Édition du 17 mai 2022

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Histoire

Les rapports moraux de Marcel Pepin (1965-1976) : Vivre à notre goût (1974)

photo Manifestation tenue le 31 mars 1979
Source : Archives CSN

D’entrée de jeu, Marcel Pepin explique pourquoi selon lui le projet de la Révolution tranquille « ne s’est jamais concrétisé » : « Il était impossible pour des groupes aussi divers que les monopoles étrangers, le pouvoir politique local, la petite bourgeoisie d’un côté, les travailleurs de l’autre, de s’entendre sur une définition du « bien commun ». Les intérêts n’étaient pas les mêmes. »

État des forces en présence

Pepin mentionne également que depuis la fin des années soixante, un vacuum s’est créé du côté des forces de l’opposition qui n’hésitaient pas jadis à s’élever contre l’exploitation et l’injustice : « (le) FLQ est disparu » ; « (la) plupart des groupes gauchistes sont réduits au rang de chapelles sans audience » ; « (plusieurs) groupes populaires sont essoufflés ou récupérés dans des programmes gouvernementaux » ; (les) étudiants et les jeunes ne sont plus là comme groupe et comme force : ils sont dissous dans les institutions scolaires, les programmes d’Initiatives locales ou de Perspectives jeunesse. »

Sur la scène politico-sociale, il ne reste plus, selon lui, que deux acteurs : le « Super-pouvoir » (le pouvoir politique dominé par le pouvoir économique) et les centrales syndicales. Entre les années 1970 et 1974, Pepin est d’avis que le gouvernement Bourassa, à la suite de la publication du rapport Fantus chercha à marginaliser le mouvement syndical ainsi qu’à amenuiser le militantisme de certains syndiqués, dans le but manifeste d’instaurer au Québec un climat de tranquillité propice à « l’investissement massif de source étrangère ».

Un pouvoir politique à la merci des investisseurs étrangers (lire anglo-américains)

Le pouvoir politique est le lieu où on retrouve une concentration de personnes dont la cupidité n’est plus à démontrer et dont les liens qu’ils entretiennent avec le capital étranger les soumettent aux intérêts de ces derniers : « les membres des différents secteurs au pouvoir liés par l’argent, par l’intérêt au pouvoir anglo-américain et à son idéologie de libéralisme économique. » Ce qui a pour conséquence que « la bourgeoisie exerce de moins en moins de pouvoir réel dans la société québécoise. Elle est davantage perçue comme un simple instrument de contrôle entre les mains de grands pouvoirs anglo-américains. »

Les membres de la classe dirigeante au niveau politique sont décrits comme étant une « succursale de l’establishment américain », servant de « courroie de transmission » pour les décisions prises ailleurs, intéressés à « bâtir » une société industrielle selon ses intérêts de classe. Ces membres ont remis entre les mains d’autres personnes (lire les grands investisseurs) le contrôle de notre développement collectif. Ils sont au service des « grandes sociétés capitalistes ». Ce sont ces dernières sociétés qui dominent et contrôle une partie substantielle de l’économie : « (elles) supplantent à toutes fins pratiques les gouvernements élus. Par la fabrication de leurs produits, elles imposent leur culture, leur manière de vivre, de parler. Effectivement, elles gouvernent. »

Une lutte syndicale nécessaire en vue de libérer l’homme

Pepin précise que les grands objectifs poursuivis depuis 1966 dans ses rapports moraux sont les suivants : « libérer l’homme » et faire jouer un rôle important à la classe ouvrière dans la détermination de notre avenir collectif en vue d’éviter que d’autres « la (déterminent) pour longtemps ». À long terme, l’objectif qu’il envisage pour la CSN est le suivant : « bâtir en dehors de toute domination étrangère une société dont le moteur au lieu d’être le profit serait les besoins de l’homme, une société socialiste à l’écoute des classes populaires donc démocratiques et en même temps gardienne de l’indépendance nationale. »

Un programme de luttes en faveur de l’élargissement des droits

À court terme maintenant, pour rendre effective la présence de la classe ouvrière dans les lieux de travail et de la société il formule un certain nombre de revendications en faveur des travailleurs, de la qualité de vie et des femmes. En résumé, ce qu’il propose dans ce rapport moral consiste en ceci : « c’est la possibilité d’utiliser jusqu’au bout les moyens de transformer la vie de tous les jours par la lutte dans les entreprises. Car il ne faut pas l’oublier, le pouvoir se manifeste là aussi, dans l’usine ou dans l’institution. C’est le premier terrain où se fait l’apprentissage de la lutte et souvent aussi, l’expérience de la victoire. »

Suit la définition du contenu de ce qu’il envisage comme correspondant à un régime de travail modèle pour les travailleurs, la qualité de vie et les femmes.

