Édition du 24 novembre 2020

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États-Unis

Les experts.es en sécurité nationale tirent parti de la peur de la COVID19 et exposent ainsi leur manque de pertinence

Plus de 210,000 personnes aux États-Unis sont décédées durant cette pandémie. Les « experts.es » habituels.les en sécurité nationale ont peu fait pour nous mettre en garde.

Jon Schwarz, The Intercept, 10 octobre 2020
Traduction : Alexandra Cyr

Le 2 octobre dernier à 12 h 54, le Président Trump annonce qu’il a été testé positif à la COVID-19. L’establishment de la sécurité nationale en est tout remué. À 7 h 30, le lendemain matin, Nicholas Burns, qui a servi dans les administrations de B. Clinton et G.W. Bush et sert maintenant de conseiller au candidat J. Biden, « twittait » : « Alors que le Président est malade, au beau milieu d’une campagne électorale clivante, nous ne devrions pas mettre de côté la possibilité que la Chine fasse pression sur Taïwan ou que la Russie cherche à prendre avantage en Europe de l’est ». Plus tôt en après-midi, la magazine Foreign Policy posait la question : « Est-ce que la maladie COVID-19 de D. Trump met en danger la sécurité nationale américaine ?  » Peu après, Stephen Hadley, qui a été conseiller du Président Bush en matière de sécurité nationale, se lamentait : « il se peut que certains de nos adversaires pensent que les États-Unis peuvent se laisser distraire (de leurs tâches et engagements) ce qui permettrait à ces adversaires d’en profiter avantageusement ».

On trouve à Washington D.C. une collection extraordinaire d’experts.es de la sorte. Certains.es travaillent pour des groupes de réflexion financés par de grandes corporations du secteur de la défense. D’autres sont des chroniqueurs.euses dans des journaux qui vendent très cher des publicités aux entreprises du secteur de la défense. Enfin, un certain nombre travaillent pour l’exécutif du gouvernement, nomméEs à leur poste par des présidents financés par les grandes entreprises de ce secteur.

Ces « experts.es » ont gagné de plus en plus de pouvoir depuis la deuxième guerre mondiale pour en arriver à ce moment-ci à dominer les politiques américaines avec d’horribles avertissements sans fin à propos des terribles dangers auxquels nous faisons face. Ce fut d’abord l’Union soviétique, puis la Chine, ensuite le Vietnam pour passer au terrorisme de l’Iran et de Saddam Hussein. Et toujours, la terreur venant de la Corée du nord et de la Russie. La réponse unique à tous ces maux a toujours été : plus d’argent pour les entreprises du secteur de la défense.

Mais, depuis six mois, alors que le Coronavirus explose à travers le pays, ceux et celles qui réfléchissent sur la politique étrangère vivent une nouvelle expérience : leur manque de pertinence. La COVID-19 a tué 210,000 personnes dans nos entourages. C’est plus que le total des mortalités dues aux guerres du Vietnam, de la Corée, de l’Iraq et de l’Afghanistan réunies. Récemment, le Dr A. Fauci, directeur de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses, nous prévenait : «  ce nombre pourrait atteindre 400,000 si nous ne prenons pas les mesures nécessaires cet automne et l’hiver prochain ». C’est autant d’Américains.es que ceux et celles décédés.es durant la deuxième guerre mondiale.

Stephen Wertheim, co-fondateur du groupe de réflexion anti-interventionniste Quincy Institute for Responsible Statecraft et auteur de l’ouvrage : Tomorrow, the World : The Birth of U.S. Global Supremacy, a déclaré : «  Le danger pour notre sécurité nationale est arrivé sur nos côtes ; c’est le virus ». Mais on ne peut dire qu’au cours des six derniers mois, les expets.es traditionnels.les de la sécurité nationale aient été souvent invités dans les médias écrits ou parlés. Tout au long de cette période, leurs propos ont été « à côté de la plaque » en regard de la menace actuelle.

Le diagnostic de D. Trump leur laisse un peu de répit. C’était le moment de rompre avec leur attitude olympienne et de se mettre à entonner à nouveau leur vieille chanson bien connue. S. Wertheim explique : «  Les commentateurs.trices ne s’attachent qu’à une seule pathologie américaine. Et il semble qu’aucun événement qui apparaisse dans le monde ne puisse les empêcher d’argumenter encore et encore que les forces armées du pays devraient en faire plus et qu’on devrait augmenter leurs budgets en conséquence ».

Une grande partie de la population pense peut-être que le pire danger est confirmé lorsque les deux tiers du personnel de l’administration Trump entrent en quarantaine, donnant ainsi la preuve qu’elle a été absolument incompétente à affronter le terrible virus. Toute personne normale et sensée se préoccupe davantage de problèmes concrets, tels l’accès aux tests ou encore s’il est sécuritaire d’envoyer les enfants à l’école.

Pourtant, les « experts.es » de la sécurité nationale pensent que nous devrions nous concentrer sur des menaces informes venant d’ennemis cachés loin dans le brouillard. Pourquoi D. Trump devait-il parader hors de l’hôpital Walter Reed ? « Parce que les perceptions comptent. Il faut montrer de la force et de la résilience, c’est crucial pour le public américain, mais aussi pour ceux et celles qui nous surveillent à l’étranger  » déclare un haut fonctionnaire anonyme. Ceux et celles qui étaient là prêts.es à sauter dans la mêlée ont été intimidés.es par l’habileté de D. Trump se promenant dans un véhicule sécurisé, en exhalant tout près des agents.es des Services secrets qui l’accompagnaient.

En avril 1953, le Président D.D. Eisenhower faisait son célèbre discours désigné depuis comme « le discours de la croix de fer ». Il allait quitter son poste et, en plus de mettre en garde contre le complexe militaro-industriel, il a prononcé ces fameux mots : «  Chaque fusil que nous fabriquons, chaque bateau de guerre que nous mettons en service et chaque fusée que nous lançons a un sens définitif, celui d’ignorer ceux et celles qui ont faim et qui n’ont rien à manger, ceux et celles qui ont froid et n’ont pas de vêtements à se mettre. Ce monde armé ne dépense pas que de l’argent. Il dépense la sueur des travailleurs.euses, le génie des scientifiques et l’espoir des enfants. Le coût d’un seul de ces lourds bombardiers modernes suffirait pour construire et équiper complètement deux hôpitaux  ».

Bien sûr, le monde a changé depuis cette époque. Actuellement, les fameux projets de F-35 du Pentagone coûteront un total de 1,500 mille milliards de dollars. Le gouvernement envisage d’en acheter 2 500 au coût de 600 millions chacun environ à la compagnie Lockheed-Martin. Au prix d’aujourd’hui cette somme représente six hôpitaux.

Les experts.es de la sécurité nationale ont complètement mis de côté ces aveuglements dont parlait D.D. Eisenhower il y a des décennies. Ce dont nous avons désespérément besoin maintenant, ce sont des hôpitaux, de la nourriture et le génie des Américains.es. On peut comprendre leur peur que nous nous en soyons rendu compte et que leur besoin de revenir à la normale soit si désespéré : le hold-up doit se poursuivre.

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