Édition du 13 avril 2021

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Québec

Mauvaise gestion des forêts au Québec : demandons une enquête sur le Ministère

C’est d’un ton amer que plusieurs au Québec surnomment le Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) : Le Ministère de l’Industrie Forestière. Cela fait des années que Greenpeace dénonce l’inaction du gouvernement face à la protection de la biodiversité et milite pour une meilleure gestion de la forêt. La récente émission Enquête de Radio-Canada en rajoute une couche de plus.

Tiré du site de Greenpeace Canada

Dans ce reportage de 45 minutes sur le MFFP, des lanceur·euses d’alertes anonymes au sein du ministère, des militant·es, des travailleurs·euses forestier·es et des biologistes ont exprimé leurs grandes inquiétudes face à ce ministère. On parle de chiffres falsifiés, d’un relâchement des normes, de l’« improvisation » et de « chèques en blanc » à l’industrie. Si vous avez manqué le fil de nouvelles, voici les points saillants du reportage et pourquoi il faut exiger une enquête officielle.

6 Points saillants du reportage d’Enquête de Radio Canada

1. Le Ministère des forêts ne connaît pas l’état de la forêt au Québec

En 2004, seulement 15% de la forêt boréale restante était considérée comme vierge. Aujourd’hui il est impossible d’en connaître le pourcentage car le Québec ne comptabilise pas les zones de forêts vierges. Pourquoi ? Parce que le rapport de la commission Coulombe de 2004 n’a jamais fourni de définition à ce termei. On ne connaît pas le pourcentage de forêts vierges au Québec, le gouvernement ne vérifie pas non plus la quantité d’arbres qui est replantée et qui repousse. Le ministère des forêts a dépensé 3 milliards de dollars les 15 dernières années pour des opérations de sylviculture. Malgré ceci, le MFFP ne suit pas la replantation sur le terrain et n’a aucune mesure réelle de la croissance de la forêt – il n’a donc aucune idée du retour sur son investissement. Un témoignage indique que les entrepreneurs ont tendance à planter beaucoup moins d’arbres que requis, car c’est souvent la superficie qu’on regarde, au-delà du nombre d’arbres.

2. Le Ministère des forêts ne connaît pas la réelle quantité de bois coupé

Le gouvernement laisse l’industrie calculer ce qui est exploité et par conséquent combien cette compagnie devrait payer le gouvernement. Selon le témoignage d’un mesureur de bois, personne ne sait quelle quantité de bois est réellement exploitée au Québec. Il poursuit en précisant que les chiffres sont biaisés à la hauteur de 25% du volume de bois. Ceci comprend des milliers de kilomètres d’arbres abattus qui ne seraient pas comptabilisés. Le gouvernement, les entrepreneurs indépendants et les travailleurs·euses forestier·es sortent tous et toutes perdant·es. Seules les compagnies forestières bénéficient de ce système et de cette escroquerie.

3. Le Ministère des forêts subventionne la déforestation à coup de millions

Il y a suffisamment de chemins forestiers au Québec pour faire 10,5 fois le tour de la Terre. Entre 2019 et 2020, le Québec a versé 100 millions de dollars à des entreprises forestières pour construire des routes principalement pour l’exploitation forestière. Non seulement ces routes fragmentent les habitats fauniques, mais avec des sols compactés, rien n’y repousse. Dans ces cas on appelle ça de la déforestation. Le gouvernement catégorise ces chemins comme étant des routes à usages multiples, car elles ouvrent la porte « aux activités récréatives, au tourisme et à l’usage autochtone ». Ce jeu de sémantique consiste à éviter de donner l’impression de subventionner l’industrie, et donc d’éviter une taxe sur l’exportation du bois en direction des États-Unis.

4. Il y a une ingérence politique au sein du Ministère des forêts

Dans les entrevues d’Enquête, on note que le contrôle des forêts publiques a été perdu au profit du lobby de l’industrie et de (certain·es) politicien·nes. On parle d’un achat de votes par le parti au pouvoir, car la grande part des élu·es de la CAQ sont basé·es dans des régions à ressources ii. De plus, une enquête indépendante initiée par l’Ordre des ingénieurs forestiers, à révélé qu’il existe de l’ingérence politique, des ordres incohérents, un manque de responsabilité, une surcharge de travail, une pression de l’industrie et des décisions qui émanent directement du bureau du sous-ministre sans consultation des régions cibles. Le MFFP était un partenaire financier de cette enquête mais s’est vite retiré (logo) en voyant les conclusions.

