Édition du 16 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Les partis politiques québécois à l’heure de la recomposition du champ politique

Le paysage politique québécois traverse une recomposition politique majeure. L’illusion de l’hégémonie caquiste s’effondre sous le poids des échecs économiques, de la dégradation sociale des services publics et de la stérilité de sa rhétorique nationaliste. Le Parti québécois, revigoré par un discours indépendantiste assumé, profite de l’électorat, mais porte déjà en lui ses propres contradictions. Le Parti libéral, réduit à une coquille fédéraliste montréalaise, tente de se reconstruire sous la direction de Pablo Rodriguez. Le Parti conservateur d’Éric Duhaime impose la normalisation de l’extrême droite. Québec solidaire, prisonnier de sa quête de réalisme parlementaire, s’enfonce dans une crise stratégique et démocratique. Face à ce tableau, la question centrale est claire : comment construire une véritable alternative de rupture sociale, écologique et démocratique au service des classes populaires du Québec ?

19 août 2025

L’érosion de l’appui électoral au gouvernement Legault

La CAQ de François Legault est en train de s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions. Selon QC125, la CAQ ne cesse de décliner dans les intentions de vote, passant d’environ 22–24 % en 2024 à 17 % en juin 2025. Aux élections de 2018, puis à celles de 2022, Legault s’était présenté comme le chef d’un projet « nationaliste » pragmatique, capable d’assurer la prospérité du Québec. Mais derrière ce discours se cachait une politique néolibérale : cadeaux fiscaux aux grandes entreprises débouchant sur des échecs industriels (Northvolt, Lion électrique), compressions dans l’éducation, ouverture plus importante du système de santé au privé, scandales de gestion comme à la SAAQclic, et attaques contre les droits syndicaux. Les conséquences de ces politiques sont claires : dégradation des conditions de vie de la majorité, crise du logement, effritement des services publics. Son incapacité à prendre la crise climatique au sérieux, sa volonté de croissance sans fin sans considérer les limites de la planète ont aussi alimenté ces reculs. En arrière-plan, l’impuissance chronique du nationalisme caquiste à arracher des pouvoirs supplémentaires à Ottawa achève de le discréditer. La CAQ apparaît désormais pour ce qu’elle est : un parti de la bourgeoisie québécoise, arrimé aux élites économiques et incapable de répondre aux besoins populaires.

La remontée du PQ et ses contradictions

Cette érosion ouvre un espace politique que le Parti québécois (PQ) occupe avec une vigueur retrouvée. Longtemps marginalisé, il capte aujourd’hui le mécontentement envers la CAQ et remobilise une base indépendantiste en panne de projet depuis 1995. Il occupe depuis plusieurs mois la première place avec des intentions de vote au-dessus de 30%, ce qui traduit un réalignement significatif du champ politique québécois. Ainsi, dans plusieurs régions et parmi les jeunes électeurs et électrices, le PQ parvient à réactiver le soutien à l’option souverainiste, marquant une inflexion générationnelle dans l’opinion publique.

Le discours de Paul St-Pierre Plamondon séduit par sa cohérence : refus du serment au roi, promesse de référendum rapide, dénonciation de l’impuissance fédéraliste. Mais derrière cette ligne claire se cache un nationalisme identitaire qui lie immigration, crise du logement et danger pour l’avenir de la langue française, reprenant à son compte la logique de bouc émissaire déjà utilisée par la CAQ. Le PQ regagne de la force parce que d’une part, il incarne une rupture avec l’aplaventrisme face à Ottawa du PLQ et d’autre part, il stigmatise l’incapacité du gouvernement Legault d’obtenir des gains significatifs d’Ottawa.

Le Parti Libéral du Québec et le difficile chemin de sa reconstruction

Le parti libéral du Québec (PLQ) n’est pas seulement en crise : il est en état d’effondrement. Le résultat des élections du 3 octobre 2022, un maigre 14,17% des voix et 21 sièges confinés à Montréal ne sont pas une simple défaite électorale, mais l’aboutissement logique d’un rôle historique : celui d’un parti au service de la bourgeoisie canadienne et des élites québécoises fédéralistes.

