Édition du 20 août 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Démocratie, luttes pour la justice sociale et division du vote

Mythes et réalités

Il y a dix ans le 3 février 2006 naissait Québec solidaire. À cette époque les commentateurs politiques donnaient peu de chance de survie à ce nouveau parti de gauche souverainiste mais surtout insistaient pour dire qu’il allait diviser le vote et favoriser l’élection des libéraux.

La présidente du PQ Monique Richard comparait ce nouveau parti à une équipe de gérants d’estrade. Le défi de battre Charest ça va être avec le PQ que ça va se passer disait-elle.(1) Lysiane Gagnon et Alain Dubuc nous condamnaient pour leur part à la marginalité. La première sous le titre "Solidaires ou solitaires" affirmait que QS n’avait pas l’ombre d’une chance de jouer un rôle majeur à moins bien sûr qu’il réussisse à adopter un ton crédible car la conjoncture actuelle le sert, la présence simultanée de gouvernements de centre-droit à Québec et Ottawa de même que les problèmes suscités par la mondialisation favorisent la montée du sentiment de gauche. Elle voyait mal pourquoi le PQ s’abstiendrait de présenter des candidats dans les circonscriptions susceptibles de voter à gauche, ce serait une démission impensable.(2)

Alain Dubuc lui, affirmait que ce n’est pas un phénomène majeur qui bousculera la carte politique du Québec parce que le Québec n’est pas à gauche. « Ce parti, très loin des valeurs de la très grande majorité des Québécois, est condamné à la marginalité. » Parlant d’Amir, Françoise et François Saillant il disait qu’il faudra maintenant les voir pour ce qu’ils sont, des militants qui ont un agenda politique et qui devront défendre un programme. Nous accusant d’arrogance et de mauvaise foi, il nous reprochait de changer la réalité des mots , solidaires plutôt que marxistes et citoyens plutôt que militants pour mieux paraître. « Mais le jupon dépasse encore et c’est celui du dogmatisme » (3). À peine une semaine après la naissance de QS leurs conclusions étaient sans appel, faut-il s’en étonner ?

Michel David quant à lui trouvait paradoxal que QS ait vu le jour « au moment où le PQ vient d’effectuer un notable virage à gauche. » Il reprochait à ce QS naissant de n’être pas suffisamment souverainiste comparé au PQ qui avait placé la souveraineté au premier point de son programme contrairement à QS, pourtant son principal reproche portait et a toujours porté sur le fait de diviser les votes souverainistes. Il concluait en disant que « si le PQ doit réorienter son discours, ce n’est pas vers la gauche, où le péril relève davantage de l’imaginaire, mais vers le centre. » (4)

Michel David avait raison sur ce point et dans les faits c’est ce que le PQ tente de faire, aller chercher l’électorat de centre droit. La réorientation du Parti, du moins en termes idéologiques, vers l’enrichissement personnel sous le leadership de Pauline Marois avec son : « Ce n’est plus l’État qui doit être au centre de notre enrichissement national. Ce doit être les Québécoises et les Québécois eux-mêmes »(5) avait amorcé cette tendance. La campagne de nationalisme identitaire en 2013-2014 visait nettement à couper l’herbe sous les pieds de la CAQ, un objectif qui de toute évidence n’a pas été atteint.

Les pressions internes au PQ ne pèseront pas seulement sur le leadership de Péladeau. Ce parti a passé 10 ans dans l’opposition avec un bref intermède de 18 mois en 2012-2014. Il est donc placé devant l’obligation de modifier sa stratégie envers la CAQ et son électorat s’il veut avoir des chances de prendre le pouvoir, l’option qu’il lui reste maintenant c’est une politique d’alliance. Mais pour y arriver il devra s’orienter plus nettement vers une perspective de gestion autonomiste du Québec, qui est en réalité sa seule perspective depuis la défaite de 1995 et plus encore depuis l’échec de sa campagne identitaire en 2014. Cela l’obligera à peaufiner sa formulation pour laisser planer l’idée d’un référendum dans une perspective plus lointaine. Ce qu’il fait déjà également dans les faits puisqu’il n’a plus aucune stratégie d’accès à la souveraineté à proposer.

Québec solidaire n’est pas un objectif en termes d’alliances, d’autant plus s’il se lie aux mouvements en lutte contre l’austérité. De même que les luttes pour la justice sociale, l’objectif est de les neutraliser. On pourrait faire un certain parallèle avec l’expérience du SPQ libre. Bernard Landry a eu l’intelligence d’accepter ce groupe au sein du PQ précisément dans la période de convergence qui allait créer Québec solidaire. Il espérait peut-être ainsi neutraliser l’essor vers la création de ce nouveau parti. Le SPQ libre visait effectivement à réunir la gauche au sein du PQ. Quelques années plus tard Pauline Marois a mis au rancart ce groupe contestataire plutôt dérangeant, d’autant plus qu’il n’était plus utile face à un QS en croissance. Le PQ n’a pu tolérer un groupe progressiste en son sein qui adhérait pourtant à ses positions.

La création de Québec solidaire a été déterminée par l’ouverture créée par la faillite du PQ de répondre aux aspirations démocratiques, sociales et souverainistes de la population et de ses secteurs militants. Il est né d’un processus de regroupement des militants et militantes progressistes qui dans les mouvements communautaires, féministes, syndicaux ont rompu avec la politique péquiste d’austérité et décidé qu’il était temps d’offrir une alternative politique qui rejoignait les besoins de la population. Si les baisses salariales imposées aux enseignants et enseignantes dans les années 1980 avait déjà marqué une brisure, le déficit zéro de Lucien Bouchard a sonné la fin des illusions quant aux véritables objectifs de ce parti.

Aujourd’hui l’histoire se répète, et nombreux sont ceux et celles, souvent les mêmes qu’il y a dix ans, qui reprochent à QS de diviser les votes face à l’éventualité d’une réélection des Libéraux. Mais ce parti a-t-il changé ? À l’évidence non, son projet économique tel qu’inscrit dans les deux budgets présentés lorsqu’il était au pouvoir il y a deux ans visait le même objectif de démantèlement des services publics et faisait porter le fardeau à la population. Pas étonnant que devant une telle situation on assiste à une descente continue du vote péquiste qui a atteint son plus bas niveau depuis sa fondation lors des élections 2014, et à une diminution de l’appui à la souveraineté qui avait été identifiée à sa gouvernance, et ça ce n’est pas la faute de Québec solidaire.

(1) (La Presse 4 février 2006)
(2) La Presse 7 février 2006
(3) La Presse 12 février 2006
(4) Le Devoir 9 février 2006
(5) Michel Rioux avait fait le commentaire suivant dans l’Aut’Journal : « Ainsi donc, c’est sur des Paul Desmarais et des Pierre-Karl Péladeau qu’il faudrait désormais compter pour que le Québec ait un avenir ? Ironie du sort, c’est avec l’aide de l’État québécois qu’ils se sont enrichis, l’un avec la vente de la Consolidated Bathurst, l’autre avec l’acquisition de Vidéotron ! »

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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