5. Le Ministère des forêts est à la solde de l’industrie forestière

Ce qui est sur papier est différent de la pratique réelle. Toutes les commandes internes reçues au sein du ministère sont alignées sur la meilleure façon de servir les intérêts de l’industrie, même lorsqu’une entreprise ne respecte pas les règlements environnementaux. Dans ces cas, on peut voir des « commandes spéciales » afin de continuer à nourrir les usines. Il y a une lutte de pouvoir au sein du ministère, avec des branches régionales et une génération plus âgée de forestiers moins enclins à prendre en compte l’environnement. De bonne conscience, certains ingénieurs du ministère refusent d’apposer leur sceau professionnel sur des travaux, car les coins sont régulièrement coupés et le travail s’improvise systématiquement. De plus, un survol du programme du ministre et du sous-ministre démontre un intérêt économique disproportionné. Les rencontres se déroulent principalement avec l’industrie et peu (ou pas du tout) avec les groupes environnementaux iii.

6. Le Ministère des forêts bloque les projets d’aires protégées

À l’automne 2020 des groupes citoyens et environnementalistes, dont Greenpeace, ont dénoncé une volonté claire du MFFP de nuire aux efforts de conservation. La création d’aires protégées est systématiquement bloquée là où il y a un intérêt pour la sylviculture, même lorsque les employés au sein du ministère ont donné le feu vert à ces projets. On peut compter 83 de ces projets qui ont été écartés de l’objectif de 17% de protection du territoire pour 2020. À ceci on critique qu’il n’y a pas de véritables consultations publiques, que celles-ci sont en réalité des séances d’information. Les décisions sont prises d’avance. Si cela prend des années pour trouver un consensus autour d’un projet d’aire protégée, ce n’est pas le cas pour les permis de coupes qui se font à une vitesse à couper le souffle.


Une commission d’enquête parlementaire sur le Ministère des forêts

Pour toutes ces raisons, Greenpeace exige une commission d’enquête parlementaire sur ce ministère. Il nécessite d’exposer les défaillances du système en place et sa déficience face aux communautés. On dit oui à une enquête car nous exigeons de la transparence sur la façon dont notre gouvernement gère le territoire. D’ailleurs, dans une récente lettre ouverte, plus de 67 scientifiques québécois demandent un « observatoire national » indépendant du gouvernement pour une évaluation « juste de l’état de nos forêts publiques ». Une enquête ouvre de plus la porte aux vraies solutions, dont une réelle gestion écosystémique de la planification forestière, une réforme fiscale écologique, la foresterie de proximité et un financement de transition pour les communautés dépendant de la forêt.

Dites à Legault que la confiance publique dans la gestion des forêts est brisée et nous exigeons une enquête parlementaire du MFFP.

Notes

i) Une recherche dans le lexique du MFFP révèle que le terme forêt vierge est tout de même employé, donc l’argument du ministère est invalide.

ii) Les mêmes critiques peuvent s’appliquer au gouvernement précédent, soit le PLQ. Nous sommes d’avis que la problématique ne se résume pas à un seul parti.

iii) Greenpeace a rencontré le Ministre Dufour au début de son mandat, mais pas depuis. Action Boréale à aussi pu rencontrer le ministre sachant qu’il est aussi l’élu dans leur région.

Olivier Kölmel

Olivier Kölmel est chargé de la campagne forêts et porte-parole de Greenpeace Canada. Il veille à la protection et à la santé de la forêt boréale, en tant que bouclier climatique, et patrimoine culturel et naturel. Si Olivier n’est pas à la requête du dernier fait du jour, ou au fond du bois à récolter de délicieux baies et champignons, Olivier n’aura pas d’autre choix que de vous parsemer de bonnes vieilles ’blagues à papa’ !

https://www.greenpeace.org/canada/fr/author/okolmel/

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