Après les années Charest, Philippe Couillard a prolongé la cure d’austérité : coupures massives dans les dépenses sociales, privatisation de pans entiers de la santé sous Barrette, marchandisation rampante de l’éducation, attaques contre les professionnels de soutien scolaire, affaiblissement du réseau de la petite enfance. Chaque réforme libérale fut une attaque directe contre les classes populaires, au profit des assureurs, des cliniques privées et des multinationales. Le PLQ n’a pas « géré » l’État : il l’a mis au service des riches, en transformant les droits sociaux en occasions d’affaires pour le capital.

Dans le cadre de la remontée de la polarisation souverainisme/fédéralisme, le PLQ tente de se reconstruire. Son pari est clair : redevenir le grand parti fédéraliste en profitant à la fois de l’érosion de la CAQ et de la peur d’un référendum. Mais son déficit nationaliste auprès de l’électorat francophone, hérité de décennies de néolibéralisme et de soumission à Ottawa, reste béant. Ce projet se heurte de plus au rejet profond qu’il inspire encore aux classes populaires francophones.

Le rôle du Parti conservateur du Québec ou la volonté de normalisation des politiques d’extrême droite

Dans ce paysage, le Parti conservateur du Québec (PCQ) s’installe comme le véhicule politique de l’extrême droite. Sous la houlette d’Éric Duhaime, il combine ultralibéralisme économique, privatisation de la santé et de l’éducation, marchandisation des services publics et démagogie réactionnaire inspirée du trumpisme avec un climatoscepticisme assumé, la relance des hydrocarbures, la xénophobie et les attaques contre les institutions démocratiques.

Lors des élections générales de 2022, cette stratégie a permis au parti de récolter plus de 12% des suffrages au niveau national, un résultat inédit pour une formation jusque là marginale. Dans certaines régions, le PCQ atteint des scores significatifs : plus de 15% dans plusieurs circonscriptions de la Mauricie et plus de 35% dans certains comtés de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches.

Cette percée électorale traduit l’implantation d’un courant politique autoritaire et antisocial, porté par une fraction de la petite bourgeoisie et des couches populaires séduites par son discours anti-élite et anti-État. Le danger est réel : même sans perspective de gouvernement, le PCQ tire tout le débat québécois vers la droite et contribue à légitimer les positions les plus réactionnaires.

Aux fondements de la stagnation actuelle de Québec solidaire

Après une décennie de progression électorale, et le saut qualitatif qu’il avait connu en 2018 en faisant élire 10 député-e-s, Québec solidaire a connu des résultats décevants en 2022. Ces résultats furent décevants non pas à cause des résultats (15,4% des votes et 11 député-e-s,) mais parce que le discours du parti avait fait miroiter la possibilité de devenir l’opposition officielle et de se placer en position de devenir un futur gouvernement. Le parti traverse aujourd’hui une phase de stagnation, voire de recul, qui s’explique par un ensemble de choix stratégiques et organisationnels.

Sous l’impulsion de Gabriel Nadeau-Dubois, QS a cherché à se présenter comme une opposition crédible et un futur parti de gouvernement. Cette orientation s’est traduite par un recentrage pragmatique, la mise à l’écart de propositions de rupture, comme la nationalisation des ressources naturelles et l’abandon explicite d’une critique du capitalisme. Si cette stratégie visait à élargir l’électorat, elle a dilué la spécificité politique du parti et affaibli son image de force contestataire.

Ce virage s’est accompagné d’une centralisation organisationnelle. L’aile parlementaire et les équipes de communication ont pris le pas sur la vie militante et les liens avec les mouvements sociaux. La mobilisation de la base s’est réduite à l’appui aux campagnes électorales, sans réelle valorisation de l’auto-organisation. Le congrès sur les statuts a cristallisé cette évolution en renforçant le pouvoir de la direction, provoquant un sentiment de perte de démocratie interne.