1- Droits des travailleurs

1.1 Droit au travail en étendant le principe de la sécurité d’emploi ;

1.2 Droit à la syndicalisation en modifiant certaines dispositions du Code du travail qui permettent aux employeurs de congédier un employé en période d’organisation syndicale ;

1.3 Droit à la liberté syndicale en accordant aux travailleurs le choix de vivre « le syndicalisme à l’intérieur des cadres qu’ils entendent se donner » et de lutter farouchement « contre toute uniformisation imposée par le législateur » qui aurait pour effet de mettre des barrières à l’exercice de ce droit ;

1.4 Droit à la négociation et à la grève en interdisant le recours à des briseurs de grève et en obligeant les employeurs à négocier avec les syndicats de cadres nouvellement créés ;

1.5 Droit à la participation à la vie syndicale en accordant des libérations syndicales, en rendant accessible aux syndicats l’accès à un local syndical et en autorisant les syndicats à tenir des assemblées sur les heures de travail sans coupes salariales ;

1.6 Droit à l’information en rendant accessible aux syndicats des informations concernant leur entreprise. Ces informations par la suite devraient être données aux syndiqués de l’usine. Cette démarche est posée comme un premier pas vers une « prise de conscience des ouvriers » ;

1.7 Droit des travailleurs immigrés en mettant de l’avant des revendications visant à éviter à ces travailleurs immigrants de travailler dans des conditions différentes de celles de la main-d’oeuvre locale. Il faut lutter pour assurer à tous les mêmes droits et pour éviter que certains soient traités en « cheap labour ».

2- Droit à la qualité de vie

2.1 Droit à un salaire décent en demandant des modifications au salaire minimum et en luttant pour le faire augmenter. Exiger également une augmentation du personnel chargé de veiller à l’application des dispositions de cette loi ;

2.2 Droit au français comme langue de travail en entreprenant une lutte pour rendre effectif ce droit ;

2.3 Droit à la sécurité au travail et à des conditions d’existence humaine pour les travailleurs accidentés en leur versant leur salaire entier. Pepin envisage ici également des luttes qui auraient pour effet de modifier les règles de la Commission des accidents de travail pour les rendre conformes aux intérêts des ouvriers ;

2.4 Droit à des heures et à des horaires convenables en interdisant la « semaine de production continue » (c’est-à-dire sept jours de travail consécutifs avant d’avoir droit à une journée de congé) ;

2.5 Droits sociaux en améliorant la protection des travailleurs contre certaines maladies et en bonifiant également le régime des rentes de manière à assurer un minimum de revenu décent au moment de la prise de la retraite.

3- Droit des femmes à l’égalité

Ce droit qui apparaît pour la première fois dans un rapport moral qui porte la signature de Marcel Pepin implique d’abord que soit entreprise une lutte au niveau des préjugés. Toute opinion voulant que les femmes, pour des raisons biologiques et sociales, soient contraintes à demeurer au foyer mérite d’être combattue. Le droit au travail pour les femmes doit être mis de l’avant. Pour éviter que ce droit ne soit qu’un vœu pieux, une lutte en faveur de l’instauration de garderies populaires doit être conduite. Pepin invoque même une lutte ayant pour objet la rémunération des femmes au foyer.

Le rôle des comités populaires dans l’avènement de la société future

Le rapport moral Vivre à notre goût se termine sur la question des « comités populaires » qui ont vu le jour à la suite du rapport moral précédent (Pour vaincre 1972). À ce sujet, il indique que leur implantation doit se poursuivre car l’action syndicale « quand viendra le temps […] débouchera certainement sur l’action politique directe, les travailleurs pourront alors compter sur une infrastructure de combat dans toutes les régions du Québec. Je pense (c’est Pepin qui parle ici Y.P.] que cela est essentiel, que les travailleurs ne pourront l’éviter. Ils vont s’organiser pour résister farouchement au rouleau compresseur du pouvoir, ou bien ils passeront dessous. »

Prophétique, Pepin affirme ce qui suit : « Le jour où tous ces droits seront acquis pour la grande majorité des travailleurs, ce jour-là, la société ne sera plus la même. »

Notes pour la suite de l’analyse des rapports moraux

Nous ne prétendons pas avoir fait jusqu’à maintenant un résumé exhaustif des rapports moraux. Nous avons plutôt seulement rédigé des notes de lectures. Dans le présent rapport moral (Vivre à notre goût) Pepin mentionne l’impérialisme américain et la conscience de classe ouvrière. Il identifie le socialisme comme solution alternative au capitalisme. Il inscrit le présent rapport moral en continuité avec les précédents (Une société bâtie pour l’homme, Le deuxième front, Un camp de la liberté et surtout Pour vaincre). Il oppose le « syndicalisme tranquille » au « syndicalisme de combat » (sans définir précisément ce qu’il entend par « syndicalisme de combat », Pepin adhère-t-il à la thèse de Piotte à ce sujet ?). Il fait brièvement mention du Club de Rome et consacre quelques mots à l’enjeu de l’environnement (enjeu qu’il figure très rapidement dans un rapport précédent). Il ne parle pas des groupuscules marxistes (toutes tendances confondues). Il passe sous silence l’existence du mouvement féministe qui se développe et manifeste fréquemment et bruyamment à cette époque. Il est question de l’indépendance nationale et ce serait bien en vain qu’on chercherait à trouver une allusion précise quelconque au Parti québécois.

Yvan Perrier

24 avril 2022

18h

yvan_perrier@hotmail.com

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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