et des pauvres, du bien public, etc. En un mot, cet homme a fait preuve d’une conscience politique aiguisée.

En dehors de quelques journaux, de la télévision publique (ERT) et d’une radio de gauche (Sto Kokkino), le NON n’a bénéficié d’aucun autre relais dans le champ médiatique. Toutes les grandes chaînes privées ont fait campagne pour le OUI au plan d’austérité des créanciers. Leur campagne politique a montré pendant une semaine à quel niveau d’obscurantisme et d’abrutissement les puissants étaient prêts à recourir pour conforter leur système. Outre les prophéties apocalyptiques qui montraient la Grèce en futur Zimbabwe après un hypothétique retour à la drachme, cette presse aux ordres s’est employée à semer la peur et la panique parmi les citoyens, quitte à recourir au mensonge pur et simple.

La campagne politique du OUI au référendum grec n’est pas sans rappeler Jaurès qui soutenait dans son éditorial de lancement de l’Humanité, le 18 avril 1904 : « Il n’y a que les classes en décadence qui ont peur de toute la vérité » par opposition à la « grande cause socialiste et prolétarienne [qui] n’a besoin ni du mensonge, ni du demi-mensonge, ni des informations tendancieuses, ni des nouvelles forcées ou tronquées, ni des procédés obliques ou calomnieux. »

Et pourtant – ça n’a pas suffi.
Réception(s), subversion, soumission

Pour comprendre pourquoi, il est une notion importante en sciences sociales qui est d’une grande utilité : c’est la « réception ». Elle désigne le rôle actif des destinataires des discours de toutes sortes dans la compréhension, l’interprétation et l’appropriation de ces discours. Actifs et autonomes dans la réinterprétation, ces acteurs collent ou s’écartent du contenu initial des discours produits à leur intention. Écarts sociaux, mais aussi écarts culturels, générationnels, etc.

Il s’ensuit qu’il existe toujours, même en temps normal, un espace pour accroître la capacité critique des citoyens car les discours dominants font toujours l’objet d’une réinterprétation dans l’opinion publique. Il est clair toutefois que l’exercice d’une raison critique aiguisée par une masse de citoyens n’est possible que par ce que Pierre Bourdieu décrivait comme « la rencontre entre le discours critique et une crise objective capable de rompre la concordance immédiate entre les structures incorporées et les structures objectives dont elles sont le produit et d’instituer une sorte d’épochè pratique, de mise en suspens de l’adhésion première à l’ordre établi. » (P. Bourdieu, « Dire et prescrire : les conditions de possibilité et les limites de l’efficacité politique » (conférence à Amsterdam en juin 1980) dans Langage et pouvoir symbolique, Éditions du Seuil, 2001, p. 188).

Or, cette « mise en suspens » n’est pas généralisée à l’ensemble de l’Europe. D’où une incompréhension récurrente des Grecs anti-austéritaires concernant l’acceptation passive de l’austérité dans la majeure partie de l’Europe. La « crise objective » dont parle Bourdieu, celle qui rompt l’efficace magique de l’idéologie dominante, n’a pas eu lieu dans les pays européens auprès de qui le gouvernement Syriza a cherché désespérément des alliés jusqu’en juillet 2015.

Ces décalages dans le temps et l’espace de la crise permettent aussi de nous prémunir contre la tendance à la déploration moralisatrice vis-à-vis de l’apathie politique des peuples au Nord et de l’Ouest de l’Europe. Déploration qui ne peut avoir d’autre effet que la démoralisation des militants de gauche qui en sont imprégnés. Pourquoi la population accepte-t-elle plus ou moins passivement les contre-réformes néolibérales et l’austérité que leur imposent les dominants ? Pourquoi les Français, les Britanniques, les Italiens, les Allemands, ne se révoltent-ils pas comme les Grecs ?

Questions importantes mais qui risquent d’amener plus d’un citoyen à « essentialiser » les Grecs sous une forme inversée du stéréotype dominant : les puissances capitalistes de l’Europe ont voulu faire des Grecs un peuple corrompu et fainéant ; une certaine vision gauchiste voudrait en faire un peuple révolutionnaire romantique par définition.

Pour comprendre la passivité des autres peuples européens face à la crise grecque, il importe de comprendre les effets de la domination idéologique telle qu’elle se déroule « en temps normal », c’est-à-dire en dehors des situations exceptionnelles de crise.

En l’absence de crise majeure dans un Etat, c’est-à-dire une crise similaire par son intensité à l’expérience de la Grèce au cours des cinq dernières années, Bourdieu soutient que : « le monde économique et social exerce une action qui prend la forme non d’une détermination mécanique mais d’un effet de connaissance. Il est clair que, dans le cas au moins des dominés, cet effet ne tend pas à favoriser l’action politique. On sait en effet que l’ordre social doit pour une part sa permanence au fait qu’il impose des schèmes de classement qui, étant ajustés aux classements objectifs, produisent une forme de reconnaissance de cet ordre, celle qu’implique la méconnaissance de l’arbitraire de ses fondements : la correspondance entre les divisions objectives et les schèmes classificatoires, entre les structures objectives et les structures mentales est au principe d’une sorte d’adhésion originaire à l’ordre établi. La politique commence, à proprement parler, avec la dénonciation de ce contrat tacite d’adhésion à l’ordre établi qui définit la doxa originaire ; en d’autres termes, la subversion politique présuppose une subversion cognitive, une conversion de la vision du monde. » (Bourdieu, « Dire et prescrire » dans Langage et pouvoir symbolique, Editions du Seuil, 2001, p. 187-188).



Légende de l’illustration : Le siège de la ERT (Télévision et radio grecque) lors de sa fermeture, le 11 juin 2013, décrétée par le plan d’austérité de la troïka et du gouvernement conservateur grec d’Antonis Samaras (Nouvelle démocratie). Sur la bannière on lit : « La ERT est et demeurera ouverte ».

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