Ce recentrage parlementaire a aussi affaibli la capacité du parti à incarner une opposition ferme sur les enjeux sociaux et antiracistes. L’attitude prudente de la direction dans la défense d’Haroun Bouazzi, après ses dénonciations du climat xénophobe à l’Assemblée nationale, illustre la tension entre la recherche de respectabilité institutionnelle et l’engagement social radical qui avait constitué l’ADN de QS.

Les conséquences électorales de cette impasse sont claires. La démission de Nadeau-Dubois est apparue comme l’aboutissement d’une stratégie qui a échoué à élargir la base électorale tout en démobilisant une partie des militant-es. L’effondrement du score dans l’élection partielle d’Arthabaska illustre ce double échec : QS a perdu à la fois son élan militant et la confiance d’un électorat en quête d’une alternative de rupture, alors que le Parti québécois profitait du vide laissé.

Ainsi, la crise de Québec solidaire ne se réduit pas à des aléas électoraux, mais découle de choix stratégiques et structurels. En s’adaptant aux logiques parlementaires et en misant sur une stratégie électoraliste centrée sur la crédibilité institutionnelle, le parti a compromis son ancrage social, sa démocratie interne et sa spécificité critique. Il se retrouve aujourd’hui à la croisée des chemins : soit il approfondit son intégration au parlementarisme au risque de s’aligner sur les autres partis, soit il renoue avec les dynamiques militantes et les projets de rupture qui avaient nourri son essor initial.

Pour un tournant écosocialiste et écoféministe de Québec solidaire

Après un essor fulgurant qui en avait fait l’expression des espoirs de rupture d’une nouvelle génération militante et populaire, Québec solidaire recule dans les intentions de vote et dans la perception qu’en avait cette génération qui le voyait comme une force de rupture. Si Québec solidaire veut retrouver la possibilité d’une véritable relance, il doit opérer un tournant majeur – stratégique, programmatique et organisationnel – qui rompe enfin avec les logiques d’adaptation au système dominant.

Québec solidaire a besoin d’une stratégie qui dépasse la simple ambition de « gouverner raisonnablement » pour s’ancrer dans les luttes réelles : celles des travailleuses et travailleurs, des mouvements écologistes, féministes, antiracistes, des jeunes en révolte et des quartiers en résistance. Il s’agit de bâtir un pouvoir populaire, d’alimenter la combativité, l’unité et la démocratie des mouvements sociaux antisystémiques, au lieu de les canaliser vers l’attente passive d’échéances électorales.

Cette ligne de rupture doit rallier une majorité populaire autour d’un projet clair : celui de la construction d’un Québec indépendant, écosocialiste et écoféministe. Cela implique :

• la fin du pillage de nos ressources naturelles et de notre énergie par les multinationales ;
• une planification démocratique de la production et des investissements, tournée vers la décroissance énergétique et matérielle et vers le bien-vivre collectif ;
• une Assemblée constituante souveraine pour jeter les bases d’une république sociale et démocratique ;
• l’éradication de la domination patriarcale et la construction d’une société écoféministe ;
• des services publics renforcés et autogérés ;
• la défense des droits des personnes migrantes et la lutte contre le racisme systémique, notamment envers les Autochtones et les communautés racisées ;
• une politique linguistique audacieuse qui fait du français la langue commune sans stigmatiser les personnes immigrantes ;
• le rejet de la laïcité identitaire utilisée comme arme contre les minorités ;
• un internationalisme radical, anti-impérialiste et antimilitariste.

Mais pour que ces perspectives ne restent pas de simples proclamations, Québec solidaire doit transformer sa pratique politique. Cela veut dire : prioriser l’intervention dans les luttes sociales ; construire une gauche écosocialiste combative au sein des syndicats, des mobilisations écologistes, féministes et de la jeunesse ; élaborer un programme de rupture offensif et mobilisateur ; initier des campagnes militantes capables de rallumer l’espoir.

Un choix décisif s’impose. Ou bien QS poursuit sa dérive vers le « réalisme » électoral et il se marginalisera, comme tant d’autres partis de gauche institutionnelle avant lui. Ou bien il assume pleinement son projet de ralliement d’une majorité prête à lutter pour un Québec indépendant, juste, écosocialiste, féministe et internationaliste.

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Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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