Édition du 22 juin 2021

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Europe

Mario Draghi appelé à « sauver » l’Italie de la crise

Le 26 janvier, le Premier ministre italien Giuseppe Conte a démissionné suite aux pressions exercées par Matteo Renzi, l’ancien secrétaire du Parti démocrate (PD) actuellement à la tête du mouvement libéral « Italia Viva » (2%). La balle est donc retournée dans le camp du Président de la République Sergio Mattarella, qui a fait appel à Mario Draghi, ex-président de la Banque centrale européenne, pour former un gouvernement « technique ».

L’Anticapitaliste
9 février 2021

Par Hélène Marra

L’acceptation sous réserve du banquier Draghi a suffi pour rassurer les marchés : le spread1 redescend au-dessous de la barre des 100 points et la bourse de Milan a enregistré un bond de 2%. La référence à un probable gouvernement Draghi ne date pas d’hier. Reprise par les principaux quotidiens italiens, l’interview publiée par le Financial Times à la fin de son mandat à la BCE semblait déjà préfigurer cette issue.

Les milliards de l’Europe « ne sont pas un cadeau »

L’opération de la présidence vise avant tout à sécuriser les 220 milliards du Recovery, l’aide européenne pour la reprise et la résilience, dont la réception est soumise à la mise en place d’un plan de réformes observant la doctrine de Bruxelles.

Selon le quotidien Il Sole 24 ore, la dette que l’Italie accumulera d’ici 2026 sera de 427 milliards en doublant les fonds du plan de l’Union européenne. Comme l’a précisé Mario Draghi, ceux-ci « ne sont pas un cadeau mais un engagement avec l’UE afin de stimuler la croissance du pays en pointant sur la conversion verte et le digital ». La banquier-politique affirme également vouloir donner la priorité aux jeunes et à la cohésion sociale. Mais ces bons propos devront rentrer dans les clous. Les investissements du Recovery doivent en effet privilégier des objectifs mesurables et prévoir l’inclusion des réformes structurelles dictées par Bruxelles, en particulier en matière de justice, concurrence, transformation de l’administration publique, fiscalité et marché du travail.

De Bruxelles à Washington, Draghi apparait comme l’homme providentiel pour l’Italie. Sauver l’Italie « whatever it takes » ? Les mots prononcés par Draghi en 2012 pour sauver la zone euro résonnent encore aujourd’hui mais le « whatever » est de moins en moins rassurant. La crise de 2008, parsemée de soulèvements populaires de grande ampleur, s’est soldée par un sauvetage acrobatique du capital financier et une croissance exponentielle des inégalités. Il est pour l’instant difficile de prédire une sortie différente de l’actuel désastre sanitaire, économique et social. Les différentes forces conservatrices de l’ordre capitaliste, en cohabitation avec les dits nouveaux populismes, semblent s’être alignées encore une fois au nom de la croissance économique.

Les défis du gouvernement Draghi : politiques du travail et plan industriel

En constituant un cas isolé en Europe, la coalition jaune-rouge2 de Giuseppe Conte avait décrété le gel des licenciements jusqu’à la fin de mars 2021. Les 5 Étoiles peuvent en outre vanter la mise en place du décret dignité (censé endiguer la précarité) et du revenu de citoyenneté. Pour leurs détracteurs, ces mesures aboutissent à un système d’assistanat dans un pays où la conquête du SMIC n’a pas encore été atteinte. L’autre point critique est constitué par le plan de relance de l’industrie. La majorité entrante héritera de plusieurs dossiers complexes parmi lesquels on retrouve celui de l’entreprise des télécommunications Tim-Open fiber, l’Ilva de Taranto (dont l’État devrait devenir l’actionnaire principal en 2022), Whirlpool ou encore Alitalia. L’obsolescence des infrastructures, le maintien des anomalies dans le secteur de l’audiovisuel et la chute vertigineuse du PIB (- 8,8 % en 2020) viennent compléter le cadre.

De gauche à droite, tout le monde avec Draghi !

Les différentes forces parlementaires sont favorables à une collaboration avec Mario Draghi avec une seule exception : celle du parti d’extrême droite « Fratelli d’Italia » qui a, dès à présent, fermé la porte au banquier. Berlusconi est disponible et La Ligue de Matteo Salvini semble avoir assoupli son anti-européisme tout en déclarant vouloir d’abord voir les cartes. Au centre-gauche, Nicola Zingaretti (à la tête du Parti démocrate) souhaite garder l’alliance avec les 5 Étoiles (M5S) afin de préserver le patrimoine construit avec le gouvernement Conte bis. La position du M5S est plus délicate : si la dimension anti-politique leur a valu une entrée triomphale au Parlement en 2018 (première force au Parlement avec 33% des suffrages), le MoVimento a depuis engagé un processus d’institutionnalisation qui pourrait l’amener à accepter une troisième coalition. La longue conversation téléphonique entre Mario Draghi et Beppe Grillo, le comique fondateur du mouvement, constitue peut-être un premier pas dans cette direction. Pour l’instant, il n’a pas été question de faire appel à la plateforme numérique Rousseau pour consulter les militantEs. Ceux-ci avaient ratifié les deux vœux du sommet en acceptant deux accords de gouvernement politiquement opposés : le premier avec la Ligue et le deuxième, plus solide, avec le PD.

Loin d’être une force anti-système, le M5S contribue à alimenter la philosophie néolibérale dans son objectif d’aplatissement de la dimension politique au profit d’une gestion technocratique de la société.

Non, monsieur Grillo, pour changer le système, il ne suffit pas de remplacer une classe de politiciens de profession par des citoyens ordinaires, il faut que la classe se mette en action et produise collectivement un nouveau projet de société.

1. Le « spread » est l’écart entre les taux d’emprunt italien et allemand à dix ans, un indicateur de la perception du risque par les investisseurs.
2. Les deux principaux membres de la coalition étaient le Mouvement 5 étoiles et le Parti démocrate.

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