Édition du 30 novembre 2021

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Soudan

Les militantes soudanaises mènent la résistance au coup d'État militaire

Alaa Salah est devenue un symbole de résistance il y a deux ans, lorsque cette jeune étudiante soudanaise, vêtue d’une robe toub blanche saisissante et récitant un poème révolutionnaire, a grimpé sur une voiture devant la garnison militaire de Khartoum pour rallier la foule qui réclamait la destitution du dictateur Omar al-Bachir. Certain.e.s l’appelaient Kandaka, une référence aux reines de l’ancien Soudan qui menaient leurs guerriers au combat.

29 octobre 2021 | Financial Times | traduction PTAG

Ses actions - et celles d’autres femmes dont la voix a soudainement été propulsée dans l’arène politique soudanaise - ont aidé à convaincre les forces armées du pays de mettre fin aux trois décennies du régime islamiste de Bachir pour inaugurer une démocratie fragile.

Cette semaine, le gouvernement de transition a été dissout par un coup d’état militaire, ramenant des troupes et des manifestant.e.s dans les rues de Khartoum, et forçant la « femme en blanc » à se cacher.

« C’est très dangereux. Ma vie n’est pas sûre, et ma maison est surveillée en permanence par des miliciens », nous a déclaré Salah depuis sa cachette dans la capitale soudanaise. « Je suis très triste, non seulement pour moi, mais pour tout le monde. »

Concernant la trahison des idéaux de la révolution de 2019, ressentie par de nombreux et de nombreuses Soudanais.es, elle a ajouté : « Je me sens très en colère. »

L’armée soudanaise a resserré son emprise cette semaine, malgré la pression internationale, la suspension de cet État de l’Union africaine, et le gel de l’aide de la Banque mondiale, alors que les forces de sécurité, confrontées à des manifestations de masse, à des grèves et à une campagne de désobéissance civile, arrêtaient des ministres et des militant.e.s.

Comme en 2019, les militantes ont joué un rôle important dans les manifestations de cette semaine. « Il s’agit d’un coup d’État militaire à part entière, et nous résisterons jusqu’au bout », a déclaré Mariam al-Mahdi, qui était ministre des Affaires étrangères du gouvernement dissout. « Rien ne dissuadera les femmes du Soudan, qui se battent pour la transformation démocratique. »

Pour Muzan Alneel, une ingénieure dans la trentaine qui a participé aux manifestations de 2019, la bataille n’a jamais vraiment été gagnée. Ce qui a suivi Bachir était loin de ses objectifs qui étaient de mettre fin à la répression, à la corruption et à l’oppression des femmes, d’arrêter les conflits sans fin, et d’inverser des décennies d’isolement international.

Avec d’autres, elle s’est opposée dès le départ à la présence d’hommes en uniforme dans le gouvernement de transition, vu leur rôle présumé dans le massacre de juin 2019 d’environ 120 manifestant.e.s après le renversement de Bachir.

« Des femmes comme moi se sont senties trahies depuis le jour où elles ont signé l’accord avec l’armée », a déclaré Alneel. « Nous n’avions aucun espoir que l’armée puisse fonctionner au sein d’un État civil. Nous savions ce qui allait arriver et nous l’attendions. »

Même après la formation d’un gouvernement de transition civilo-militaire sous la direction du Premier ministre Abdalla Hamdok, les tensions exacerbées par l’état précaire de l’économie n’étaient jamais loin de la surface.

Cela a jeté les bases des événements qui se sont produits aux premières heures de lundi, alors que Hamdok et d’autres dirigeants civils ont été arrêtés et que le radiodiffuseur d’État a été saisi.

Selon les analystes, l’une des raisons du coup d’État était que les chefs militaires soudanais craignaient non seulement de perdre leur pouvoir économique et politique, mais la possibilité de poursuites également. Pourtant, al-Mahdi a déclaré qu’il s’agissait aussi d’un « coup sérieux contre la présence des femmes dans la société soudanaise ».

Bien que de nombreux aspects de la loi islamique aient été annulés après la destitution de Bachir, les militantes ont déclaré qu’elles avaient été exclues des négociations et mal représentées dans l’élaboration des politiques. Al-Mahdi était l’une des quatre seules femmes du cabinet soudanais composé de 25 membres, ce qu’elle imputait en partie à l’armée et en partie à une culture politique historiquement dominée par les hommes.

« Décidément, les femmes se sont senties trahies après la révolution. Nous nous sommes senties complètement exclues des différents niveaux de prise de décision », a déclaré une autre militante, qui a demandé l’anonymat par crainte pour sa sécurité. « Même lorsque les femmes sont incluses, elles sont discriminées au sein des institutions. Leur travail est rendu très difficile. »

Nadia Nur, qui était conseillère du Ministre soudanais des finances dans le gouvernement de transition, a déclaré : « Je ne pense pas qu’après la révolution, les femmes aient eu une part équitable des opportunités par rapport aux hommes. »

Elle craint maintenant un « retour énorme » de certaines des règles islamiques restrictives pour les femmes - qui ont été assouplies depuis la chute de Bachir - si l’armée conserve le pouvoir, comme l’interdiction de porter des pantalons ou d’avoir les cheveux découverts.

« Ils vont restreindre les droits des femmes, leur donner moins d’opportunités et moins de droits pour participer au développement du Soudan, », a déclaré Nur. « La situation ne semble pas bonne pour toute la population, mais je pense que les femmes vont souffrir le plus. »

Abdel Fattah Burhan, le général qui a été le visage du coup d’État, a affirmé qu’il poursuivrait la transition vers la démocratie, promettant de travailler avec un gouvernement civil technocratique et d’organiser des élections dans deux ans.

Pourtant, de nombreux et nombreuses Soudanais.es ne croient pas à de telles promesses, y compris les dizaines de milliers de personnes qui ont manifesté dans les villes du pays cette semaine. Une grande manifestation doit avoir lieu samedi à Khartoum.

« Cela nous dit une chose : les civil.e.s sont toujours là ; les femmes sont toujours là ; l’engagement est toujours là ; et les gens ne sont pas découragés par la violence. J’ai vraiment l’impression que l’esprit de la révolution de 2019 est de retour », a déclaré Asmaa Ismail, une militante de 35 ans qui faisait partie de celles dans la rue cette semaine.

Salah, qui tient à rejoindre le mouvement de protestation qu’elle a contribué à inspirer, s’accroche à l’espoir que la résistance populaire fera pression sur la direction de l’armée pour renverser le coup d’État et rétablir la démocratie naissante au Soudan.

« Nous ne voulons pas un autre gouvernement militaire – jamais, jamais, jamais », a-t-elle déclaré. « Nous voulons un gouvernement civil, pas militaire. Assez, assez, assez. »

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