Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Les esclaves modernes

Le 10 mai dernier, se tenait en France la journée de commémoration de la fin (officielle...) de l’esclavage. Pour l’occasion, Jacques Chirac rappelait avec pertinence la persistance de certaines formes d’esclavage.

Le Larousse donne cette définition de l’esclave : Personne de condition non-libre, considérée comme un instrument économique pouvant être vendu ou acheté, et qui est sous la dépendance d’un maître. Voilà pour la définition technique. Mais c’est précisément et seulement cette forme légale et officielle d’esclavage qui fut abolie entre le 19e et le 20e siècle, dans la plupart des pays. En fait, si l’on tient compte des conditions de vie actuelles d’une partie de la population mondiale, on est justifié d’affirmer que l’abolition de l’esclavage fut plus un exercice de langage juridique qu’une résolution ferme ou l’expression d’une honnête indignation « chrétienne » face à une pratique « barbare »...

Un minimum de lucidité est nécessaire pour se rendre compte qu’un système d’exploitation généralisé comme l’esclavage (1) ne s’abolit que pour deux raisons : soit parce qu’il est généralement et suffisamment combattu par la majorité des personnes qui en sont l’objet (ici les esclaves) ; soit parce qu’il n’est plus aussi efficace et productif pour les bénéficiaires (ici les esclavagistes et toute la classe dominante). La Démocratie, la Justice et l’indignation chrétienne ne sont que des prétextes. L’esclavage officiel fut aboli grosso-modo pour les mêmes raisons que le féodalisme : son incompatibilité avec les prétentions démocratiques de la nouvelles classe dominante économiquement c’est-à-dire la bourgeoisie. Pour schématiser, les esclaves agricoles et domestiques travaillant chez leurs maîtres occidentaux furent remplacés par du cheap labor, local et étranger. Mais l’apparente absence d’esclavage chez nous ne garantit en rien son abolition concrète partout, malgré (ou à cause...) les traités et les lois internationales.

Bien sûr, l’ouvrier moderne n’appartient à personne en particulier, mais il ne s’appartient pas réellement non plus. Si, en général, il n’est pas vendu, il est contraint de vendre sa force de travail, physique et intellectuelle. À compétences égales, celui qui accepte les conditions les plus basses sera choisi. Si les conditions et salaire d’un emploi et l’aide publique éventuelle (allocations pour enfants, aide au logement, etc.) sont insuffisantes pour assurer un niveau de vie décent au travailleur, il prendra deux ou trois emplois, aucun congé, aucun repos, peu de loisir ou des loisirs insipides et peut-être beaucoup de médicaments ! De plus, l’esclavage à strictement parler et le travail forcé existent encore dans de nombreux pays, en Afrique du nord, au Moyen-Orient, en Asie et en Europe.

Pour ne citer que quelques exemples, l’organisation Anti-Slavery a recensé en 1994, 100 000 enfants esclaves domestiques à Haïti, 2 millions de fillettes esclaves sexuelles au Brésil, 11 millions d’esclaves (45% de la population) en Mauritanie, 100 millions d’esclaves pour dettes en Inde-Népal-Pakistan. Sans parler des peuples autochtones réduits en esclavage dans de nombreux pays comme le Pérou et les Philippines. L’Europe n’est pas exempte : l’esclavage domestique et le trafic à des fins de prostitution sévit en France, en Angleterre, etc. (2) Pour ce qui est de l’Amérique du Nord, royaume de la Liberté entre tous, on a fait état il y a quelques années de sweatshops en plein cœur de Montréal, de Vancouver et de New York, où les travailleurs (surtout des femmes) travaillent 50 heures/semaine pour à peine 75$ ! Certaines de ces personnes étaient médecins dans leur pays d’origine, souvent la Chine.

Pour ce qui est des citoyens des pays riches, l’évolution technologique et la démocratie n’ont pas tenu réellement leurs promesses de libérté et d’abondance, sinon pour une minorité de la population (3) et pour un temps limité. Pourquoi ? Parce que cette relative abondance des classes moyennes (mis à part le plus grand luxe) s’appuie sur une servitude réelle accrue dans les anciennes colonies, malgré l’abolition de l’esclavage officiel, et sur une technologie industrielle, communicationnelle et informatique plus efficace dans les pays dits développés, mais qui crée aussi plus d’exclusion et de chômage. Pourquoi plus d’exclusion et de chômage ? Parce que la productivité accrue de l’industrie nécessite moins de travail humain. Parce que les emplois de qualité sont peu nombreux et font l’objet d’une grande sélectivité. Parce que les sources de formation technique de pointe sont souvent accaparées par des écoles privées et dispendieuses ou par les universités, pas si accessibles qu’on le laisse croire. Parce que, malgré de faibles taux de natalité dans les pays « riches » , la population augmente, et donc l’offre de main d’œuvre aussi, alors que la demande diminue (à cause de la technologie ET des changements à la baisse de la consommation que laisse présager le vieillissement). De plus, une partie de « l’offre de travail » est transférée dans des pays ou la main d’œuvre est presque gratuite dans le secteur industriel (textile, électronique, jouets, presque tout ce qui peut être fabriqué à la chaîne, dans les catégories basse et moyenne gamme).

Donc, si on exclut la fonction publique, les postes de cadres, les technologies de pointe et les produits relativement luxueux qui n’emploient pas la grande majorité de la population, quelle alternative reste-t-il au travailleur des pays riches ? Des emplois instables pour la plupart, aux horaires variables, imprévisibles, fortement « atypiques », aux avantages sociaux faibles ou nuls et dont la rémunération peut être médiocre, passable ou moyenne.

Même si les conditions de vie d’un travailleur précaire ou d’un chômeur canadien, par exemple, sont meilleures (pour l’instant) que celles d’une ouvrière du textile chinoise, ces deux personnes occupent la même position structurelle dans l’économie : celle d’instrument productif. Pour ce qui est du chômeur, il est temporairement « improductif », mais il reste un instrument productif potentiel, et il est utile à la production en ce sens qu’il sert de miroir indésirable, démobilisant, pour le travailleur précaire qui préfère (et parfois même exalte, paradoxalement) son statut précaire à celui « d’assisté ». Ainsi, il ne revendique pas. Il ne refuse pas d’heures supplémentaires. Il accepte la « flexibilité », plutôt que de risquer la mise à pied et l’opprobre. Car, bien que nos pays soient, dans les faits, suffisamment riches pour faire survivre une partie de la population dans l’inactivité économique, nos sociétés entretiennent tout de même les mythes de l’éthique du travail et la culpabilité de l’indolent qui vient avec... Arbeit macht frei(le travail rend libre) !

(1) Ou le salariat bourgeois...
(2) Ces exemples sont tirés de l’ouvrage L’esclavage moderne, de Maurice Lengellé-Tardy, 1999, p. 4.
(3) Excluant la classe dominante, les propriétaires du capital, qui sont évidemment les principaux mécènes et bénéficiaires de cette évolution technologique et les principaux promoteurs de cette Démocratie...

Franz Bisaillon

Membre du comité de rédaction de Presse-toi à gauche !

Militant de Québec Solidaire, étudiant en histoire à l’Université Laval, il a participé à la construction de l’UFP-U-Laval et millité durant la grève étudiante de 2004. Il travail présentement en entretien ménager.

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