Édition du 2 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Militarisation

Les canonnières impériales reviennent dans les Caraïbes

« L’histoire se répète, d’abord comme une tragédie, puis comme une farce. » - Karl Marx

En voyant les silhouettes des navires de croisière américains au large des côtes vénézuéliennes - venus affronter le régime du président Nicolás Maduro, accusé de complicité avec le trafic international de drogue -, plusieurs épisodes d’agressions impérialistes dans notre Amérique me reviennent à l’esprit. L’un des plus notables, mais peut-être peu connu, est l’agression d’une flotte européenne envoyée pour recouvrer la dette extérieure que le Venezuela n’arrivait pas à payer.

https://rebelion.org/las-canoneras-imperiales-retornan-al-caribe/

11 septembre 2025

Au tournant du siècle, il y a plus d’un siècle, ce pays, héritier d’une partie de la lourde dette extérieure de la Grande Colombie, s’est retrouvé pris au piège des exigences des créanciers. En décembre 1902, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont envoyé un ultimatum. Le gouvernement du président Cipriano Castro faisait tout son possible pour payer. Les nouvelles taxes et la remise aux créanciers des recettes douanières, avec les sacrifices que cela impliquait pour la société, se sont avérées insuffisantes. Castro a proposé des négociations séparées aux créanciers, leur assurant qu’il paierait dès que possible.

Les créanciers ont ignoré sa réponse et ont envoyé leurs canonnières dans les Caraïbes.

Le pays fut bloqué par une flotte anglo-germano-italienne. Les quelques navires vénézuéliens furent détruits. Puerto Cabello, La Guaira et Maracaibo furent bombardés. Les troupes étrangères débarquèrent pour protéger leurs compatriotes et leurs intérêts contre la « tyrannie étrangère », comme le dira le ministre allemand des Affaires étrangères Bernhard von Bülow pour justifier l’agression. Le coût de l’opération militaire fut supérieur au montant dû. Il convient de noter que la raison impériale s’imposa, quel qu’en soit le prix.

Le Venezuela a invoqué sans succès la doctrine Monroe : les États-Unis sont restés les bras croisés face à l’agression européenne afin de ne pas perturber leurs plans visant à « rendre indépendant » le Panama ; une attitude complice similaire se reproduira en 1982, pendant la guerre des Malouines... La seule condition imposée par Washington était que « la punition infligée par tout Européen n’inclue pas la prise de territoire américain ». Il ne faut pas oublier que peu de temps auparavant, les États-Unis, en pleine phase expansionniste, avaient occupé Porto Rico et Cuba, progressant également vers Hawaï, Guam et les Philippines. Et on ne peut pas non plus oublier les agressions militaires des États-Unis pour recouvrer les dettes en Haïti, en République dominicaine, au Nicaragua...

À l’époque, l’Argentine a mené la protestation continentale. Le ministre des Affaires étrangères, Luis Drago, a envoyé une note rejetant le recours à la force pour obtenir le paiement de la dette extérieure par les États, car cela constituait une violation du droit international. Cette approche, connue sous le nom de doctrine Drago, a renforcé la doctrine Calvo, formulée quelques décennies plus tôt par un autre Argentin, Carlos Calvo, qui, en tant que représentant du Paraguay à Paris, avait protesté contre l’ingérence britannique dans les affaires intérieures de ce pays. C’est de là qu’est né le principe de non-intervention et, peu après, le principe moderne d’égalité juridique des États. Eloy Alfaro, le grand libéral équatorien, ainsi que les dirigeants de Bolivie, du Chili et du Mexique ont soutenu les Vénézuéliens.

Pour conclure ce bref aperçu historique, rappelons qu’à l’époque, le Venezuela commençait à être la proie de la voracité extractiviste, en particulier de la New York & Bermúdez Company, une entreprise américaine qui contrôlait l’exploitation du lac d’asphalte de Guanoco et qui, forte de son pouvoir économique, influençait la vie politique de ce pays. Peu à peu, l’influence des intérêts impérialistes qui cherchaient à contrôler le pétrole de ce pays andin-caribéen se faisait sentir. Il suffit de se rappeler que Castro a été destitué par son vice-président Juan Vicente Gómez, avec l’aide des puissances étrangères. Cette marionnette de l’impérialisme a garanti le paiement de la dette et la remise des richesses pétrolières vénézuéliennes.

Aujourd’hui, les prétentions impériales sont à nouveau présentes. En réalité, la lutte contre le trafic de drogue n’est qu’un prétexte, si l’on considère que la majeure partie de la drogue consommée aux États-Unis n’est ni produite au Venezuela, ni transitée par ce pays. Le gouvernement de Washington, capitale du pays où se trouve la plus grande part des profits du trafic de drogue, ne s’intéresse manifestement pas à la démocratie ni au bien-être de la population vénézuélienne. Ce que recherche le colosse du Nord, c’est le contrôle des énormes ressources stratégiques vénézuéliennes pour sa sécurité géopolitique et énergétique. Dans ce contexte, la « guerre contre la drogue », qui s’est soldée par un échec, comme nous l’avons constaté à maintes reprises, fait partie de la politique impériale des États-Unis.

Il est essentiel de se souvenir de l’histoire. Cette grande enseignante nous fournit les connaissances et les outils nécessaires pour mieux comprendre les aspirations actuelles d’un empire en déclin, qui se replie sur ce qu’il considère comme son arrière-cour : Notre Amérique !


Alberto Acosta : Économiste équatorien. Président de l’Assemblée constituante 2007-2008.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Militarisation

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Abonnez-vous à la lettre